REVUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE WAHLBN ET COMPAGNIB.
REVUE
DE PARIS.
NOUVELLE! SÉRIE.— ANNÉE 184^
TOHC TROISIEME.
MARS.
6nirrllc6,
A(! RflREAU DE LA REVUE DE PARIS,
RI'E P0SSÉ9-AUX-L0CPS, W 74.
1842
i
LE MARQUIS
DE BOUFFLERS.
IV (1).
En 1788 , un peu fatigué du bruit, de la toilette, des fêtes et
des femmes , Boufflers prit enfin son parti sur l'âge , il se dé-
cida à avoir cinquante ans : il fît ses visites pour l'Académie.
Déjà il était des académies de Nancy et de Lyon , l'Académie
française l'accueillit en vieil enfant gâté. Son discours fut pé-
niblementgrave ; il remonta au déluge , à la création du monde,
au chaos ; c'était faire bien du chemin pour ne pas arriver. Ici
finit Boufflers, le vrai Boufflers, dont l'histoire gardera un
souvenir rianl. L'Académie fut le tombeau de cet esprit qui
pouvait luKer par la grâce avec Hamillon, par le trait avec
Voltaire. Donc ci-gît le chevalier de Boufflers : l'Académie en a
tué plus d'un.
Il y a bien encore un autre Boufflers , connu sous le nom du
marquis de Boufflers, qui se maria, qui fut député aux états
généraux , qui fonda un club avec Maiouet et Larochefoucault.
qui lit un traité du Libre Arbitre, qui devint agriculteur, qui
mourut gravement en 1815; mais celui-là n'a rien de commun
avec le nôtre. C'est le même, dites-vous, c'est toujours le
Boufflers qui aima si poétiquement la belle Aline dans la vallée
au pot au lait. Vous avez raison , vous me rappelez un dernier
(1) Voyez tome II, page 262.
6 REVUE DE PARIS.
trait que je vais vous raconter; mais , avant tout , un mot eu
passant pour juger l'œuvre et le poëte.
Boufïïers a été l'âme enjouée de ce beau monde perdu que
1790 a dispersé à jamais , ce beau monde qui vivait de joie et
de fête sans souci de la mort. Il a effleuré dans ses courses va-
gabondes le règne doré de M'°« de Pompadour, le gouvernail
poudré de M"' Dubarry, la grâce adorable de Marie Antoinette.
Il a été l'esprit le plus recherché de la cour du roi de Prusse et
du roi de Pologne. Il était partout dans la même saison, mais
surtout sur les chemins ; il a été le plus intrépide voyageur en
terre ferme de son temps. On disait de lui : « C'est le plus
errant des chevaliers ; » et tout le monde sait le mot charmant
d'un autre esprit bien français : M. de Tressan le rencontre sur
une grande route : « Chevalier, je suis ravi de vous trouver
chez vous. » En feuilletant au hasard le léger recueil de Bouf-
flers, nous allons retrouver l'écho déjà vieilli de son temps , les
roses sans parfum dont il ornait le corsage de ses nobles maî-
tresses. Presqu'au début, nous trouvons des vers « à une dame
qui me menaçait de me rendre heureux. » La menace est plus
cruelle qu'il ne vous semble :
0 ciel ! je suis perdu ! quoi , déjà des faveurs !
Je m'étais arrangé pour trouver des rigueurs.
Ah ! si je vous suis cher, soyez plus inhumaine ,
Laissez à mon amour le charme du désir ;
Pour le faire durer, faites durer sa peine !
Nous passons par-dessus des inscriptions pour des jardins et
des tombeaux à l'usage de princesses d'Allemagne. Revenons en
France, car Boufflers est un trop mauvais potte allemand:
n'est pas à moitié fou qui veut. Voici un impromptu à M"' de
Staël , qui lui demandait pourquoi il n'était pas de l'Académie :
Je vois l'Académie où vous êtes présente ;
Si je vous plais , mon sort est assez beau :
Nous aurons à nous deux de l'esprit pour quarante,
Vous comme quatre , et moi comme zéro.
REVUE DE PARIS. 7
Vient ensiiile l'épitaphe de noire poëte , c'est-à-dire de noire
voyageur :
Cl gît un chevalier qui sans cesse courut,
Qui sur les grands chemins naquit, vécut, mourut,
Pour prouver ce qu'a dit le sage.
Que notre vie est un voyage.
Sa véritable épilaphe , je suis allé l'épeler sur la colonne de sa
tombe , qui est abritée par celle de Delille : Mes amis , croyez
que je dors.
Mais n'allons pas plus loin. La seule fantaisie digne d'un
poëte, c'est le Cœur , où l'esprit fait presque pardonner à la
licence. Chamfort appelait tout cela des meringues j tout cela
peut passer , quand c'est le poëte lui-même qui le dit à quelque
duchesse oisive ; mais tous ces gais gazouillements ne peuvent
se faire bien écouler sans la mise en scène. C'était là le charme
de cet improvisateur, ayant toujours un peu de rime et d'es-
prit à son service, tour à tour pour M'"^ Dugazon , pour le
prince de Ligne, pour le duc de Cboiseul, pour M""» de
Luxembourg , pour M"e Brancbu , pour la chatte de M'°« ***,
pour le duc de Nivernois, pour tout ce qui le charmait au pas-
sage.
Après avoir ainsi côtoyé la poésie légère, il s'avise de tra-
duire des odes d'Horace , des pensées de Senèque, quelques vers
du Paradis de Dante , quelques stances de l'Arioste : que ces
poêles lui pardonnent ! Il a traduit les idées, il n'a pu repro-
duire la couleur , qui est la vie , l'éclat et le parfum de toute
poésie.
Après les vers vient la prose , qui n'est pas de la plus mau-
vaise : rappelez -vous les lettres, rappelez-vous Aline. Il y a
d'autres lettres et d'autres contes ; on peut trouver encore du
charme à relire le Derviche , Ah si ! quelques pages de philo-
sophie arrachées à l'Encyclopédie et à son livre du Libre
Arbitre.
Ce livre, tel qu'il est, mérite une mention; plus jeune,
Boufflers eût fait sur ce sujet un livre charmant à la façon de
Sterne. Il déclare en commençant qu'il marche dans des régions
8 REVUE DE PARIS.
inconnues , vers un but invisible ; dès le premier pas il s'égare
dans les mille sentiers perdus de la mélaphysique; il lui eût
fallu toute sa jeunesse pour fleurir ces chemins-là et nous y
entraîner ; cependant il a conservé par-ci par-là le tour ingé-
nieux, la grâce délicate, la raison égayée de son bon temps. 11
n'éclaircit guère la question, mais, enfin, il y pénètre quel-
quefois avec bonheur; il jette au hasard, j'imagine, des idées
qui sont des images, des raisonnements qui sont des tableaux.
Son livre est utile dans ce sens qu'il prouve que l'esprit hu-
main ne s'élèvera jamais à ces hauteurs inabordables.
On pourrait faire un gracieux petit livre des pensées que
Boufflers a semées sur les grans chemins :
« Il en est des trésors de la pensée comme des autres , on de-
vient plus avide à mesure qu'on est plus riche.
B Le philosophe privé de ses biens ressemble à l'athlète dé-
pouillé pour le combat.
u En fait d'esprit personne ne sait son compte. Ce qu'il y a
de plaisant, c'est que les plus pauvres sont les plus contents.
» Seul entre tous, l'homme de lettres peut , suivant la belle
expression d'un ancien, vivre à voeu découvert.
» L'habitude est une seconde nature ; il y en a peut-être une
troisième qui s'appelle l'imitation.
n II y aura toujours quelque chose de nouveau à dire sur les
femmes , tant qu'il en restera une sur la terre.
B La renommée aime qu'on lui fasse des avances ; il y a tels
personnages dont elle ne saurait que dire , si eux-mêmes ne
prenaient la peine de lui faire son thème.
D L'espérance est un à-compte sur tous les biens.
» Les rois aiment mieux être divertis qu'adorés. Il n'y a que
Dieu qui ait un assez grands fonds de gaieté pour ne pas s'en-
nuyer de tous les hommages qu'on lui rend.
e Le bonheur ressemble à un diamant, le plaisir à une
goutte d'eau. »
Voltaire a chanté Boufflers comme le poète d'Èrato, de Cu-
pidon et de Dacchus ; Bonnard n'a pas été moins gracieux,
M"- Du Deffant, qui disait du mal pour vivre en paix avec
elle-même , n'a pas eu la force d'armer son esprit contre Bouf-
REVUE DE PARIS. 9
flers. Jean-Jacques Rousseau Jui-mérae, quoiqu'il ne chantât
pas, comme Voltaire, les gens à la mode, a été agréable au
chevalier dans les Confessions.
Parmi les divers portraits écrits sur Boufflers je détache ces
quelques traits dus au prince de Ligne qui savait à fond le
cœur et l'esprit de tout le monde :
u M. de Boufflers a beaucoup pensé ; mais, par malheur,
c'était toujours en courant. On voudrait pouvoir ramasser
toutes les idées qu'il a perdues avec son temps et son argent :
peut-être avait-il trop d'esprit pour qu'il fût en son pouvoir de
le fixer quand le feu de sa jeunesse lui donnait tout son essor.
Il fallait que cet esprit fût tout de lui-même et maîtrisât son
maître; aussi a-t-il brillé d'abord avec tout le caprice d'un feu
follet , une profonde finesse , une légèreté qui n'est jamais
frivole. Le talent d'aiguiser les idées par le contraste des mots ,
voilà les qualités distinctives de son esprit , à qui rien n'est
étranger. Heureusement, il ne sait pas tout; il a pris la fleur
des diverses connaissances, et surprendra par sa profondeur
tous ceux qui le savent léger, et par sa légèreté, tous ceux qui
ont découvert combien il pouvait être profond. La base de son
caractère est une bonté sans mesure; il ne saurait supporter
l'idée d'un être souffrant, il se priverait de pain pour nourrir
même un méchant, et surtout son ennemi. Ce pauvre mé-
chant ! dirait-il. Il avait dans une terre une servante que tout
le monde lui dénonçait comme voleuse : malgré cela , il la gar-
dait toujours ; et quand on lui demandait pourquoi, il répon-
dait : Qui la prendrait? Il a de l'enfance dans le rire, la tète un
peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme Arle-
quin , ou les mains derrière le dos , comme s'il se chauffait ; des
yeux petits et agréables, qui ont l'air de sourire; quelque
chose de bon dans la physionomie; du simple, du gai, du naïf
dans sa grâce. Il a quelquefois l'air bêle de La Fontaine. On
dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus. Il ne se met
pas volontiers en avant , et n'en esl que plus piquant lorsqu'on
le recherche. La bonhomie s'est emparée de ses manières , et ne
laisse percer sa malice que dans ses regards et son sourire; il
se défie tellement de son talent pour l'épigramme, qu'il penche
trop peut-être, en écrivant, du côlé opposé. Il a l'air de pro-
diguer des louanges pour empêcher la satire d'éclore. »
01 REVdE DE PARIS.
Ce portrait représente Boufflers aux approches de la vieillesse,
Bousiers devenu académicien , père de famille , homme poli-
tique.
Malgré son culte pour la liberté , il déserta la constituante au
10 août, il partit avec sa famille , eu vrai philosophe qui se
soumet à tout , pour la cour de Prusse , où il fut accueilli à bras
ouverts par le prince Henri. Delà il passa à la cour de Pologne ,
où il voulut fonder une colonie française. Son émigration , qui
dura huit ans , fut très-supportable. Il vécut , quoiqu'à la cour
et en temps de guerre , dans le silence et presque dans l'élude,
jouant avec sa fille , lui apprenant comment on joint tant bien
que mal la rime à la raison , aimant sa femme , qu'il avait prise
veuve et belle, sans trop d'esprit; se promenant au grand air,
pluie ou soleil , selon son habitude. Quoique à peu près exilé ,
il avait encore des chevaux et des chiens ; il fut donc le moins
à plaindre de tous les émigrés.
En 1800 , il rentra en France , mais non plus ni courtisan ni
député, à peine s'il fut encore académicien; il était fort désa-
busé des glorioles humaines ; il se réfugia daus un petit châ-
teau qu'il transforma presque en ferme; il devint agriculteur
dans toute la simplicité des patriarches. Il bâtit un peu,
planta beaucoup , cultiva à sa guise , c'est-à-dire en optimiste.
Ses moissons furent belles, belles furent ses vendanges. Il
était demeuré fidèle à l'amitié qui le venait visiter dans les
beaux jours. — Voilà mon dictionnaire de rimes, disait-il eu
montrant sa charrue et sa herse. — Voilà mes poésies, disait-
il en montrant ses blés, ses colzas, ses luzernes et ses avoines.
— Ici, poursuivait-il, je suis toujours en belle inspiralioa, je
communie avec la nature ; c'est là une œuvre pie qui me fera
pardonner toutes mes œuvres légères.
Delille et Ducis ont laissé des vers en souvenir de leurs vi-
sites au poete-fermier ; d'abord c'est Delille qui parle en mau-
vais vers :
Ami, puisqu'il le faut, sois agricole, range
Tes fruits nouveaux dans tes celliers ,
Tes blés battus dans tes greniers ,
Tes hit's en gerbe dans ta grange ,
Dans les caveaux tes choux rouges ou veris.
REVUE DE l'ARIS. 11
Mais que m'importe ta vendange,.
A moi qui m'enivrai du nectar de tes vers?
Ensuite c'est Ducis, qui n'est guère mieux inspiré, mais qui
parvient à peindre un peu , toujours , il est vrai , en vers d'aca-
démicien. ]\apoIéon , le seul critique de son temps , avait bien
quelque raison pour ne pas voir dans le poëte Ducis qu'un bon
homme.
Aux champs , j'ai désiré , BoulBers , te voir chez toi.
Soldini , mon voisin, sur la route avec moi
(Chacun de nous n'ayant que l'autre pour escorte)
M'ofifre un bras , m'accompagne , et me quitte à la porte.
Il remontait tout seul le val de Feuillancour;
Mais tu cours après lui : tous deux en ton séjour
Nous entrons ; nous trouvons les trésors de Pomone.
Bacchus d'un jas nouveau voyait fumer sa tonne.
Le dessert nous enchante ; et Soldini dévore
Un muscat parfumé , dont il me parle encore.
Viennent les mots heureux , les entretiens charmants ,
Où les heures pour nous se changeaient en moments ;
Les récits du passé, ces faits que la mémoire
Conserve en son dépôt pour les rendre à l'histoire;
Ces coups brusques du sort, ces traits frappants des cours,
Dont la noble fermière animait ses discours.
Mais déjà sur l'airain le Temps frappe six heures.
Nous allons donc quitter ces heureuses demeures;
Cher Soldini ! partons. « Non , non , vous resterez.
Votre feu luit déjà, vos lits sont préparés;
Ecoutez , d'un vent sourd tout le vallon résonne. »
Nous gagnons notre couche à ce bruit monotone :
Les pavots sont doublés. Dun bon sommeil muni,
Nous voyant le matin : 0 mon cher Soldini!
Lui dis-je , mon conseil , mon camarade ermite ,
Prions qu'ici de Dieu la paix toujours habite.
Nous déjeunons bientôt , charmés avec raison
D'un leùt crémeux et chaud , fourni par la maison.
12 REVUE DE PARIS,
Après avoir gémi du départ qui s"approcho ,
Des fruits de l'espalier senti gonfler ma poche ,
Remercié surtout nos hôtes généreux ,
Jeté Tœil sur le temps , pèlerins vigoureux ,
Nous quittons à regret la retraite d'un sage,
Né Boufflers , mais bonhomme , autrefois plus volage.
Mais il me farde de finir pour arriver à ce dernier Irait qui
achève de peindre Boufflers par un coup de pinceau plus poé-
tique.
A travers les folies touffues de sa longue jeunesse, Boufflers
avait çà et là pris le temps de demander des nouvelles d'Aline ,
qui n'était pas tout à fait devenue reine de Golconde. II a ra-
conté de diverses façons, en prose et en vers, sa véritable his-
toire. En revenant de Berlin à Paris en 1800 il voulut à toute
force revoir Aline au passage ; ou du moins le berceau de leurs
jolis amours ; il voulut retremper son pauvre cœur, battu par
mille tempêtes à l'eau de rose , aux sources de cet amour si
priutanier qui l'avait surpris au matin de sa vie.
Il s'arrêta à Lunéville. Mais qu'était devenu le palais en-
chanté de Stanislas , la cour de M""' de Boufflers ? Notre poêle
prit un cheval à l'hôtel de la poste , il se mit en route pour le
vallon. On était au printemps; il retrouva la nature toute
fraîche et tout embaumée comme aulrelois ; toujours les mêmes
couionnec verdoyantes et touffues sur les deux collines, tou-
jours les bosquets gazouilleurs, les moissons déjà flottantes,
les vergers épanouis , toujours le hameau qui fume et le clo-
cher qui se perd dans le ciel avec le son des cloches.
— Il ne manque qu'une chose ici, murmura Boufflers, c'est
Aline, c'est mon amour, c'est ma jeunesse; la nature a beau
faire , elle a beau répandre tous ses trésors , elle a beau chanter
sur tous les tons , elle ne sera jamais qu'un cadre dont les
passions de l'homme seront le tableau. Mais que dis-je si gra-
vement ? j'ai l'air d'un philosophe. Hélas ! était-ce un philosophe
qui devait revenir ici? Voyons, soyons jeune encore s'il est
possible.
REVUE DE PARIS. 13
Boufflers redemanda un instant de jeunesse à la magie des
souvenirs ; il descendit de son ciieval , s'tHendit sur llierbe à
l'ombre du vieil orme, au bord du ruisseau , il regarda vers la
lisière du bois comme si Aline allait revenir avec son pot à la
main et son blanc cotillon. C'est en vain qu'il chercha à s'a-
buser ; il n'était pas assez poëte pour voir des ombres. — Ah !
oui, dil-il tout à coup , l'abbé Porquet avait raison : Dieu seul
dure longtemps, Dieu n'a pas fait notre âme pour la terre, —
excepté quand on a vingt ans et qu'on rencontre Aline sur son
chemin.
Il voulut aller jusqu'au bout , dans son désenchantement; il
remonta à cheval dans le dessein de déjeuner au petit hameau ,
oîi sans doute il aurait des nouvelles certaines de l'héroïne du
seul roman de sa vie. Il s'arrêta au perron d'un mauvais cabaret
dont l'enseigne ne promettait rien de bon. Il entra et demanda
à manger, tout en s'asseyant à une table rustique encore hu-
mide de la dernière rasade. La cabaretière se mit sans retard à
casser des œufs et à tordre de la chicorée. Boufflers allait lui
parler d'Aline sans savoir comment débuter , quand il vit entrer
une bonne vieille fermière en jupe de laine qui venait au feu
avec un pot de terre.
— Mais, je ne me trompe pas , s'écria-t-il , c'est bien cela ,
c'est Aline, c'est Elisabeth.
De surprise la vieille fermière laissa tomber son pot, mais
cette fois Boufflers ne s'élança pas pour le ramasser.
— Quoi, c'est vous, monsieur le chevalier? Mon Dieu!
quelle rencontre ! J'en ai le cœur tout agité.
— Cette rencontre-là ne vaut pas la première, dit Boufflers
en considérant sa pauvre Aline des pieds à la tête, ce n'est plus
un pot au lait aujourd'hui.
— C'est bien vrai , nous n'avions pas de cheveux blancs là-
bas , près du ruisseau.
— Embrassons-nous un peu , dit Boufflers ; cette fois nous
pouvons le faire devant témoins.
Ils s'embrassèrent avec une effusion qui toucha la cabare-
tière.
— Vous allez déjeuner avec moi?
— Oui, si vous voulez venir déjeuner à ma maison, à deux
pas d'ici ; voyons , une veuve de soixante-sept ans n'est pas
3 2
14 REVUE DE PARIS.
bien à craindre; venez, j'ai bien des choses à vous dire.
Boufflers paya vingt omelettes et trente salades à la cabare-
retière; il suivit Aline qui avait détaché son cheval pour rem-
mener. La pauvre femme avait le cœur si content qu'elle ba-
billait à perdre haleine.
— Figurez-vous que chaque fois que je vois un beau cheval
je pense tout de suite à l'aventure du lait répandu; tout à
l'heure même, envoyant celui-ci, j'ai pensé avons. Ah! si
vous saviez que de fois j'ai passé là-bas pour le seul plaisir d'y
passer ! Je savais bien d'avance que je ne vous y rencontrerais
plus , mais je n'y passais pas moins avec bien du bonheur.
Nous avons fait là une belle folie , mais , comme dit le proverbe ,
une folie à deux est toujours agréable. Je n'ai pas de regrets :
on n'est jeune qu'une fois ; vous ne sauriez croire comme toute
ma vie a été pleine de tout cela- Chaque année , aux premiers
jours de la belle saison . vous allez rire , et vous moquer de
moi, c'est égal , sachez-le, je vais malgré moi, entraînée par
une puissance surnaturelle, je vais cueillir un bouquet sur les
bords du ruisseau. Ah ! le vôtre a duré longtemps ! Venez voir
le bouquet de l'an passé.
Elle prit la main de Boufflers , le conduisit à son alcôve, et lui
montra un bouquet fané retenu sur la serge des rideaux par un
rameau de buis bénit.
— Vous ne sauriez croire , dit Boufflers en soupirant , comme
ce souvenir de jeunesse a toujours parfumé mon cœur , il a
été plus de la moitié de ma vie: c'est au point qu'étant jeune
encore . n'espérant guère vous revoir et cherchant à m'abuser ,
j'ai fait un roman qui s'appelle Aline; les premières pages sont
vraies , le reste n'est qu'un conte.
— Dites-moi donc ce conte-là , je suis curieuse de savoir ce
que vous avez imaginé de beau sur moi.
— Je ne fais pas de vous une sainte du calendrier, mais je
vous ai peinle sous des couleurs si fraîches et si attrayantes que
tout le monde vous a adorée à Paris, en province, ailleurs en-
core.
— Je ne m'en doutais guère. Pendant (ju'on m'aimait de si
bon cœur, moi je plantais paisiblement mes choux, je berçais
mes enfants, je songeais à vous. Cela ne m'a pas empêchée
d'être assez heureuse ; cependant , depuis quelques années ,
REVUE DE PARIS. 15
tout s'en va autour de moi : me voilà veuve, j'ai perdu deux
enfants , le champ qui m'a nourrie a été partagé , mais j'ai un
naturel heureux ; quand j'ai pleuré et prié le bon Dieu , le temps
passe encore assez doucement.
Tout en parlant ainsi , la fermière allumait du feu. Boufflers
promenait son regard à tort et à travers dans la maison.
C'était un intérieur tout primitif : des dalles disjointes , des so-
lives vermoulues où çà et là l'araignée filait dans l'ombre; un
vieux bahut de chêne , sculpté à grands coups , orné de
faïences grossières et de plats d'étain j de petites fenêtres dé-
fendues au dehors par un rideau d'osier ; une saine odeur d'eau
pure et de pain bis ; un âtre digne des géants ; deux gravures
enluminées sur la cheminée , sous un fusil plein de rouille et
de poussière,- enfin un parfum de bonne pauvreté facile,
agréable au cœur : voilà à peu près ce que découvrit Boufflers
dans celte maison de sa vieille Aline.
Ils déjeunèrent gaiement, cependant ayant chacun un grain
caché de tristesse. Après déjeuner, Boufflers demanda à visiter
le petit héritage de la fermière; il comprit pour la première
fois de sa vie le charme calme et sérieux que répand la terre
pour ceux qui la cultivent ; il fit voeu de consacrer ses derniers
jours à l'agriculture.
Nos deux vieux amants s'embrassèrent pour la dernière fois ;
l'adieu fut touchant , il y eut deux larmes répandues ; on se
recommanda à Dieu avec une vraie religion. Enfin Boufflers
remonta à cheval et se mit en route. Le cheval , qui avait
déjeuné pour le moins aussi bien que son maître, le cheval,
qui avait eu du meilleur trèfle et de la meilleure avoine, voulut
traverser d'un seul bond la petite vallée ; mais Boufflers le retint
en bride , voulant respirer encore à loisir toute l'ivresse du
souvenir.
Il rentra à Lunéville tout pâle et tout abattu : il avait été
poêle ce jour-là pour la seconde fois de sa vie. Que de rimeurs
plus connus qui n'ont pas été poêles une seule fois !
Arsène Hodssate.
LA
DUCHESSE DE MAZARIN.
XIV (1).
A six lieues à l'est de Paris , au milieu d'une verte ceinture
de vignobles et de prairies qui s'étendent en amphithéâtre jus-
qu'au bord delà Marne, et non loin de la petite ville deLagny,
il existait, avant la révolution, une masse de bâtiments com-
pris dans une enceinte murale d'une grande étendue, et rappe-
lant, par leur architecture diverse, tous les styles et toutes les
époques, depuis le plein-cintre roman jusqu'aux hautes et
étroites croisées en meurtrières du temps de la ligue. Au milieu
de cet assemblage confus de constructions qui tantôt affectaient
la forme d'une citadelle avec ses créneaux et ses mâchicoulis,
tantôt celle d'un palais avec ses colonnades de marbre et ses
jardins en perspective , tantôt enfin celle d'un cloître avec ses
arceaux découpés en ogives, s'élevaient, comme deux senti-
nelles gigantesques en tout temps préposées à la garde de celte
enceinte, un clocher dont l'aiguille semblait vouloir percer le
ciel, et un colombier d'une dimension vraiment colossale,
double symbole d'une suprématie à la fois religieuse et féodale
longtemps incontestée. Tous ces bâtiments, d'un aspect si bi-
(1) Vovct; tomp II. ]>af:o T»,
REVUE DE PARIS. 17
■ zarre et noircis par la poussière des siècles , faisaient partie de
l'antique et célèbre abbaye de Chelles, Chelles, longtemps la
résidence de nos premiers rois, Chelles, où tant de létes royales
sont venues, pleines encore de jeunesse et de fraîcheur, s'in-
cliner sous le voile qui devait les dérober à tout jamais aux
regards du monde, et chercher dans les austérités de la règle
de saint Benoît l'oubli des joies terrestres , et peut-être l'ex-
piation.
Il y avait à Chelles, dans la partie la plus ancienne du mo-
nastère, une grande salle qu'on appelait la salle du conseil , et
qui avait été sauvée presque miraculeusement des flammes dans
le terrible incendie de 1462 , alors que la foudre , en tombant
sur le couvent, le détruisit à peu près entièrement, comme
pour punir les nonnes de leurs coupables infractions aux vœux
les plus sacrés de leur ordre. Cette salle, qui recevait le jour
par des fenêtres garnies de précieux vitraux, était ornée inté-
rieurement des effigies de toutes les abbesses, depuis la reineBa-
thilde, veuve du roi Ciovis II, jusqu'à Henriette de Bourbon,
fille naturelle de Henri IV. On dit qu'il était difficile de rien voir
qui présentât un caractère plus imposant que ce muet conci-
liabule de bustes féminins, qui, du fond de leurs cadres ver-
moulus et sous leurs sombres scapulaires , semblaient autant de
spectres soulevant la pierre de leurs tombes pour présider aux
délibérations du couvent. L'hiver surtout, lorsque les vitraux
ne laissaient pénétrer que cette lueur grise et terne qu'appor-
tent les jours brumeux de décembre, il y avait quelque chose de
vraiment funèbre dans l'aspect de cette salle, où l'on ne pouvait
faire un pas, où l'on ne pouvait prononcer même à voix basse
une parole, sans éveiller à l'instant quelque formidable écho.
C'est dans ce lieu consacré que, par une journée pluvieuse
de 1067, les religieuses dignitaires du couvent se trouvaient
assemblées , sous la présidence de l'abbesse, haute et puissante
dame de La Porte de La Weilleraye , sœur de feu M. le maré-
chal duc de La Meilleraye, et tante paternelle de M. le duc de
Mazarin. On délibérait au sujet d'une novice qui s'était enfuie
de l'abbaye au moment où elle allait prononcer ses vœux. On
gémissait hautement d'un tel scandale, et l'on discutait déjà
par avance le châtiment qu'il conviendrait d'infliger à la fugi-
tive, lorsque la sœur tourlère se présenta et aiuionça à l'ab-
2.
18 REVUE DL PAHIS.
besse qu'une jeune femme venait de descendre de carrosse à la
grille du couvent , et demandait à parler sur-Ie-cham|) à
Ji""» l'ahbesse. La sœur tourrière ajouta qu'elle n'avait pas cru
pouvoir se refuser à remplir la commission qui venait de lui
être donnée; car la personne dont il s'agissait semblait en proie
au trouble le plus violent et dans un état réellement digne de
compassion, bien qu'elle eût le visage couvert d'un masque ; au
surplus, elle avait refusé de se faire connaître à personne autre
qu'à M™<= l'abbesse.
En recueillant tous ces détails, M^^e de La Meilleraye ne put
s'em|)ècher d'échanger un regard d'intelligence avec les autres
religieuses , et , pensant bien que ce devait être la fugitive sur
le sort de laquelle on venait de délibérer et qui , poussée par
son repenlir, s'était résolue à rentrer au bercail, elle donna
ordre de l'introduire dans la salle du conseil. Quelques instants
après, l'inconnue entrait en effet dans cette salle, tremblante,
se soutenant à peine et enveloppée dans les plis d'une mante de
soie de couleur sombre qui ne dissimulait point tout à fait une
taille flexible et élancée. En appercevant, à travers les étroites
ouvertures de son masque , le lieu dans lequel elle venait de
pénétrer, en contemplant ce double consistoire de nonnes au
costume sombre et sévère, au visage morne et plein d'austérité,
et que la vie semblait avoir abandonnées également, soit
qu'elles se tinssent immobiles, accroupies dans leurs chaises de
chêne, comme des cariatides , soit que leurs traits flétris appa-
russent grimaçant dans les cadres appendus au.\ parois des
murailles, la nouvelle venue ne put réprimer un tressaillement
de terreur, et elle s'arrêta un instant au milieu de la salle, pro-
menant ses regards autour d'elle , comme pour chercher une
issue; mais bientôt, s'tiffermissant dans sa résolution, elle tra-
versa rapidement l'espace qui la séparait encore de l'abbesse,
et, sans prononcer une parole, elle vint s'agenouiller devant
elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa avec effusion.
Celle-retira vivement celle main , et d'une voix déjà affaiblie
par l'âge, mais à laquelle la sonorité de la salle donnait un
timbre solennel :
— Vous faites bien , dit-elle, de vous cacher, car vous êtes
une grande pécheresse , et vous venez de donner au monde un
horrible scandale en quittant le céleste épou.\ qui avait daigné
RKVUK Di; PARIS. 19
vous ouvrir ses bras. II importe qu'un châliraent exemplaire
épouvante celles qui seraient tentées de vous imiter. C'est pour-
quoi vous passerez un mois au cachot, au pain et à l'eau , dans
la prière et dans la pénitence, et il sera ensuite prononcé défi-
nitivement sur votre sort.
Puis, se tournant vers les religieuses qui l'assistaient :
— Mes filles, ajouta-t-elle, que ma décision soit exécutée à
l'instant même, elle est irrévocable.
Aussitôt toutes les nonnes se levèrent, et déjà elles entou-
raient l'inconnue , déjà de leurs mains glacées elles la dépouil-
laient de sa mante et de son masque , lorsque celle-ci, se rele-
vant soudain, s'écria avec une grande énergie :
— A l'aide ! Nanon ! à l'aide ! Viens défendre ta maîtresse!
En même temps , plusieurs voix murmurèrent avec un vif
sentiment de surprise :
— Sainte vierge Marie ! ce n'est point là la fugitive! qui donc
êtes-vous ?
— Bonté divine! reprit l'abbesse en se levant à son tour,
c'est M^s la duchesse de Mazarin !
A ce nom, auquel s'attachait déjà une double célébrité et qui
avait franchi les grilles même de l'abbaye de Chelles , toutes
les religieuses attachèrent sur la nouvelle venue un regard
plein de celte curiosité naïve avec laquelle on raconte que les
indiens contemplaient jadis les Espagnols à l'époque de la con-
quête de l'Amérique méridionale. Pour toutes ces femmes , eu
effet, Horlense était en ce moment comme une révélation char-
mante et innattendue , comme la personnification vivante d'un
monde de fêtes , de plaisirs , de parures , de séductions de
toute espèce , que la plupart d'entre elles n'avaient jamais
connu que par ouï-dire, et que les autres avaient dès longtemps
oublié dans les macérations du cloître. C'était l'ange des ténè-
bres peut-être, mais sous sa forme la plus ravissante et dans
tout l'éclat de sa beauté. L'abbesse s'empressa d'inviter ses re-
ligieuses à se retirer. Celles-ci obéirent avec résignation, mais
non sans regret, et la tante et la nièce, puisqu'aussi bien tel
était le lien de famille qui les unissait l'une à l'autre, demeutè-
rent seules dans la salle du conseil.
— Maintenant , madame , dit l'abbesse , vous allez m'expli-
quer sans doute par quel événement vous êtes venue ainsi me
20 REVUE DE PARIS.
surprendre sans votre mari , vous jusqu'à ce jour si pleine
d'aversion pour la vue même d'un cloître, que, depuis votre
mariage, si j'ai bonne mémoire, vous êtes venue me visiter une
seule fois en compagnie de M. de Mazarin.
— Et ce fut un grand tort de ma part, ma bonne tante , ré-
pondit Hortense, car je vous supplie de me permettre de vous
donner ce litre, comme je vous supplie également de m'accor-
der celui de votre nièce, que je m'efforcerai dorénavant de mé-
riter. Pour cela, d'abord, je vous demande humblement pardon.
Maintenant, il faut que vous sachiez que ce n'est pas seulement
une visite que je viens vous faire aujourd'hui , c'est un asile
que je viens implorer de vous.
— Un asile à vous ! reprit l'abbesse déjà sensiblement ra-
doucie; et contre qui donc?
— Contre l'aveugle et tyrannique jalousie de votre neveu, de
M. le duc de Mazarin.
En même temps , Hortense se mit à raconter avec les plus
grands détails la conduite du duc à son égard , et le parti vio-
lent qu'elle s'était vue forcée de prendre, afin d'échapper à la
nécessité de l'accompagner en .\lsace. Lorsqu'elle eut cessé de
parler, M^e de La Meilleraye poussa un profond soupir.
— Hélas î dit-elle , ma chère nièce , je veu.\ bien croire que
mon neveu a poussé trop loin ses exigences envers vous; mais
à moi , qui suis la soeur de son père , moins qu'à toute autre
i^ appartient de prendre parti contre lui , et je me vois dans
l'impossibilité de vous donner l'asile que vous réclamez de moi.
Si même j'ai un conseil à vous donner, c'est de retourner
promptement auprès de votre époux, afin qu'il vous pardonne
une coupable démarche.
— Plutôt mourir ! s'écria la jeune femme d'un ton fort
résolu.
Puis elle reprit d'une voix plus douce et avec un accent qui
eût attendri un rocher :
— Ainsi donc , il va me falloir courir le monde à mon âge,
sans appui, sans soutien , en butte à tous les dangers, ù toutes
les calomnies! Ah! ma tante! ma bonne tante! moi qui pensais
que vous auriez eu pitié de moi , combien je me suis trompée,
et qu«; je suis malheureuse!
M*"" de La Meilleraye était au fond ploine de bouté; Hor-
REVUE DE PARIS. M
tense possédait d'ailleurs au suprême degré le grand art de
plaire et de persuader ; il y avait dans ses beaux yeux noirs et
jusque dans le son de sa voix une éloquence et un entraînement
qui fascinaient les femmes comme les hommes. La conférence
durait à peine depuis vingt minutes, que déjà l'abbesse, invo-
lontairement émue et charmée , commençait à ne plus trouver
d'autres objections à opposer à sa nièce que des arguments
puisés dans le contraste qu'elle allait trouver entre le somp-
tueux palais du cardinal Mazarin et le séjour d'un couvent
sombre , froid et humide, entre des repas somptueux et l'ordi-
naire plus que frugal prescrit par la règle de Citeaux, ordi-
naire dont il était diflScile de s'écarter, même pour des étrangers.
— Voyez, disait l'abbesse, la salle où nous sommes: eh
bien ! elle peut vous donner une idée de notre monastère. Vous,
jeune, belle, habituée à une existence toute mondaine, vous
ne rencontrerez ici que des idées de mort et de destruction.
Vous n'aurez d'autre promenade que celle du cloître, sous les
dalles duquel reposent les ossements de nos devancières, en
attendant que nous allions les rejoindre nous-mêmes; vous
n'aurez d'autre passe-temps que les saints offices; pour toute
musique, vous entendrez perpétuellement les sept psaumes de
la pénitence.
A tout cela Hortense répondait qu'habituée comme elle l'était
à voyager continuellement dans des contrées encore étrangères
ù toute civilisation, elle ne craignait nullement le genre de vie
dont sa tante lui parlait; qu'au contraire elle serait heureuse
de pouvoir enfin se reposer, et qu'au surplus, dût-elle jeûner
et faire pénitence pendant tout le temps de son séjour à l'ab-
baye, cela lui paraissait encore préférable à une existence de
reine, partagée avec M. de Mazarin. Bref, la bonne abbesse,
à bout de raisonnements, ne savait trop que résoudre dans
celte conjecture délicate , lorsque tout à coup un grand tumulte
extérieurvint troubler le silence qui régnait en tout temps dans
l'enceinte consacrée au Très-Haut. Peu après , les portes de la
salle du conseil s'ouvrirent avec fracas , et plusieurs religieuses,
le visage décomposé par la plus vive frayeur, accoururent se
ranger auprès de l'abbesse.
— Qu'est-ce donc? Oue se passe-f-il ? s'écria M"» de La Meil-
Ifravf,
22 REVUE DE PARIS.
— Que notre Seigneur Jésus-CIirist et la bonne Vierge aient
pitié de nous ! répondirent les nonnes ; notre sainte demeure
est entourée de soldats qui menacent d'enfoncer les portes , si
on ne leur livre à l'instant même la personne qui vient de s'y
réfugier.
A ces mots, lïortense se jeta dans les bras de l'abbesse, en
s'écriant :
— Sauvez-moi ! sauvez-moi ! par grâce , par pitié, sauvez-
moi ! Je suis prèle à prendre le voile, s'il le faut, plutôt que
de retourner avec M. de Mazarin. Pas de Mazarin! pas de Ma-
zarin !
En même temps , la sœur tourière entrait, en annonçant que
M. le duc lui-même était à la grille du couvent, à la tête d'une
forte troupe de cavalerie, et qu'il avait produit un permis écrit
en toutes lettres de la main de monseigneur l'archevêque de
Paris , permis qui l'autorisait à entrer dans l'abbaye pour en re-
tirer M'"^ la duchesse de Mazarin, et l'eu arracher par la force
s'il fallait en venir à cette extrémité.
— Que faire? Mon Dieu, que faire? balbutia M"'" de La
Meilleraye , émue de compassion sur le sort de la malheureuse
Horlense, mais convaincue de l'impossibilité de lui venir en
aide.
Il faut croire qu'il y a dans la vie des circonstances solen-
nelles où le caractère se modifie en quelque sorte instantané-
ment. En voyant toutes ces religieuses qui l'entouraient, trem-
blantes et consicrnées, Hortense se sentit soudain dégagée de
toutes ses terreurs, et, pour la première fois de sa vie , montrant
un sang-froid et une résolution dont on ne l'aurait pas jugée
susceptible :
— C'est moi, s'écria-t-elle, qui suis cause de tout ce qui se
passe, c'est ù moi de tout réparer. Ma tante, veuillez donner
ordre qu'on ferme sur-le-champ toutes les portes de l'abbaye
et qu'on m'en remette les clefs , puis ([u'on invite M. le duc de
Mazarin à se rendre au parloir , et je réponds de tout. Non-seu-
lement celte sainte demeure n'aura ft subir aucune profana-
lion , mais sa tranquilité même ne sera point troublée.
Cédant à l'ascendant qu'exerce toujours dans les situations
difficiles une volonté énergique, M""^ de La Meilleraye donna
l'ordre ipie désirai! sa nièce, et colle ri, après l'inoir lemerciéc
REVUE KE PARIS. 23
de sa confiance, se rendit à la grille du parloir, où le duc de
Mazarin se trouvait déjà. Il était là , botté , éperonné , en habit
de combat, comme s'il se fût agi d'emporter d'assaut une place
forte, mais s'atlendant toutefois à avoir à parlementer avec sa
lante l'abbesse, qu'Hortense n'aurait point manqué de mettre
dans ses intérêts. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque, le
rideau étendu devant la grille ayant élé tiré, il se trouva face
à face avec la duchesse ! A celle vue il sentit tout son sang re-
fluer vers son cœur et fut sur le point de tomber à la renverse.
Horlense prit aussitôt la parole :
— Monsieur le duc, dit-elle , si j'ai voulu venir en personne
vous recevoir , c'est que d'abord je voulais m'excuser auprès de
vous de vous avoir quilté sans vous donner aucun avertisse-
ment de mon projet. J'ai craint de votre part une opposition
qu'il n'était pas en mon pouvoir de vaincre , et dès-lors j'ai dû
recourir à la ruse, pardonnez-le-moi; aussi bien , à parlir
d'aujourd'hui, je veux agir envers vous avec pleine franchise,
et c'est pour cela que je viens vous annoncer la résolution où je
suis de poursuivre devant les tribunaux , par tous les moyens
que mettent à ma disposition les lois du royarae, une sépara-
tion devenue indispensable. Je sens qu'il n'yja point de bonheur
possible, pas plus pour vous que pour moi , dans une union
formée, il vous en souvient sans doute , contre mon gré. C'est
à vous de voir si, nonobstant cette déclaratiou , vous persistez
à violer la retraite que je me suis choisie.
En entendant Hortense s'exprimer ainsi, le duc demeura
quelques instants comme foudroyé. A la fin , la colère l'em-
portant dans son cœur sur le désespoir même, il s'écria :
— Vous n'êtes point l'abbesse , je veux voir l'abbessi-.
L'ordre de monseigneur de Paris porte que l'abbesse de Chellcs
aura à me livrer la duchesse de Mazarin , ma femme , qui s'est
enfuie de mon logis , au mépris de tous ses devoirs , et que Je
viens prendre afin de l'emmener à Tinslant même dans mon
gouvernement d'Alsace. Ainsi, disposez-vous à me suivre, et
me faites venir l'abbesse.
— Il n'y a en ce moment ici pour vous , répondit Hortense,
d'autre abbesse que moi, et, pour preuve, voici toutes les clefs
de l'abbaye qui m'ont élé remises j vous ne pouvez entrer ici
que par ma faveur.
24 REVUE DE PARIS.
— Si vous avez les clefs , reprit le duc , hûtez-vous donc de
me faire ouvrir les portes, ou je donne l'ordre a mes gardes de
les enfoncer.
Monsieur , vous ne l'oseriez pas , car ce serait un sacrilège,
et Dieu vous punirait.
A ces derniers mots, le duc recula involontairement , comme
s'il eût vu flamboyer dans les yeux d'Horlense le glaive de
l'ange gardien de l'abbaye. Toutefois il ajouta avec un accent
presque sauvage.
— Madame , c'est ici le chemin de l'Alsace. Je vais y faire
camper ma troupe. La nuit porte conseil. Faites bien vos
réflexions. Si demain, à la pointe du jour , vous n'êtes point dé-
terminée à me suivre de bonne grâce, j'userai de mon droit ,
et Dieu jugera ensuite entre nous.
Ayant ainsi parlé , il sortit brusquement du parloir.
Quelle que fût la force de résolution dont la duchesse
de Mazarin venait de faire preuve dans cette circonstance, il
est facile de concevoir les appréhensions qui durent s'emparer
de son esprit, lorsque le duc lui eut laissé pour adieu une telle
menace. Elle envoya quérir Nanon , sa fille de chambre, qui
l'avait accompagnée dans sa fuite , et lui demanda conseil sur
ce qu'elle devait faire. Heureusement, cette fille, qui avait
pour le moins un aussi grand intérêt que la duchesse à
échapper à la vengeance de M. de Mazarin , la rassura de son
mieux , en lui disant que, dévot comme l'était le duc, il était
plus que probable que jamais il n'oserait exécuter sa menace.
Sur ces entrefaites, comme la nuit était venue , un logement
fut préparé pour Horlense dans la partie du couvent destinée
aux personnes étrangères, et la duchesse s'y installa, après
avoir fait dresser dans sa chambre même un lit à côté du sien
pour sa jeune camériste. L'une et l'autre avaient grand besoin
de repos, après avoir passé toute la nuit précédente à orga-
niser les préparatifs de leur fuite; mais elles étaient en proie à
une trop cruelle perplexité pour goûter un sommeil tranquille.
A chaque instant la duchesse s'éveillait et disait à sa fille de
chambre :
Nanon, n'as-tu pas entendu quelque bruit dans l'intérieur du
couvent ?
Et, après avoir prêté l'oreille durant quelques instants , mai-
REVUE DE PAKIS. 25
tresse et servante se rendormaient , vaincues par la fatigue ,
pour se réveiller ensuite au bout dun quart d'heure au plus.
Entre quatre et cinq heures , comme les religieuses se ren-
daient à matines , JN'anon fut éveillée en sursaut, elle venait
d'entendre distinctement un piétinement de chevaux sous les
murs de l'abbaye. Anssitôt elle sauta ù bas de son lit,oii elle
avait eu soin de se coucher tout habillée, et s'élançant au chevet
de la duchesse :
— Madame, s'écria-t-elle , levez-vous ! levez-vous vite! car
les voici ! Entendez-vous piaffer les chevaux?
— 0 mon Dieu î mon Dieu ! dit Horlense en se jetant elle-
même à bas de son lit, où , à l'exemple de sa fille de chambre,
elle s'était couchée sans quitter ses vêlements, je donnerais
toutes mes pierreries pour trouver une cachette sûre ; car il faut
que M. de Mazarin parte pour son gouvernement, et, si je lui
échappe aujourd'hui, je suis tranquille pour quelque temps au
moins. Il me croira sortie du couvent.
— N'est-ce que cela , madame la duchesse? répondit Nanon ;
j'ai remarqué dans le parloir une ouverture pratiquée à la grille
pour faire entrer les plats qu'on apporte des cuisines; je suis
sûre que, mince comme vous l'êtes, vous passerez sans peine
à travers cette ouverture, et une fois dans le parloir , qui est
fermé à cette heure et ne s'ouvre que le jour et bien tard, ce
n'est pas là que M. le duc aura jamais l'idée de venir nous cher-
cher.
Comme Nanon parlait ainsi, des vois d'hommes retentirent
sous les murs de l'abbaye , et l'on sonna à la porte d'entrée.
— Ah! s'écria la duchesse, il n'y a plus à hésiter, car les
voici. Viens , viens , Nanon , sauvons-nous !
Et toutes les deux , sortant précipitamment de la chambre ,
coururent à la grille du parloir, où Nanon passa aisément la
première par l'ouverture qu'elle avait indiquée , car elle était
de petite taille ; mais , quand vint le tour d'Hortense , qui était
beaucoup plus grande , elle se trouva , dans son trouble , prise
entre les barres de fer, sans pouvoir avancer ni reculer, et si
étroitement serrée qu'elle semblait i)rès d'étouffer. En voyant
sa jeune maîtresse dans celte horrible position, Nanon voulut
appeler à l'aide ; mais la duchesse s'y opposa, déclarant qu'elle
aimait mieux mourir ainsi que de s'en aller en Alsace avec
26 REVUE DE PARIS.
M. de Mazarin. On entendait en effet dans les cours de l'abbaye
des voix confuses qui s'écriaient : « Oiîest M"^ la duchesse de
Mazarin?» Les bottes éperonnées des cavaliers retentissaient
sur les pavés avec un bruit lugubre, et l'on voyait passer et re-
passer sur les murailles les lueurs que projetaient les flam-
beaux. Haletante, éperdue, Hortense sentait déjà ses paupières
se fermer et la vie l'abandonner.
Tout à coup la porte du parloir s'ouvrit, et trois cavaliers
armés jusqu'aux dents s'y précipitèrent à la fois , escortés de
valets portant des torches allumées. A ce moment la duchesse
poussa un cri , et, par un suprême effort, elle parvint à se dé-
gager d'entre les barreaux de fer qui emprisonnaient et meur-
trissaient à la fois son corps. Elle s'en vint tomber presque
inanimée dans le parloir, aux pieds de sa fidèle Nanon.
Quelques secondes après, elle était debout et souriante dans
les bras d'un des trois cavaliers, qui l'embrassait avec effusion.
Ce cavalier était son frère bien-aimé, le duc de Nevers , et les
deux autres étaient le duc de Bouillon et le comte de Soissons ,
ses beaux-frères. Toute l'élite de la noblesse de France était
en dehors , l'épée et le pistolet au poing, et prèle à se ballre
pour la défense de la jolie duchesse contre tous les diables
d'enfer , y compris le duc de Mazarin.
XV.
Pendant le reste de la nuit, comme aussi pendant toute la
matinée qui suivit les événements dont on vient de lire le récit,
les abords de l'abbaye de Chelles présentèrent l'aspect d'une vé-
ritable place de guerre. Comme le temps , pluvieux la veille,
s'était mis tout à coup au froid , on avait allumé de grands feux
sous les murs de l'abbaye et dans la première cour; on ne ren-
contrait partout que des cavaliers enveloppés dans leurs man-
teaux et bivouaquant, en attendant que l'ennemi parût. Des
sentinelles et des vedettes avaient été placées de distance en
distance i)Our donner l'alarme, des éclaireurs avaient été
envoyés sur les roules voisines, et ces sentinelles, ces vedelles,
REVUE DE PARIS. 27
ces éclaireurs , étaient représentés par la plus fine fleur de la
cour de Louis XIV. C'étaient tous les rois du bel air et de la
galanterie. Il y avait là , indépendamment de MM. de Nevers ,
de Bouillon et de Soissons. le chevalier de Rolian, Cavoye ,
Lauzun , le beau duc de Navailles, le comte de Guiche et bien
d'autres dont l'oublieuse histoire a omis d'enregistrer les noms.
11 y avait même aussi plus d'une belle dame, qui, à la nouvelle
de cette aventure extraordinaire d'un rapt médité par un mari
sur la personne de sa femme , avait demandé ses chevaux et
s'était arrachée aux douceurs da sommeil pour assisler à la
lutte mémorable qui allait s'engager entre les partisans de la
nouvelle Hélène et ceux de son triste Méuélas, s'attendant à
voir surgir daus la mêlée un beau Paris. Oui sait même
si quelque bel esprit suivant la cour ne s'était point glissé à la
suite des gentilshommes , pour trouver là les matériaux d'une
autre Iliade?
Cependant toutes les cloches de l'abbaye sonnaient un glas
mélancolique , et les nonnes , rassemblées dans leur vieille
église byzantine , monument d'expiation construit jadis par la
fille de Charlemague, étaient agenouillées devant l'autel. Elles
priaient Dieu d'écarter de leur couvent les profanations déplus
d'un genre qui avaient, à d'autres époques, affligé leurs de-
vancières , aux temps des invasions des farouches Northmans
et de leurs dignes descendants les Anglais.
Sans doute Dieu , dans sa boulé, voulut exaucer ces saintes
filles, car, ainsi que Nanon l'avait auguré, M. de Mazariu ne pa-
rut pas de toute la matinée, soit qu'il fût en effet retenu par la
crainte de commettre un sacrilège, soit qu'il reculât devant les
conséquences d'une démarche à laquelle il avait eu vent , sans
doute, que les parents de sa femme devaient s'opposer à main
armée. Bien plus, vers onze heures de la matinée, des éclai-
reurs accoururent au galop, eu riant à gorge déployée, et an-
noncèrent que M. de Mazarin , après avoir entendu la messe à
Crécy, était monté dans son carrosse et suivait tranquillement
la route d'Alsace , escorté de toute sa cavalerie , ni plus ni
moins que s'il eût été un criminel d'État ou que s'il eût craint
d'être enlevé lui-même.
Dès qu'on sut que le duc avait renoncé à sou projet, on ne
songea plus qu'ii se divertir, et l'dii mit en iéqu^ilion loiis les
28 REVUE DE PARIS.
cabaretiers du bourg de Chelles, pour fournir les éléments d'un
repas dont chacun avait le plus grand besoin, car les appétits
avaient été furieusement aiguisés par cette petite campagne
nocturne. Dieu seul sait le compte des bouteilles de vin de Brie
qu'il fallut bien se résoudre à boire , en échange des vins d'Aï,
de Haut-Villiers et d'Avenay dont on avait négligé de se munir.
Les plus gourmets entre les gentilshommes firent cette fois,
comme on dit, de nécessité vertu.
En ce temps peut-être un peu frivole , mais si aimable , où
la gaieté , comme la galanterie française , étaient en renom
dans toute l'Europe , vingt chansons furent improvisées à l'in-
stant même sur cette aventure, dont le récit défraya pendant
huit jours entiers toutes les conversations de la cour et de la
ville. Saint-Évremond , qui , au fond de son exil de Hollande,
reçut à ce sujet une lettre détaillée de M. de Créqui , faillit
mourir de douleur d'avoir manqué cette joyeuse partie. Son
ami , le célèbre philosophe Spinosa , eut toutes les peines du
monde à l'empêcher de partir et de se rendre en France , oii il
voulait, bravant le courroux du grand roi, venir se jeter aux
pieds d'Hortense pour la féliciter d'être enfin, comme il le di-
sait, démazarinée , dùl-il être conduit ensuite à la Bastille pour
y passer le reste de ses jours.
MM. deNevers, de Bouillon et de Soissons n'épargnèrent tous
les trois aucune instance pour déterminer la duchesse ù reve-
nir avec eux à Paris, lui offrant, à l'envi l'un de l'autre, l'hos-
pitalité dans leur hôtel ; mais Hortense crut devoir s'y refuser,
afin de prévenir les méchants propos qu'on n'eût pas manqué
de répandre sur son compte , si elle eût profilé de sa liberté
pendant l'absence de son mari, et avant que les tribunaux eus-
sent statué sur la demande qu'elle forma le jour même à l'effet
d'obtenir une séparation de corps et de biens. Elle se borna à
prier son frère et ses deux beaux-frères de venir la consoler et
la distraire quelquefois dans sa solilu<Ie , ce qu'ils promirent
tous les trois de grand cœur, et ils tinrent parole.
A partir de ce moment, on ne vit plus que carrosses de la
cour traversant te bois de Vincennes, du côté de la porte de
Nogent, et se dirigeant vers l'abbaye de Chelles, dont le par-
loir n'avait jamais reçu tant de nobles visites , alors même que
In rrosso nbbrtlinle éiait cnlre d'-s mains royales. C'était le pè-
REVUE DE PARIS. 29
lerinage à la mode , et toute la cour tenait à prouver haute-
ment ses sympathies pour la duchesse de Mazarin. Pour les
femmes, c'était un moyen comme un autre de faire de l'oppo-
sition contre les maris; et, quant aux hommes, ils faisaient en
cette circonstance comme les moutons de Panurge. Plus d'un,
d'ailleurs , parmi eux , n'était pas complètement désintéressé
dans ses visites, et se flattait de conquérir la place que M. de
Mazarin avait laissée vacante. On parla même de tentatives plus
ou moins hardies, faites par de galants émules du comte Ory,
pour franchir la grille du parloir , de sérénades nocturnes qui
étaient venues troubler parfois le sommeil des nonnes, de ca-
deaux offerts à la gentille Naiion ; mais Nanon était incorrup-
tible à l'endroit de sa belle maîtresse, .ia surplus , celle-ci por-
tait sur son cœur une égide contre laquelle venaient s'émousser
toutes les flèches qu'on lui décochait. C'était une lettre de sa
sœur la connétable que M, le duc Nevers lui avait remise , et
qui contenait toutes sortes de détails du plus haut intérêt sur
don Alonzo de Lara y Penaflor. Ce jeune homme venait d'ac-
quérir des litres de plus à l'amour d'Hortense , car, envoyé en
Franche-Comté, il s'était battu avec un courage digne d'un
meilleur sort, et avait été blessé. Au retour, M. le connétable
avait voulu , pour le récompenser, lui faire épouser une jeune
lille de ses parentes, jolie et riche , afin de le mettre ù même
d'acquérir un régiment; mais, toujours plein du souvenir d'Hor-
tense , Alonzo avait refusé en déclarant qu'il ne se marierait
jamais. Qu'on juge de l'effet d'une telle lettre sur Hortense ,
dans les circonstances oui elle se trouvait! La constance et la
fidélité du page ne méritaient-elles pas une récompense, et ne
devait-on pas songer aux moyens de la lui accorder?
Cependant le roi , à la nouvelle de la demande en sé|)aralion
formée par la duchesse, voulut prévenir un grand scandale, et
il envoya d'abord M. lePiemier, puisColbert, ù l'abbaye de
Chelles, pour engager Hortense à renoncer à son projet. Sa
majesté daigna même dire qu'elle se faisait fort de déterminer
M. de Mazarin à un acconiinoderaent dans lequel tout ce qui
pouvait assurer ù la duchesse une liberté dont jusiiu'alors elle
avait été privée serait l'objet de stipulations expresses. C'est
ainsi qu'Hortunse pourrait se dispenser de suivre le duc dans
ses divers gouvernements, et qu'elle aurait la facullé de choisir
30 REVUE DE PARIS.
tous les officiers et domestiques de sa maison , à l'exception
d'un écuyer qui lui serait donné par M. Colbert. MM. les mi-
nistres seraient les arbitres de toutes les difficultés qui pour-
raient s'élever entre le duc et la duchesse , et en rendraient
compte au roi. De son côté, Louvois eut ordre d'écrire à M. de
Mazarin . en Alsace , pour lui faire connaître les intentions de
louis XIV et l'inviter à s'y conformer. Ainsi , au milieu de
toutes les importantes réformes qui étaient en cours d'exécu-
tion dans l'administration du royaume, au plus fort des prépa-
ratifs d'une campagne de guerre, les plus grands hommes
d'État de France et le roi lui-même faisaient trêve ù ces hautes
occupations pour se livrer à l'étude de la question à l'ordre du
jour, de la question qui occupait à la fois la ville, la cour et
les provinces, bien autrement que l'ambition de la maison d'Au-
triche, ou l'organisation de l'armée de terre et de mer, à sa-
voir : la réintégration de M™^ la duchesse de Mazarin au do-
micile conjugal.
Il était difficile, comme on le pense bien , pour Horlense de
refuser la médiation du roi , et elle était disposée , quoi qu'il
pût lui en coûter, à en passer par tout ce qu'on exigerait d'elle,
lorsqu'un jour M. le Premier vint à l'abbaye , et lui annonça ,
au nom de Louis XIV, qu'elle ferait plaisir à sa majesté de
quitter Chelles pour s'en aller au couvent des Filles-Sainte-
Warie-de-la-Bastille. Étonnée d'une telle démarche, elle voulut
en savoir le motif, et, pressé de questions, M. le Premier finit
I»ar confessi r que M. le duc de Mazarin était de retour à
Paris, qu'il avait vu le roi, et qu'il s'était plaint hau-
tement de la liberté qu'on laissait à sa femme , ;1 Chelles ,
ainsi que de la protection qu'elle avait trouvée auprès de l'ab-
besse. Il accusait la duchesse d'avoir ensorcelé tout le couvent,
parci- (lu'il avait a|)pris que les jeunes religieuses s'étaient sou-
vent mêlées à ses jeux ; bref, il avait tant pressé le roi , que
celui-ci avait consenti à ce qu'Hortense passât au couvent de
SaiiUe-Marie , dont la règle était beaucoup plus sévère qu'à
Chelles, où il n'existait, disait-on, (jue de vieilles religieuses,
et qui était d'ailleurs peu distant de l'Arsenal. Le lerulemain,
en effet , M"'« de Toussi , dame d'honneur de la reine , vint
quérir la duchesse dans un des carrosses de la cour, avec six
gaules du corps. En quittant celte antique abbaye de Chelles ,
REVUE DE PARIS. 31
OÙ son existence s'était écoulée si calme et si tranquille, où elle
avait reçu une si douce hospitalité, où elle avait gagné tous les
cœurs par les séductions de toute espèce attachées à sa per-
sonne, Horlense ne put s'empêcher de verser des larmes, et dès
lors elle se promit intérieurement que, quoi qu'il pût arriver,
jamais elle ne vivrait sous le même toit que le duc de Mazarin.
Son premier soin, en prenant possession de son nouvel asile,
fut de prier M. Coibert d'offrir ses remercîmenls au roi pour
sa médiation à laquelle elle renonçait , et de lui annoncer en
même (emps l'intention où elle était de poursuivre le jugement
de l'instance qu'elle avait engagée contre son mari en sépara-
tion de corps et de biens. L'affaire fut Référée à la troisième
chambre des enquêtes , presque toute composée , dit Hortense
dans le livre que nous avons déjn cité, déjeunes gens fort rai-
sonnables. Le fait est que les robins n'échappèrent pas plus
que les nonnes à celle irrésistible fascination que la duchesse
exerçait sur lous ceux qui l'approchaient. Toutes les préven-
tions qu'on leur avait inspirées contre elle cédèrent à quelques
regards de ses beaux yeux, à quelques-unes de ses douces pa-
roles. Chargés de lui faire subir des interrogatoires, c'étaient
eux qui devenaient en quelque sorte ses justiciables et qui at-
tendaient qu'elle daignât leur parler. C'était à qui d'entre eux
lui ferait agréer ses offres de service, et, rentrés en leur logis,
ils n'avaient point d'autre conversation que les perfections in-
comparables de M""- la duchesse de Mazarin, ajoutant que le
duc était un jaloux, tout à fait indigne de posséder un pareil
trésor. Hortense eut un arrêt comme elle le voulait, i»ar le-
quel il fut décidé qu'elle irait demeurer au palais Mazarin, et que
W. le duc resterait à l'Arsenal, en attendant qu'il fût statué, au
fond et en dernier ressort, sur la séparation de corps et de biens.
Avec quels transports de joie elle quitta le couvent de la
Bastille, après un séjour de trois mois! C'est que tout ce qui,
dans l'abbaye de Chelles, l'avait aidée à supporter la vie mo-
notone du cloitre, lui avait manqué dans ce nouveau couvent.
Les religieuses , gagnées par les moines , qui commençaient à
devenir l'entourage habituel de M. de Mazarin , s'étaient étu-
diées à lui faire endurer toutes sortes de persécutions, préten-
dant même l'assujettira lobservance de leur règle, comme si
elle eût été uée par des vœux. Sous prétexte de lui fau'c corn-
52 REVUE DE PARIS.
pagnie , ou la gardait à vue ainsi qu'une criminelle. Il est vrai
que, toujours pleine d'étourderie et d'inconséquence , jusque
dans les circonstances les plus solennelles de sa vie, elle se
vengea plus d'une fois de ses geôlières par de francs tours de
page. C'est ainsi qu'elle se promenait tout le jour dans le cloître
et dans les jardins , et qu'au moment où Ton s'y attendait le
moins , légère comme une biche, elle s'élançait et défiait à la
course sa tîdèle camériste; elle eut ainsi bientôt rais tout le
couvent sur les dents , et plusieurs religieuses se démirent le
pied à vouloir la suivre. On dit même qu'un jour où on lui
avait refusé de l'eau pour se laver les pieds, sous prétexte que
ce genre d'ablution élait contraire à la règle, elle lit répandre
de l'encre dans les béniliers, et que la nuit elle parcourut les
dortoirs avec sa complice habituelle, en criant ; « Tayaut!
tayaut! » et en faisant aboyer deux petites chiennes, ses com-
pagnes de captivité. Insoucieuse jeune femme, elle oubliait,
dans ces folies presque enfantines, un passé qui , pourtant ,
quelque triste qu'il eût pu être, n'était rien encore eu compa-
raison des malheurs que lui réservait l'avenir!
Il y a dans la trajjédie de Marie Stuart , de Schiller, une
scène qui nous a toujours causé une impression profonde; c'est
celle où l'infortunée reine d'Ecosse , longtemps prisonnière
entre les murailles d'une forteresse, obtient enfin la permission
d'aller se promener dans le parc royal de Fotheringay. Avec
quelle allégresse elle parcourt, suivie de sa bonne Kennedy,
les vertes allées du parc! comme elle s'enivre aiuoureusemenl
de cet air libre et pur qui vient inonder sa poitrine ! Avec quelle
poétique reconnaissance elle salue tous ces riants aspects de
la nature dont elle était sevrée depuis si longtemps, le ruisseau
quimurmuie, le nuage qui passe dans le ciel , l'oiseau qui
chante sous la feuillée! Ennuis, douleurs, outrages, elle a tout
oublié , et pourtant déjù retentissent dans le lointain des bois
les sons des trompes de chasse qui annoncent la venue de sa
cruelle ennemie, la reine lilisabelli d'Angleterre. Hortense Man-
cini, dans laquelle on retrouve plus d'un trait légèrement affaibli
de celle grande figure historique de Marit; Stuart , dut. h coup
sûr, éprouver tous ces seutimenls lors(|ue , par une belle jour-
née i\\.i printemps de 10G8 . i! lui fut donné de quitter enfin son
Irislc couvent de Sainlc-Marie-de-la-Baslille et ses geôlières
REVUE DE PARIS. 33
cmbéguinées , pour rentrer libre et souveraine dans ce palais
où elle avait si longtemps vécu en esclave. Mais, comme la
reine d'Ecosse, elie ne voyait pas non plus tout ce qu'il y avait
d'embûches cachées sous cette faveur inespérée du sort.
Lorsque, accompagnée de sa fidèle Nanon, elle rentra triom-
phalement dans le palais de son oncle, elle remarqua que cette
fille, un moment auparavant rieuse et folle comme sa maî-
tresse, était tout à coup devenue fort pâle.
— Bon Dieu ! qu'as-tu donc, ma bonne Nanon? lui dit-elle
toute surprise.
— Madame, répondit la filie de chambre à voix basse, n'avez-
vous pas vu tout à l'heure en face de nous une méchante vinai-
grette arrêtée non loin de la porte du palais?
— Oui , je m'en souviens en effet, reprit la duchesse.
— Eh bien! madame, lorsque le carrosse à tourné pour en-
trer sous le portail, j'ai vu derrière les glaces de celte vinai-
grette une tête qui nous regardait d'un air lugubre à la fois et
railleur, et devinez qui j'ai reconnu? M. le duc en personne.
— Tu es folle , Kanon ; c'est la peur que lu en as qui t'a fait
imaginer cela. D'ailleurs, que nous fait M. le duc à présent?
Je ne le crains plus; j'ai gagné mon procès.
— Oui, devant les blondins de la chambre des enquêtes,
mais pas encore devant les barbons de la grand'chambre.
— Oh ! nous viendrons bien à bout de ceux-là aussi.
— Dieu le veuille , madame.
Cet incident n'eut point d'autre suite; mais le soir, en se
couchant, Hortense ayant aperçu en face de son lit un grand
portrait en pied qui représentait le duc de Mazarin en costume
de guerre, ce que Nanon lui avait dit dans la journée lui revint
î^ la mémoire , et elle commanda à ses femmes d'enlever sur-
le-champ ce porlrait, parce qu'il lui faisait peur.
— Plus de Mazarin ! plus de Mazarin ! répéta-t-elle à plusieurs
reprises, rajeunissant ainsi une vieille locution fort en usage
du temps de la Fronde ; mainlenant je veux chanter, danser,
rire et jouer à colin-maillard toute la journée et toute la nuit,
si tel est mon bon plaisir, et personne n'y trouvera plus ù redire.
En cela elle se trompait étrangement , et elle put bientôt en
acquérir la preuve. Tant qu'on l'avait sue enfermée dans un
couvenl , toutes les sympafhics de la cour lui avaient été ac-
54 REVUE DE PARIS.
quises ; mais , du moment où elle en fut sortie , du moment où
elle put ressaisir ce sceptre de l'élégance et de la beauté qu'elle
avait laissé échapper de ses mains, toute la pitié que son sort
avait inspirée se changea en envie, et ses actions les plus in-
nocentes lui furent imputées à crime ; on alla même jusqu'à
évoquer, avec grand scandale , le souvenir des étourderies dont
elle s'était rendue coupable au couvent de Sainte-Marie-de-la-
Bastilie. Dans son ardent désir d'être débarrassée d'un joug
peut-être tyrannique , mais jusqu'à un certain point légitime ,
Hortense n'avait point assez calculé combien est fausse la posi-
tion d'une jeune femme séparée de son mari. Elle s'en aperçut
à l'accueil froid et plein de réserve qu'elle reçut en tous lieux.
Les femmes craignaient de se compromettre en la fréquentant.
On n'osait point refuser ses visites, à cause du haut rang
qu'elle tenait à la cour , mais on les évitait le plus possible.
Dun autre côté , les hommes, enhardis par les diiiicultés même
de sa position , se croyaient en droit de lui faire entendre un
langage qui la couvrait de confusion , et il n'était pas de roi du
bel-air, même parmi les moins huppés, qui ne se crût en droit
de se déclarer son poursuivant d'amour. Des duels s'ensuivirent,
entre autres celui de M. de Courcelles avec Cavoye , et bien
que la duchesse y demeurât complètement étrangère, on ne
nian(iua pas de les attribuer à son infernale coquetterie, en
disant qu'il ne tiendrait |)as à elle qu'elle n'en fit égorger bien
d'autres. Il y a plus : uu de ses valets de chambre ayant été dan-
gereusement blessé par des bretteurs avec lesquels il s'était
pris de querelle, ou répandit charitablement le bruit que ce
garçon était dans la contideuce de la duchesse de Mazarin , qui,
en ayant abusé, avait trouvé bon de le faire assassiner pour
prévenir ses indiscrétions.
Tous ces méchants propos parvinrent aux oreilles du roi , si
bien qu'Hortense jugea devoir solliciter une audience de sa ma-
jesté , afin de supplier Louis XIV , au nom de l'affection qu'il
lui avait toujours témoignée, de lui venir en aide, et d'opposer
son témoignage à toutes les calomnies répandues contre elle.
Elle se rendit à Saint-Germain en compagnie de sa sœur, M"" la
comtesse de Soissons , surintendante de la maison de la reine.
— Sire, s'écria en entrant la suriiitendante , je vous amène
celle belle criminelle dont tui dit tant de nianx.
REVUE DE PARIS. 35
— Je n'en ai jamais rien cru , réj)onclit le roi.
Mais , soit qu'il pensât loiU le contraire de ce qu'il disait,
soit plutôt qu'il ne pardonnât pas à Hortense d'avoir en dernier
lieu renoncé à sa médiation , ces paroles furent prononcées
d'un Ion si froid et si éloigné même de sa politesse habituelle,
que la duchesse sentit les larmes lui venirauxyeux. Un moment
après , le roi ajouta fort légèrement :
— Au surplus, on ne peut empêcher le monde de parler.
Là-dessus il se mit A causer avec U'"^ de Soissons d'un di-
vertissement qu'il projetait de donner à Versailles, mais sans
faire la moindre attention à M'»» de Mazarin. La malheureuse
jeune femme , le désespoir dans le cœur, n'eut pas la force de
prononcer une parole. Pâle, tremblante , elle s'inclina devant
le roi , qui la salua d'un air assez distrait , et elle revint préci-
pitamment à Paris , où elle ne fut pas plus tôt rentrée dans ses
appartements, qu'elle se laissa tomber dans un fauteuil en
pleurant à chaudes larmes.
II y avait déjà quelque temps qu'elle était dans cette situa-
tion , lorsqu'elle sentit qu'on lui baisait les mains avec effu-
sion, et, à travers les larmes qui lui voilaient les yeux, elle
aperçut à genoux devant elle la blonde et gentille Nanon, sa
camérisfe.
— Ah ! ma pauvre Nanon , s'écria-t-elle, je suis bien mal-
heureuse !
— Hélas ! madame, ma bonne maîtresse, reprit tristement
la jeune fille, il faut le croire, puisque vous le dites; mais,
pour l'amour de Dieu , ne pleurez pas ainsi. Sans cela , je vais
pleurer avec vous, car j'ai déjà bien delà peine à me retenir.
— Tu as raison , Nanon , car cela ne m'avance à rien de me
désoler ainsi , je le sais bien • mais qne veux-tu? c'est plus fort
que moi.
— Tenez , madame la duchesse, ajouta la fille de chambre
en portant la main à la poche de son tablier, voici deux lettres
qui sont arrivées pour vous pendant que vous étiez à Saint-
Germain. Voulez-vous les lire? Cela vous distraira un peu.
— Que m'importent ces lettres , Nanon? Je n'ai plus de goût
à rien.
— Il y en a une qu'a apportée le courrier de M. le duc de
Nevers.
36 REVUE DE PARIS,
— Eh bien ! décaclièle celle letire et lis-la-moi , car je n'ai
pas la force de le faire.
— C'est qu'en vérilé..., madame..., je ne sais si je dois
Tu sais bien, Nanon , que tu es ma confidente, et que
je n'ai pas de secrets pour toi ; fais ce que je le dis.
Nanon, toujours agenouillée devant sa jeune maîtresse , se
mit en devoir de lui obéir , et voici ce qu'elle lut à haute et in-
telligible voix :
Vous de tout Tunivers unique en votre espèce ,
Plus belle que Vénus , plus chaste que Lucrèce...
Hortense ne put réprimer un léger sourire.
— Qu'est-ce? s'écria naïvement la fille de chambre en s'in-
terrompant.
— Oh ! rien , dit la duchesse , je m'aperçois que mon frère
devient décidément un bel esprit , car il ment et il écrit en vers.
Hortense aurait pu ajouter : en vers assez mauvais. Kanoii
continua sa lecture , qui ne laissa pas de durer quelque temps ,
car la lettre était fort longue. Voici un passage de cette lettre
qui ne pouvait manquer d'exciter au plus haut point l'attention
d'Hortense :
Vous saurez cependant que votre cher époux
S'informe à tout le monde incessamment de vous...
Il dit qu'il n'est ni roi , reine , empereur , ni pape.
Qui puisse rempêcher qu'un jour il ne vous happe.
Polastron s'est offert à l'exécution
D'une si téméraire et perfide action.
Pour moi, je vous conseille , en ce besoin extrême ,
D'implorer de Louis l'autorité suprême ;
Qu'il serve de bouclier à ce noir attentat
Qu'a formé contre vous un époux trop ingrat.
Ici la duchesse interrompit sa lectrice :
— Le roi, dit-elle en hochant tristement la tète; le roi !
Hélas ! je le croyais aussi , qu'il aurait pitié de moi , mais il n'y
a plus rien à espérer de lui maintenant. Il fait cause commune
avec mes ennemis. Ah ! je suis perdue, perdue sans ressource.
Et elle se remit à pleurer. Lorsque la lettre de M. le duc de
Nevers fut terminée , Nanon murmura timidement :
REVUE DE l'ARlS. 37
— xMadame la duchesse, vous plait-il que je lise à iiréscnt
l'autre lettre?
— Fais ce que tu voudras , répondit Hortense.
Mais déjà Nanon avait décacheté le second message , et elle
lisait ce qui suit :
— Rome, 1" mai 1668.
A ce seul nom , Hortense tressaillit :
— Une lettre de Rome! s'écria-t-elle avec impétuosité , une
lettre de ma sœur , la connétable ! Ah ! c'est par celle-là, Nanon.
qu'il fallait commencer. Lis , lis bien vite !
Voici comment était conçu ce nouveau message :
« Il est donc vrai, Crêpa, que ces liens qui te pesaient
si cruellement , la justice t'a permis de les rompre. Oh ! je sais
quelqu'un que celte nouvelle a rempli de joie , quelqu'un qui a
failli en devenir fou. Quant à moi, chère sœur, j'ai été bien heu-
reuse d'apprendre que tu étais enfin rendue à la liberté , à ta
famille , à tes amis. Maintenant , rien ne doit plus s'opposer à
l'exécution de ce charmant projet dont tu m'as entretenue
mainte fois dans tes lettres. Nous t'attendons , M. le connétable,
moi et une autre personne, ou plutôt il faut que je te fasse
part d'une résolution que nous avons formée, c'est d'aller au-
devant de toi , tous les trois, jusqu'à Milan. La saison est on ne
peut plus favorable. Un mot de toi , ma belle Crêpa , et nous
nous mettons en route... «
En proie à une émotion dont il est facile de se rendre
compte , Hortense n'eut pas la patience d'écouter davantage sa
lectrice, et, lui arrachant le précieux message avec une viva-
cité presque fiévreuse:
— Donne, donne, dit-elle; maintenant, je lirai bien toute
seule. Aussi bien lu lis trop lentement.
Quelque promptitude qu'elle apportât elle-même dans l'ac-
complissement de cette lâche, elle n'avait pas encore achevé
sa leclure, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit tout à coup
avec violence, et M. le duc de Nevers enlra. 11 semblait fort
troublé. Dès que Nanon se fut retirée :
— Mon Dieu , mon frère , dit la duchesse , que se passe-t-il
donc?
— Hélas ! ma sœur , répondit le duc , je viens vous annoncer
une bien fâcheuse nouvelle , mais j'ai cru devoir vous y pré-
38 REVUE DE PARIS.
parer afin que vous voyiez d'avance ce qu'il vous reste à faire. Je
viens d'apprendre . par une voie secrète mais sûre, que M. de
Mazarin est maître de !a srand'chambre, où sa cabale est loute-
puissanle. Tous les conseillers, sans exception, sont contre
vous. L'arrêt sera rendu cette semaine, et vous savez qu'il est
irrévocable. La sentence des premiers juges doit être réformée ,
et vous allez être condamnée à retourner vivre avec votre mari.
— 0 ciel ! s'écria Hortense ; ainsi la mesure est donc comblée !
le roi, la cour, le parlement, tout m'abandonne, tout se.
tourne contre moi. Que faire? Mon Dieu, que faire? 0 mon
frère ! vous qui avez toujours été si bon pour moi et si secou-
rable, ne m'abandonnez pas.
— Écoutez, ma sœur, reprit le duc, vous pouvez compter
sur moi et sur l'aide de mes amis; mais je ne dois pas vous
laisser ignorer tout ce qu'il y a de difficile dans votre situation.
Bien qu'absent de ce palais, M. de Mazarin a toujours l'œil sur
vous. Les espions dont il vous a entourée lui rendent compte
de toutes vos démarches , et, si vous tentiez de fuir, il a pour
lui les lois du royaume qui lui permettent de vous faire appré-
hender au corps partout où l'on vous rencontrera. Craignez
tout de sa jalousie et même de sa vengeance ; songez que , fort
de l'appui du roi , il peut , si vous lui donnez de nouveaux su-
jets de plainte, vous renfermer dans un de ses châteaux , et
qu'alors il me serait même interdit de vous voir, tandis qu'en
acceptant votre sort avec douceur et résignation , peut-être vous
est-il permis d'espérer de meilleurs jours.
En entendant son frère parler ainsi , Hortense demeura
quelques instants comme perdue dans ses réflexions ; puis, lui
tendant la main :
— Merci , dit-ello, de l'avis que vous êtes venu me donner,
ainsi que de vos sages conseils. Il se fait tard. Laissez-moi me
recueillir un peu. J'ai besoin de réfléchir sur tout cequim'arrive
avant de prendre une résolution. Oiielle qu'elle puisse être, je
vous la ferai savoir demain malin.
Le duc de Nevers baisa sa sœur au front , et , l'ayant engagée
à prendre courage , il sortit. Dès qu'il se fut retiré, Hortense se
laissa tomber î» genoux sur le plancher delà chambre.
— Mon Dieu, dit-elle, si j'ai été parfois légère et coquette,
vous me punissez bien cruellement, et pourtant j'allesle votre
REVUE DE PARIS. 39
saint nom que jusqu'à ce jour je n'ai point trahîmes devoirs
d'épouse. Mon Dieu, lors([ue tous me délaissent, que votre main
me soutienne au bord de l'abîme où il me semble que je vais
tomber. Éloignez de moi les tentations qui m'assiègent, car je
sens que , si vous ne me venez en aide, je vais devenir coupable.
En même temps, elle se pencha vers une table sur laquelle
elle aperçut un livre d'heures , afin de chercher dans les orai-
sons consacrées par l'Église la force qui lui manquait et de pieux
encouragemenls contre les suggeslions du malin esprit. Par
un malheureux hasard, la lettre de sa sœur la connétable,
cette lettre qu'elle n'avait pas eu le temps d'achever, avait été
déposée par elle auprès du livre d'heures, et tomba sur le plan-
cher. Comme elle la ramassait, un petit papier plié s'en échappa.
Agitée par un instinctif pressentiment, elle sentît son cœur
battre avec violence , et d'une main tremblante elle déplia ce
papier. Une boucle des plus beaux cheveux blonds qu'il soit
possible d'imaginer s'y trouvait contenue , et sur le papier
étaient écrits ces seuls mots tracés avec du sang au lieu d'encre :
0 Le temps et Hortense. »
La duchesse sentit je ne sais quelle chaleur lui monter au
visage, et, après s'être assurée par un regard furtif que nul
ne pouvait l'apercevoir , elle déposa à la fois sur la boucle de
cheveux et sur le billet un baiser brûlant , un baiser oii
elle avait concentré en quelque sorte tous ses souvenirs et
toutes ses espérances ; puis , entr'ouvrant le corsage de sa robe,
elle plaça sur son cœur le billet et la boucle de cheveux. Ce soir-
lù , elle ne pria pas davantage.
Le lendemain matin, un valet de chambre, gagné par
les soins de Nanon , parfait pour Rome , en courrier , avec deux
messages de la duchesse, l'un fort détaillé , destiné à la con-
nétable Colonna, l'autre fort court , adressé à don Alonzo de
Lara. Ce second message contenait , en échange de la boucle de
cheveux blonds , une boucle de cheveux noirs avec ces simples
mots : 1 De la part d' Hortense. »
A quelques jours de là , le mercredi 13 juin 1668 , à la nuit
tombante, un carrosse à six chevaux sortit du palais Mazarin.
Deux charmants jeunes garçons en costume de voyage en oc-
cupaient l'intérieur. Bien que tous deux afFeclassenl de se don*
ner un air dégagé , l'expression de leur physionomie accusait
40 REVUE DE PARIS.
les plus vives appréhensions ; on eût dit deux écoliers de haut
parage échappés des mains de leur gouverneur. Est-il besoin
d'ajouter que l'un de ces écoliers avait nom Hortense , et l'autre
Nanon ?
Au moment oii le carrosse allait passer la porte Saint-Antoine,
Hortense poussa un cri. Elle venait de s'apercevoir que, dans
son trouble , elle avait oublié une cassette qui contenait toutes
ses ressources ; à savoir , ses pierreries et tout l'or qu'elle avait
pu ramasser. Que faire? Comme , haletante , éperdue, elle ve-
nait de donner l'ordre d'arrêter les chevaux; une voix qu'elle
reconnut sans peine , une voix qui retentit à son oreille comme
la trompelte de l'archange au jour du jugement dernier , cria à
peu de distance :
— Place! place donc, maroufles que vous êtes! Ne voyez-
vous pas que vous barrez le passage au carrosse de mon-
seigneur le grand maitre de l'artillerie?
C'était en elîet le duc de Mazarin qui revenait du château de
Vincennes et rentrait souper à l'Arsenal. Hortense senlil une
sueur froide inonder tout son corps , et se renfonça vivement
dans son carrosse , mais pas assez vile pour qu'à la lueur des
flambeaux que portaient les laquais du duc, elle n'eût pas
aperçu distinctement à la portière la figure pâle et presque mo-
nacale de M. de Mazarin , qui avait avancé la tête pour voir ce
dont il s'agissait.
XVI.
Le duc tressaillit.
— Polastron , s'écria-t-il d'une voix étouffée, n'avez-vous pas
vu , comme moi , à la portière de ce carrosse ?...
— Qui donc, monseigneur?
— C'est qu'il m'a semblé reconnaître. .. M*"' de Mazarin, Voyez
donc ce qu'il en est. Un carrosse à six chevaux qui sort de Paris
à pareille heure , c'est chose suspecte.
Il y avait tout au plus , en ce moment , une toise de distance
entre les deux carrosses. Polastron se pencha en avant de ma-
nière à pouvoir plonger ses regards dans l'intérieur de la voi-
lure qui emportait Hortense. Cet examen dura peut-être dix
REVUE DE PARIS. 41
secondes : pour les deux fugitives , ce furent dix mortelles an-
goisses.
— Monseigneur, dit Polastron, c'est quelque hallucinalion
de votre cerveau , sans cesse préoccupé d'un seul objet. Il n'y
a dans ce carrosse que deux jeunes gens qui ont l'air fort oc-
cupés à causer ensemble , ce qui fait que je n'ai pu distinguer
leurs visages, qu'ils ont tournés l'un vers l'autre. Au surplus,
le carrosse n'est point à vos armes . comme le serait naturelle-
ment celui de M™" la duchesse; il est aux armes de la maison
de Rohan , et je gage que c'est le chevalier qui s'en va faire
quelque partie de débauche à sa maison des champs. Aussi
bien, j'aperçois , monté derrière , certain vaurien nommé Nar-
cisse, l'un de ses valets de chambre, et qu'on dit être son âme
damnée.
— Merci, Polastron, s'écria le duc en reprenant haleine,
j'étais fou.
' Sur ces entrefaites , le carrosse de M. de Mazarin , qui avait
été forcé de s'arrêter, se remit en mouvement , et , cinq minutes
après, le duc était rentré à l'Arsenal.
— Bonté céleste ! s'écria-t-il en mettant pied à terre , com-
ment ai-je pu m'imaginer que j'avais vu la duchesse , puisqu'on
m'a rendu compte qu'elle devait passer toute cette journée à
Saint-Germain, chez sa sœur la surintendante? Oh! je suis
tranquille, maintenant , bien tranquille; d'ailleurs, c'est de-
main que la grand'chambre doit rendre son arrêt ; c'est demain,
Polastron, que je rentre dans tous mes droits! Oh! Polastron,
loin des soupçons et des soucis ! demain , j'emmène Hortense
à l'Arsenal ; après-demain , nous partons pour mon château
de La Meilleraye, et bien adroit sera celui qui pourra désor-
mais parvenir jusqu'à elle sans ma permission. C'est qu'Hor-
tense est si belle , voyez-vous , Polastron , c'est que je l'aime
tant! Oh ! pourvu que le ciel n'aille pas m'en punir! car, je
puis vous dire cela en confidence , bien que ce soit un énorme
péché, je crois que j'aime encore plus Hortense que le bon Dieu.
— Le fait est, dit Polastron , que M™« la duchesse est d'une
grande beauté.
— Heureusement , reprit le duc, mon confesseur m'a dit qu'il
n'était pas de fautes , si grosses qu'elles fussent, qu'on ne pût
racheter à force d'aumôneset de pénilences, d'aumônes surtout .
4.
42 P.EVUK DE PARIS.
Sur ces enlrefailes, on vini avertir le duc que le souper était
servi.
— Ne devrais-je point jeûner ce soir, dit Armand, pour re-
mercier Dieu de la grâce qu'il doit me faire demain?
— Comme il vous plaira , monseigneur , répondit Polaslron.
— Jeûnons donc de compagnie , reprit le duc.
A cette proposition, le capitaine des gardes fit une fort laide
grimace.
— Monseigneur , balbutia-t-il , c'est que l'air du bois de Vin-
cennes m'a ouvert singulièrement l'appétit , et s'il vous était
indifférent déjeuner, ce soir , tout seul
— Homme de peu de foi , interrompit le duc, vous ne savez
pas combien de péchés vous pourriez racheter ainsi ; mais ,
puisque vous refusez , il faut bien que je suive ce soir votre
mauvais exemple, et je vais souper en votre campagnie. Nous
boirons à messieurs de la grand'chambre qui me donnent gain
de cause , et au retour de la brebis égarée dans le bercail. Al-
lons, à table! à table!
Nous épargnerons au lecteur le détail de la conversation
moitié mystique , moitié bachique, tenue ce soir-là, pendant le
souper, sous les sombres lambris de l'Arsenal , entre ces deux
mornes convives, M. le duc de Mazarin et son capitaine des
gardes. Vers la fin du repas , comme tous deux trinquaient en-
semble d'une façon presque joyeuse , un valet de M"« la com-
tesse de Soissons demanda à parler au duc. Cet homme, ayant
été introduit , annonça qu'il venait de la part de M™" la com-
tesse pour savoir si M. le duc avait quelque nouvelle de M"» de
iMazarin, celle-ci ayant été attendue vainement à Saint-Germain
toute la journée et étant absente de son palais depuis la chute
(lu jour.
A cette nouvelle, le duc, qui tenait encore son verre à la
main , le laissa tomber sur le parquet où il se brisa ; puis ,
échangeant avec son capitaine des gardes un regard terrifié :
— Polastron , balbutia-t-il d'une voix à peine articulée, ce
carrosse qui s'est croisé avec le mien, ciîs traits que j'ai cru
reconnaître... Oh! je ne m'étais donc pas trompé !
— Monseigneur, répondit le capitaine des gardes avec un
imperturbable sang-froid , j'ai déjà eu l'honneur de vous faire
observer que ce d» vait être M. le chevalier de Rohan.
REVUE DE PAFilS. 43
— Faites excuse, inlerronipil le valet; ce soir, en revenant
de Saint-Germain où nous avions attendu M'"^ la duchesse toute
la journée , nous avons renconiré M. le chevalier de Rohan
avec M. le duc de Nevers , à la Croix de Nanterre. Tous les
deux allaient coucher à Saint-Germain; à telles enseignes que
M""= la comtesse leur a parlé et leur a demandé s'ils n'avaient
point vu M™e la duchesse de Mazarin.
— Et qu'ont-ils répondu? murmura le duc déjà pâle comme
un mort.
— Ils ont répondu que M"" la duchesse de Mazarin était
partie bien avant eux , et qu'il fallait qu'elle eût pris un autre
chemin.
— Oh! les traîtres les infâmes! s'écria le duc ; ils étaient
dans le complot , j'c n suis sûr. Je les dénoncerai au roi comme
coupables de rapt; je les dénoncerai au parlement , à monsei-
gneur l'archevêque, pour qu'ils soient excommuniés. — Po-
laslron! Polastron ! vous me répondez de la duchesse sur votre
tète, entendez-vous? car c'est vous qui êtes cause de tout. A
cheval! monsieur, à cheval! et courez jusqu'à ce que vous
ayez rejoint la duchesse. Il faut que vous me la rameniez morte
ou vive !
— Mais , monseigneur, répondit Polastron toujours impas-
sible , je ne sais pas , moi , ([uelle roule M^^ |a duchesse peut
avoir prise, car il y en a tant qui viennent aboutira la porte
Saint-Antoine !
— 11 est vrai ! il est vrai ! répartit le duc en parcourant la
s;ille à grands pas et en s'arrachant les cheveux.
Puis , soudain frappé d'une idée :
— Qu'on mette les chevaux à- mon carrosse, s'écria-t-il , je
vais moi-même trouver le roi à Saint-Germain. Il faut que j'ap-
ireiine à sa majesté ce qui se passe, que je lui demande d'en-
voyer des ordres sur toutes les routes du royaume, pour qu'on
me rende mon Hortense. Oh ! le roi ne saurait me refuser
cela. Venez, Venez, Polastron, suivez-moi, partons pour Saint-
Germain.
Et à minuit passé le duc quitta le palais de l'Arsenal et se
mit en roule, avec son capitaine des gardes, pour la résidence
royale, après avoir ordonné à son cocher de crever les chevaux,
s'il le fallait , [tourvu qu'ils ne tombassent qu'à Saint-Germain.
44 REVUE DE PARIS.
Qui fut bien étonné , ce fut la compagnie des mousquetaires
de service , en voyant arriver, au milieu de la nuit , le grand
maître de l'artillerie, les cheveux en désordre, l'œil hagard, et
demandant à parler au roi à l'instant même,
— Mais, monseigneur, dirent les mousquetaires, vous savez
bien qu'il est défendu d'éveiller le roi, à moins que le feu ne soit
au château ou que la reine ne soit en mal d'enfant.
— Faites dire à sa majesté , répondit le duc en poussant des
gros soupirs , que c'est encore pis que tout cela, et qu'il faut
que je lui parle sur l'heure , dussé-je être envoyé ensuite à la
Bastille pour le reste de mes jours.
11 y a dans les grandes douleurs une sorte de puissance ma-
gnétique qui commande le respect, et devant laquelle les bar-
rières les plus infranchissables s'abaissent comme par enchan-
tement. En voyant cet homme qui se tenait devant eux, les
yeux tantôt fixes, tantôt plein de larmes, les traits bouleversés
par le désespoir, tous ces jeunes fous qui l'entouraient senti-
rent le rire se glacer sur leurs lèvres et le sarcasme expirer au
fond de leur poitrine. On alla prévenir Bontemps, le valet de
chambre du roi, et, ù trois heures après minuit (ces détails
sont historiques) , M. de Mazarin fut introduit en présence de
LouisXlV. Le pauvre duc n'eut pas la force d'articuler une parole,
et il se laissa tomber aux pieds de sa majesté en fondant en larmes.
— Je sais tout , lui dit le roi en le relevant avec bonté , et je
compatis à votre douleur. M"^ de Mazarin a fait remettre il y
a quelques heures , à M. Colberl, par le duc de Nevers , une
lettre où elle le prie de m'annoncer la détermination qu'elle a
prise de se soustraire à l'exécution de l'arrêt du parlement.
Dieu m'est témoin que je n'ai rien négligé pour prévenir un
scandale que je déplore. M""^ de Mazarin a des titres particuliers
à mon affection, comme vous-même. J'avais promis à M. le
cardinal , à son lit de mort , de veiller toujours sur sa nièce
bien-aimée, et j'aurais désiré, lorsqu'il en était temps encore ,
amener entre vous une réconciliation que j'espérais ne devoir
pas être refusée à ma médiation. 11 en a été autrement, et j'ai
dès-lors donné parole de ne plus me mêler de vos affaires ; je
ne mancpierai point à celle-là, pas plus que je n'ai l'habitude do
manquer aux autres. Croyez à tout mon regret, et faites sui-
vant que vous le jugerez convenable.
KEVUE DE PARIS. 45
Le duc chercha , mais en vain , à fléchir la détermination du
roi, et, voyant qu'il n'en pouvait rien obtenir, il s'en alla chez
M. Colbert , qu'il fit réveiller également. Celui-ci lui dit qu'il
ignorait absolument la route que la duchesse avait pu prendre,
puisqu'elle n'avait pas même rendu compte dans sa lettre de la
retraite qu'elle choisissait , et que d'ailleurs il n'appartenait
point aux ministres du roi de délivrer des ordres d'arrestation
pour des motifs purement privés ; que ce soin regardait le par-
lement.
Il était alors environ quatre heures du malin, et le jour com-
mençait à poindre. En proie au plus sombre désespoir, le duc
de Mazarin parcourait comme une âme en peine les galeries du
château, suivi de son fidèle Polastron, et, à la lueur encore
vague et incertaine du crépuscule , luttant avec les ténèbres ,
on eût dit, à les voir tous deux avec leur haute taille, avec
leurs visages maigres et blafards, deux spectres regagnant en
toute hâte leur sépulcre avant le chant du coq. Tout à coup,
au détour d'une galerie et tout proche des appartements occupés
par Monsieur, frère du roi, le duc heurta deux personnages qui
paraissaient en conversation assez intime. C'étaient un homme
et une femme. L'homme , un jeune blondin d'une figure effé-
minée et qui annonçait tout au plus dix-huit ans, proféra d'a-
bord un énergique juron ; mais il n'eut pas plutôt aperçu le
grand maître qu'il s'esquiva rapidement , pas assez toutefois
pour qu'on n'eût pas reconnu en lui le jeune chevalier de Lor-
raine, favori de Monsieur. Quant à la femme, qui était mas-
quée, loin de fuir, elle s'inclina devant le duc, en s'écriant d'un
ton railleur :
— Monseigneur le grand maître est bien matinal aujour-
d'hui.
— Passez votre chemin, répondit brusquement le duc 5 je n'ai
point le cœur aux sornettes, et je ne vous connais pas.
— Pardon, monseigneur, répondit l'inconnue en se démas-
quant; je ne pensais pas que monseigneur eût la mémoire si
courte qu'après sept années il ne reconnût pas sa très-humble
servante, M^e Monlvoisin.
— La divineresse ! balbutia le duc avec stupéfaction. Oh ! si
fait! si fait!
Puis , au souvenir du passé une lueur traversant son esprit r
40 REVUE DE PARIS.
— Femme, s'écria-l-il en lui saisissant le bras, ne dit-on
pas que votre art peut mettre sur la voie des choses perdues?
— On dit vrai , monseigneur; si bien caché que piit être un
trésor, je me ferais fort de le retrouver.
— Que m'importent tous les trésors du monde? c'est d'une
femme qu'il s'agit.
— Je le sais, monseigneur; l'esprit me l'a dit : c'est de
M™" la duchesse de Mazarin. M""' la duchesse a quitté hier soir
son palais , et vous voulez savoir qu'elle route elle a prise. Rien
de plus facile.
— Oh ! s'écria le duc les bras pendants, la bouche béante ;
femme, qui a pu vous apprendre toutes ces choses?
— L'esprit.
— Achevez, pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ !
achevez, et me dites oii je retrouverai mon Hortense, et ma
reconnaissance sera sans bornes, et je vous donnerai tout ce
que vous me demanderez.
La Voisin ne put réprimer un sourire, et en même temps ,
s'avançant d'une façon solennelle vers une fenêtre qu'on avait
laissée entr'ouverte pendant la nuit, à cause de la chaleur :
— Monseigneur, dit-elle en étendant la main dans la direc-
tion de l'orient , voyez-vous le soleil qui se lève, là-bas, à côté
du donjon de Vincennes?
— Eh bien ? interrompit le duc, haletant, éperdu,
— Eh bien! que quelqu'un traverse le bois au galop, qu'il
entre dans les plaines de la Brie, et suive tout droit, sans s'ar-
rêter, la grande route qui conduit à Bar-le-Duc en Lorraine,
et il entendra parler de M™" la duchesse.
— Oh ! femme, femme, reprit le duc en lui tendant sa bourse,
tenez , prenez cet or, et, si vous m'avez dit vrai, si l'on par-
vient à rejoindre Hortense , vous n'avez qu'à venir me trouver
à l'Arsenal, et ma protection, mon crédit, mes trésors, tout
cela est à votre disposition.
— Monseigneur, répondit tiérement la Voisin , le lieu où je
suis vous dit assez que j'ai des protecteurs encore plus puis-
sants que vous. Quant à votre or, ajoula-t-elle en lui rendant
sa bourse , gardez-le pour les gens d'église , qui m'en vou-
draient d'avoir été sur leurs brisées; je ne veux point me
brouiller avec l'ux S'il se fù( agi de M""' la coinlessf de Sois-
FiEVUE DE PARIS. }7
sons ou lie M""" la tliicliesse de Bouillon , vous n';uiiicz rien
oblenu de moi , car ce soiil des pratiques , elles, et elles ont
foi dans l'astroiogie ; mais 51""^ la duchesse de Mazarin est un
esprit fort qui se rit des devineresses. Tant i)is pour elle.
Adieu, monseigneur; il était écrit là-haut que nous nous re-
verrions.
Ayant ainsi parlé, elle fit au duc une profonde révérence, et
s'éloigna. Celui-ci, sans perdre de temps, se retourna vers Po-
laslron, qui n'était pas moins ébahi que lui.
— Vous l'avez entendu , s'écria-t-il : la route de Bar-Ie-Duc!
A cheval , à cheval , Polastron ! et que le ciel vous conduise !
Moins de trois heures après , Polastron , précède du lieulc-
nant d'artillerie Lalouvière, qui avait pris les devants pour que
les chevaux ne manquassent point aux relais, galopait en effet
sur la route de Bar, ayant en poche un ordre du parlement pour
faire appréhender au corps la duchesse de Mazarin partout où
on la rencontrerait.
QuaHt_au duc , le cœur un tant soit peu allégé par l'espé-
rance que toutes ces dispositions ne demeureraient point sans
résultat , il rentra en son palais de l'Arsenal.
Voyons, pendant ce temps-là, ce que devenait Hortense.
Après avoir échappé comme par miracle au duc et à Po-
lastron à la porte Saint-Antoine, elle s'était déterminée à re-
brousser chemin pour retourner chercher la cassette qui con-
tenait son or et ses pierreries, et sans laquelle il lui eiit été
impossible de continuer son voyage. Une fois munie de cette
précieuse cassette , elle avait en effet , comme l'avait dit la
Voisin, qui avait pu l'apprendre par plus d'un moyen , suivi la
route de Lorraine , en ce temps fort peu fréquentée , et oîi elle
l)ensait qu'on n'aurait pas l'idée de la poursuivre. Cependant ,
comme elle avait perdu du temps par suite de l'incident de la
cassette, et que les roules, en 1G68, n'étaient point, même aux
environs de Paris, ce qu'elles sont aujourd'hui, elle n'arriva
que fort lard dans la nuit à une maison de plaisance de M"" la
princesse de Guiménée, mère du chevalier de Rohan, où elle
l)rit un peu de repos. I.à, elle trouva une chaise roulante que
le chevalier et le duc de Nevers , tous deux , comme on s'en
doute bien , fort avant dans le complot , lui avaient fait pré-
parer , et M™* de Guiménée l'informa en même temps que
43 REVL'E DE PARIS.
M. de Parmillac, gentilhomme du duc de Nevers, sous prétexie
d'aller voir son père , qui commandait en Lorraine un corps de
cavalerie , avait pris les devants pour disposer les relais sur
toute la route.
Hortense et sa camériste, toutes les deux toujours vêtues de
leurs costumes de cavaliers , montèrent en conséquence dans
la chaise roulante. Narcisse, le valet de chambre de M. de Ro-
han, et un gentilhomme de la maison de ce dernier, nommé
Courbeville, se mirent en devoir de les escortera cheval. Mais
la duchesse n'eut pas plus tôt fait quelques lieues dans ce nou-
veau véhicule, qui n'allait jamais assez vite au gré de ses
frayeurs, qu'elle renonça à ce moyen de transport , et voulut ,
comme ses compagnons , achever la route à cheval. En proie
à de cruelles angoisses , elle s'écriait souvent :
— Mes amis, mes bons amis, n'entendez-vous rien venir der-
rière nous?
Mais on n'entendait sur cette route déserte que le trot me-
suré des quatre chevaux. D'autres fois, elle disait :
— Sommes-nous encore loin de la Lorraine ?
Car la Lorraine, qui, à cette époque, ne faisait point encore
partie du royaume, était pour elle comme la terre promise.
Enfin, elle arriva , brisée de fatigue, à Bar-le-Duc, le ven-
dredi 15 juin , à midi ; et , bien qu'elle se trouvât dès lors dans
les Étals du duc de Lorraine, elle voulut, afin de mettre encore
une plus grande distance entre ses persécuteurs et elle, s'en
aller coucher ù Nancy le même jour.
Elle descendit à l'auberge; mais, en voyant ces deux cava-
liers dont les traits apparaissaient si délicats et si charmants ,
en dépit de la poussière et de la fatigue, sous les vastes per-
ruques dont l'un et l'autre s'étaient affublés, il ne fut personne
dans l'auberge qui ne soupçonnât quelque mystère. Une jeune
servante, plus curieuse que les autres, voulut en avoir le cœur
net, et, s'approchant à pas de loup de la porte de la chambre
à deux lits que la duchesse avait demandée, elle aperçut à Ira-
vers le trou de la serrure les deux fugitives qui, débarrassées
enfin de leurs incommodes perruques , avaient dénoué leurs
longs cheveux , et , à peine échappées au pressant danger
qu'elles venaient de courir, riaient déjà â qui mieux mieux de
toute celte avenlure. Insoucieuse et folle comme toujours, la
REVUE DE PARIS. 49
duchesse ne se doulait pas qu'eu ce monieut mêiue elle avait
plus à trembler que jamais.
Au milieu de la nuit, alors que, plongée dans un profond
sommeil , Horlense voyait peut-être , dans un songe plein de
délices , son beau page tendrement agenouillé devant elle, lui
baisant les mains, et réclamant d'une voix timide une récom-
pense à coup sûr bien méritée par huit années de constance et
de fidélité , voici que tout à coup des claquements de fouet re-
tentirent sous les murs de rhôtellerie, et en même temps de
violents coups de marteau appliqués contre la porte firent appel
à l'hospitalité de l'aubergiste. En une minute , valets et ser-
vantes furent debout, et, la porte ayant été ouverte , un étran-
ger de haute taille, au visage maigre et sec, aux vêtements
tout poudreux, entra gravement dans la salle basse, escorté
de deux valets.
— Excusez-moi, monsieur, dit l'hôte qui était accouru en
personne, mais notre auberge est pleine, et je ne saurais loger
que vous seul.
— Oh ! répondit l'un des valets (car l'étranger semblait fort
taciturne et s'était assis, sans même faire attention à l'allo-
cution de l'aubergiste, quant à nous, nous trouverons bien
toujours moyen de coucher quelque part ici, surtout s'il y a
des dames et qu'elles veuillent bien y mettre un peu de com-
plaisance.
Justement scandalisé d'un tel discours, l'hôte crut devoir ré-
pondre qu'il ne logeait en ce moment que des hommes, et
qu'ainsi les valets de l'étranger feraient bien de chercher un
gîte ailleurs, ainsi que l'étranger lui-même, si bon lui semblait.
A ces derniers mots, le taciturne voyageur se leva, et, faisant
signe à ses valets de sortir, il se disposait déjà à s'en aller à
l'instant même honorer de sa présence quelque autre hôtel-
lerie, lorsque la jeune servante, dont nous avons signalé la
curiosité , s'écria tout à coup , en hochant la tète et avec un
sourire malin :
— Oh! des hommes! des hommes ! ètes-vous bien sûr, notre
maître, de ne loger que des hommes?
L'étranger tressaillit comme s'il eût été réveillé en sursaut,
et , s'approchant de la servante à laquelle il adressa à voix
basse quelques paroles, il lui glissa dans la main une pistole ,
3
50 Rl'VLE DE PARIS.
en échange lie lacjuclle il obtint sans doute tous les renseigne-
ments qu'il désirait, car il sortit ensuite avec ses deux valets,
non sans demander fort poliment excuse à l'aubergiste d'avoir
ainsi dérangé inutilement toute sa maison.
Hortense et Kanon avaient un si grand besoin de repos après
les fatigues du voyage qu'elles venaient d'accomplir, que ni les
coups de marteau à la porte, ni le tumulte qui s'ensuivit dans
l'auberge, ne purent les lirer de leur sommeil , et elles ue s'é-
veillèrent le lendemain que fort tard dans la matinée. Comme
la duchesse consultait sa fille de chambre sur l'oijportunilé qu'il
pouvait y avoir à renoncer à leurs vêtements d'homme, que le
défaut d'habitude rendait pour toutes deux fort gênants, et qui
semblaient d'ailleurs devenus inutiles, on heurta à leur porte,
qu'elles avaient eu soin de verrouiller intérieurement.
— Qui va là? dit Nanon de sa petite voix aiguë, qu'elle cher-
cha "vainement à faire descendre jusqu'au diapason masculin.
On n'enlre pas encore : mon camarade fait sa toilette.
Une voix connue répondit d'un ton plein de gravité :
— 11 est inutile de chercher à vous déguiser davantage. Je
sais fort bien à qui j'ai affaire. De par le roi , la loi et justice ,
ouvrez à l'instant!
— C'est Polastron! balbutia la duchesse anéantie.
— C'est le diable! reprit Nanon; où fuir, où nous cacher,
madame la duchesse?
— Laisse-moi faire , dit Hortense. Monsieur de Polasiron ,
ajoula-t-elle à haute-voix, puisque vous avez pris la peine de
me suivre , je ne nierai point que je sois la duchesse de Maza-
rin ; mais le pouvoir de mon mari , dont vous êtes le manda-
taire, expire A la frontière de France et de Lorraine. Veuilliz
donc vous retirer et me laisser en repos, si vous ne voulez un;
forcer à iiivoqutr contre vous les autorités de ce pays.
— Madame la duchesse, répartit Polastron à travers le trou
de la serrure , je vous demande humblement pardon si j'ose
insister. Mais je suis porteur d'un ordre du parlement de Paris
pour vous faire arrêter partout où l'on vous rencontrera. J'ai
tu la jjrécaulion de faire viser cet ordre par M. le ministre ré-
sident de sa majesié le roi de France en cette ville, lequel a
même daigné me faire prêter main-forte. Ainsi, veuillez vous
résigner à me suivre, et ne me forcez pas à employer la vio-
lŒVUK DK PARIS. 51
lence, ce qui me causerait un grand chagrin , madame îa
duchesse.
En entendant ces funestes paroles, Horlense leva douloureu-
sement les yeux au ciel, dont l'azur n'avait jamais été plus pur
et plus limpide; et , résolue à toutes les extrémités plulôt que
de tomber entre les mains de Poiaslron, elle ouvrit une fenêtre.
Cette fenêtre, située au premier étage de riiôlellerie, donnait à la
fois sur une cour intérieure et sur un jardin, qui n'était séparé
de cette cour que par un mur. Le mur était construit immédia-
tement au-dessous delà fenêtre. Horlense, avant que Kanon eût
pu s'opposer à son projet, avait escaladé lestement la fenêtre ,
et, se laissant glisser jusqu'au faîte de la muraille, où elle se
cramponna un instant de ses deux mains , elle voulut atteindre
le sol en franchissant d'un saut un espace d'une dizaine de
pieds; mais elle tomba lourdement sur le genou et s'évanouit.
Nanou, qui la crut morte, se mita pousser des cris de détresse,
tels que bientôt toute la ville de Nancy fut en émoi, et que
riiôtellerie fut environnée par une fouie immense empressée
de voir celle belle duchesse de Mazarin, déjà non moins cé-
lèbre dans toute l'Europe par les grâces de sa personne que
par ses démêlés avec son mari. On savail déjà en effet son ar-
rivée par toute la ville, et, à celte nouvelle, ne tarda pas à
s'en joindre une autre, celle de sa mort ; car on ne doutait pas
qu'elle ne se fût précipitée par la fenêtre dans une pensée de
suicide, et pour échapper à la vengeance du duc de Mazarin.
Sur ces entrefaites, monseigneur le duc de Lorraine, qui
rentrait de la chasse, vint à passer non loin de l'hùlellerie ; et,
voulant s'assurer par lui-même de la cause de tout le tumulte
dont il était témoin , il s'avança à cheval jusque sur le théâtre
de l'événemenl. Horlense n'élait pas encore revenue de son
évanouissement; mais un chirurgien appelé sur-le-champ
avait déclaré qu'il n'y aurait aucune fracture , et qu'elle en se-
rait quitte pour une saignée et quelques jours de repos. A la
vue de celte charmante jeune femme que jadis lui aussi avait
demandée vainement en mariage au Cardinal, et dont les mer-
veilleux allraits avaient laissé dans son cœur un souvenir inef-
façable, de celte jeune femme qu'il retrouvait mainlenant dans
une si déplorable situation sous tous les rapports, le duc
éprouva une émolioa profonde; craignant même, lors(pie la
52 REVUE DE PARIS.
duchessse ouvrirait les yeux, de ne pouvoir maîtriser son
trouble en présence de ses sujets, il s'éloigna précipitamment
et rentra dans son palais. Mais il ne fut pas plus tôt retiré
qu'un de ses officiers vint déclarer, en son nom, qu'il prenait la
duchesse de Mazarin sous sa protection , et qu'il ne souffrirait
pas qu'il lui fût fait la moindre injure. Les agents de M. de Ma-
zarin reçurent en même temps l'ordre de sortir des Étals du duc.
Enfin il fit mettre à la disposition d'Hortense son propre palais,
en déclarant qu'il ne se présenterait devant elle que si elle dai-
gnait l'y autoriser.
Hortense crut devoir refuser cette dernière offre, et, impa-
tiente d'arriver à Milan , elle se résolut à continuer son
voyage , portée sur un brancard. Plein de générosité et de dé-
licatesse comme un amant de l'Astrée , le duc de Lorraine
envoya à M™« de Mazarin vingt de ses gardes et un lieutenant ,
avec ordre de l'escorter jusqu'en Suisse. C'est dans cet appa-
reil presque royal qu'Hortense quitta Nancy. On eiit dit la reine
Cléopâtre s'en allant trouver son beau triumvir, et s'eni-
vrant tout le long de sa route des hommages rendus à sa
beauté.
Pourtant , dans le cours de ce voyage , commencé sous de si
fâcheux auspices, elle devait essuyer encore bien des traverses.
Si , dans une existence aussi romanesque que celle dont nous
avons commencé le récit , il n'était parfois nécessaire de
choisir les incidents les plus dignes d'être notés et de négliger
les autres comme superflus, il y aurait plus d'une page à
écrire sur les événements qui marquèrent le passage de notre hé-
roïne en Franche-Comté et en Suisse. Ici portée en triomphe ,
là menacée d'être assassinée , ayant à lutter contre l'amour
qu'elle inspire à ses gens eux-mêmes , puis délaissée par eux ,
elle arriva enfin dans les plaines de Milan à la fin du mois de
juillet 1G68.
Comme son cœur battit, en apercevant de loin les maisons
et les hauts cloclieis de l'antique cité lombarde ! Le soleil
était alors sur son déclin; les oiseaux chantaient; après une
chaude journée d'été, les arbres, les plantes, les Heurs ver-
saient dans l'air leuis jtlus douces senteurs, leurs plus enivrants
parfums, cl il simblail (;ire la natute entière rùt pris un vête-
ment de fêle pour sn'iier le retour d'H(frl<nse iMancini sous ce
REVUE DE PARIS. 53
beau ciel d'Ilalie, radieux pavillon qui avait abrité son enfance.
Par intervalles , on entendait dans le lointain le son des cloches
de la cathédrale, dont le tintement mélancolique s'accordait
merveilleusement avec la pompe de ce paysage , que le soleil
près de se coucher illuminait si amoureusement. Que n'était-ii
en ce moment auprès d'Hortense , celui dont la pensée était
inséparable de tout ce qui venait frapper les sens de la jeune
femme , et prêtait en quelque sorte une âme à tous ces objets
matériels ? Heureusement , s'il n'était pas là , il était bien
près,
La duchesse enlra dans la ville, mais sans rien regarder,
sans rien voir. Chez elle la vie était devenue tout intérieure , et
le monde physique avait momentanément cessé d'être. Aussi
lémoigna-t-elle une grande surprise , lorsque des gens du
peuple vinrent arrêter ses chevaux.
— Qu'est-ce donc? dit-elle, que se passe-t-il? Je ne vois pas
ma sœur , je ne vois pas...
— Madame , lui répondit-on , vous ne pouvez aller plus loin
eu ce moment , car le convoi va passer par ici.
• — Un convoi ! Que voulez-vous dire ! s'écria-t-elle ,
— Car elle ne pensait point qu'il pût mourir quelqu'un à
Milan, on qu'on dût y célébrer des funérailles, le jour où elle y
arrivait pleine de joie et d'amour. La nature humaine est ainsi
faite : elle n'est jamais plus égoïste que dans ses joies ou dans
ses douleurs. Une femme du peuple s'approcha du carrosse :
— Madame, dit-elle en s'adressant à la duchesse, celui qu'on
porte en terre est un jeune homme qui a été tué en duel ces
jours passés.
— Pauvre jeune homme ! murmura Hortense, rappelée tout
à coup par celte simple phrase au sentiment de la réalité ; il
avait des amis, une famille, une maîtresse peut-être; cela
est bien triste ! Et sans doute ce duel avait un motif bien
frivole ?
— Oh ! oui ! madame , bien frivole , reprit la femme du
peuple; car on dit que ce jeune homme s'est pris de querelle'
avec un seigneur qui avait attaqué la réputation d'une grande
dame, d'une élrangfre qui a bien fait parler d'elle dans ces
derniers temps ; c'est la duchesse de Mazarin ; vous savez bien ,
celle qui a abandonné son mari.
5,
S4 REVUE DE PARIS.
Horlense rougit et pâlit à la fois. En ce moment, comme le
convoi approchait , le peuple cria :
— Madame , madame , descendez donc de votre carrosse ,
car le mort va passer. A genoux ! à genoux ! tout le monde à
genoux ! les riches comme les |»auvres, les grands comme les
petits !
Horlense obéit; pâle et tremblante, elle vint s'agenouiller
sur 1;; j)assage du convoi. Suivant l'usage consacré en Italie, le
cadavre avait le visage découvert. C'était un charmant jeune
homme avec de beaux cheveux blonds , un teint blanc comme
le lis , un jirofil d'une pureié qui rappelait les plus beaux types
de l'antiquité ; ou eût dit Adonis. L'expression de sa physio-
nomie était triste, mais calme; si bien qu'on l'aurait cru seu-
lement endoimi. Poussé par un horrible pressentiment, Hor-
lense s'avança pour contempler ce cadavre, puis elle poussa un
grand cri et (omba roide sur le pavé. En même temps la voix
nasillarde d'un moine s'écriail :
— Priez pour le repos de l'âme de don Alonzo de Lara !
Au cri de la duchesse , l'un de ceux qui suivaient le convoi ,
un homme d'environ cinquante-cinq ans, à la tournure encore
martiale et dégagée, aux traits profondément accusés , et dont
les yeux, pleins de vivacité, brillaient comme deux escarboucles
sous deux sourcils d'une épaisseur peu commune, fendilles
langs de la foule et se précipita auprès d'Hortense , qu'il re-
cueillit dans ses bras.
Gel homme élait M. le maréchal-de-camp Ue Saiut-Évremond.
XVII.
Il y a dans la beauté des femmes (rois époques, ou , si l'on
aime mieux, trois phases bien distinctes qui, toutes trois,
exercent sur leurs goûts , leitt's sentiments, leurs idées même,
une influence inconleslable. La première correspond à celle
saison de la vie si douce et si courte qui s'écoule entre quinze
et vingt ans environ. C'esl le temps de la |)remière floraison
d'un arbre qui , plus lard, pourra porter de riches fruits. Tout
REVUE DE I^ARIS. 55
alors, dans la nature, est pressentiment et espérance : c'est le
printemps.
Dans la seconde (époque, la jeune tille est devenue femme, la
rose s'est épanouie , l'arbre a secoué ses fleurs ; mais souvent
sa végétation n'en est que plus riciie et plus luxuriante. Cette
seconde saison embrasse généralement la période entre vingt et
trente ans : c'est l'été.
Enfin , et pour les femmes vraiment belles , il existe ce qu'on
pourrait appeler une troisième jeunesse, alors que leur beauté,
ainsi que le soleil à son déclin , projette ses plus éclatants
rayons, et semble, comme pour augmenter nos regrets, n'avoir
jamais été si brillante qu'à ce moment suprême où elle va s'é-
nouir pour toujours. En général , cette troisième période peut
durer dix années comme la seconde , bien rarement davantage,
et souvent moins : c'est l'automne.
Dieu nous préserve d'évoquer ici l'hiver , alors surtout qu'il
s'agit de la duchesse de Mazarin , qui ne le connut jamais !
Quinze ans ! c'était , le lecteur ne l'a point oublié sans doute ,
Tàge d'Hortense Jlancini lorsqu'il lui fallut quitter le royaume
des rêves et des féeries , les pures et innocentes délices du pre-
mier amour, pour entrer dans les réalités du mariage. A vingt-
deux ans, nous l'avons vue, lassée de cette existence errante
et vagabonde à laquelle l'assujettit la jalousie de son mari,
malheureuse dans le présent comme elle l'avait été déjà dans le
passé, déshéritée de tout espoir dans l'avenir, briser soudain
sa chaîne et donner au monde un scandale d'autant plus grand
que l'exemple venait de plus haut et qu'il était alors plus rare.
Mais le châtiment devait être aussi prompt qu'il fut terrible.
3Iaintenant franchissons rapidement un laps de plusieurs
années : nous allons retrouver la duchesse de Mazarin par-
venue à la troisième phase de sa beauté, alors qu'après avoir
parcouru en fugitive une partie de l'Europe, incessamment
traquée par monts et par vaux, sur terre et sur mer, par les
agents de son mari, ou plutôt de son persécuteur, elle était
venue demander asile et protection à Charles II, roi d'An-
gleterre, à Charles II, qui, jadis, lui avait le premier offert
tout cela à un autre titre. Sans doute il y aurait j)lus d'une page
curieuse à éc.ire sur les mille incidents qui marquèrent, pen-
dant ce temps, les pérégrinations d'Hortense à travers les États
SG REVUE DE PARIS.
(lu pape et de Venise, lalombardie, le Piémont , la Savoie,
la France même , où les tempêtes de la Méditerranée la rejetè-
rent un beau jour avec sa sœur, la connétable Colonna , fugi-
tive aussi comme elle. On trouverait plus d'un enseignement
d'une hante portée dans le spectacle d'une femme qui s'en va
effeuillant à tous les vents sa beauté , sa jeunesse et sa répu-
tation , fleurs précieuse entre toutes , et que le moindre souÉQe
suffit à flétrir. Enfin, ce serait un moyen d'appeler la pitié,
sinon les sympathies du lecteur sur la duchesse , que de lui
montrer cette destinée inquiète, agitée, aventureuse , par
laquelle elle expie l'infraction d'une des lois les plus sacrées de
la société , à une époque où ces lois étaient si universellement
respectées. Mais d'abord ce serait étendre outre mesure un
récit que déjà peut-être on a trouvé trop long ,et puis , ce n'est
point une biographie de M™' la duchesse de Mazarin que notre
intention a été d'écrire. Dans cette prodigieuse quantité
d'aventures et de traverses par lesquelles a passé cette femme
célèbre , nous avons cherché uniquement à dégager celles qui,
en trois situations données , avant, pendant et après son ma-
riage , nous ont paru de nature à jeter quelque jour sur son
caractère et sur ses sentiments.
Ces principes posés , nous reprenons bien vite le cours de
notre récit.
Par une matinée du printemps de l'an 1682, toute la fleur
de la noblesse d'Angleterre se trouvait rassemblée dans l'une
des plus charmantes maisons de Londres , dont les fenêtres
s'ouvraient sur le parc de Saint-James. C'étaient le gai lord
Talbot, le comte de Saint- Albans , grand fauconnier du
royaume, lord Godolphin , premier commissaire de la tréso-
rerie, le comte d'Essex , les lords Montaigu et Darlington, le
prince de Hesse-Darmsladt et bien d'autres. Tous ces gens-là se
pressaient autour d'un vieillard, dont le costume présentait
une sorte de compromis entre les modes nouvelles et celles qui
avaient été en usage en France quelque vingt-cinq ans aupara-
vant, alors que M. le comte d'Olonne et M. le marquis de
Créqui donnaient le ton à tous les gens du bel air de la cour de
Louis XIV. Ce personnage singulier, qui pouvait bien avoir
soi.\anle-dix ans , quoique ses yeux eussent conservé encore
une grande vivacité , et qu'il afîeclâl parfois les airs évaporés
REVUE DE PARIS. 57
d'un mousquetaire , était remarquable surtout par une loupe
assez forte qui tenait exactement le milieu entre deux sourcils
gris fort épais , et donnait à sa physionomie spirituelle et
quelque peu moqueuse une expression toute particulière et
éminemment caractéristique. De plus, seul entre tous les sei-
gneurs qui l'entouraient , il ne portait point l'ondoyante per-
ruque bouclée que nos voisins d'outre-mer avaient bien voulu
nous emprunter pour faire leur cour au grand roi , à l'exemple
de leur souverain. Fidèle , au contraire , au souvenir du car-
dinal Mazarin, le vieillard dont il s'agit avait laissé croître ses
cheveux blancs, qui s'échappaient en anneaux plus ou moins
gracieux de dessous une calotte noire. Enfin , il n'avait pas en-
core abjuré complètement le culte des canons et de la ringrave.
Au milieu de tous ces gentishomraes qui le contemplaient avec
une curiosité mêlée de respect et d'une surprise presque supersti-
tieuse, on eût dit un portrait de famille descendu de son cadre
pour raconter quelque merveilleuse histoire du temps passé.
Voici ce que disait ce vieillard , en qui on aura reconnu sans
peine M. le maréchal-de-camp de Saint-Évremond :
— Milords , je vous remercie, au nom de M™^ la duchesse de
Mazarin , de l'intérêt que vous voulez bien prendre à sa santé.
Elle va beaucoup mieux aujourd'hui , et j'espère que cet acci-
dent n'aura point de suite.
Et comme toute l'assistance le pressait de flonner des éclair-
cissements sur un fait qui préoccupait au plus haut point tous
les esprits et qui était déjà l'objet de toutes les conversations
de la cour et de la ville :
— Volontiers , ajoula-t-il. Vous saurez donc qu'hier au soir,
M""=la duchesse était allée à la comédie pour voir représenter
Venise sauvée, de M. Ottway, qui, par parenthèse , n'a fait
que mettre en scène le beau livre de notre ami l'abbé de Saint-
Réal ; tout à coup , au milieu de la représentation , oii M™» la
duchesse m'avait fait l'honneur de me convier à prendre place
auprès d'elle, voici qu'elle devient pâle comme une morte,
et, me serrant le bras : — Voyez , voyez donc ! me dit-elle avec
des yeux hagards et en me désignant avec son éventail une
loge où étaient plusieurs seigneurs étrangers, entre autres
M. l'envoyé de Suède. Je me penche pour regarder, et j'aper-
çois en effet... oh! était-ce une hallucination de mon cerveau?
58 KEVUE DE PAHIS.
j'ai besoin de le croire et de me reporter pour cela à tout ce
que m'a dit M. Spiiiosa , pendant mon séjour en Hollande; —
j'aperçois un jciine homme blond, d'une physionomie à la
fois noble et mélancolique , et d'une beauté extraordinaire; ce
jeune homme avait les yeux amoureusement fixés sur M™' de
Mazarin.
— Eh bien! interrompit le comte de Saint-Albans, il n'y a
rien là d'étonnant, et je ne sache pas que la duchesse se soit
jamais trouvée en public sans exciter aussitôt le même senti-
ment , non pas dans un seul homme, mais dans vingt, mais
dans cent.
— Milord , laissez-moi achever , reprit Saint-Évremond ; ce
jeune homme n'était point pour nous , comme vous pourriez le
penser, le premier venu. Celait, oh! je l'ai parfaitement
reconnu, car j'ai la vue fort longue, c'était trait pour trait,
mais à s'y méprendre , un cavalier nommé don Aionzo de Lara,
(iwe j'ai beaucoup connu autrefois, qui a été page de M. le car-
dinal de Mazarin et qui a été tué à Milan, il y a quinze ans,
dans un duel où je lui ai servi de second.
— Oh ! voilà qui est fort , pour le coup , s'écria d'une voix
l'assistance.
— Vous verrez, repartit le comte de Sainl-Albans, que le
défunt sera ressuscité exprès peur faire pièce à son adversaire,
à moins, ce qui est plus vraisembjable , qu'il n'ait été guéri de
sa blessure, et qu'ayant appris que vous étiez en Angleterre, il
ne soit venu pour vous en donner avis.
— C'est impossible , milord , car j'assistais à ses funérailles,
je l'ai vu couciié dans son cercueil : M"'*^ la duchesse de Mazarin
l'a vu ainsi que moi , et, il y a plus , le cercueil a été mis en
terre sous mes yeux.
— Ah ! diable ! c'est surprenant ; et comment tout cela s'esl-il
terminé ?
— M'"" la duchesse, voyant que ce jeune homme avait les
yeux conslamment fixés sur elle, n'a pu vaincre sou émotion;
elle a poussé un grand cri et a été prise d'une violente attaque
de nerfs. H a fallu la rapporter presque mourante dans son
holel , où elle a passé une luiit épouvantable.
. — Mais, depuis hier, n'a-t-on pas fait d:'s recherches pour
découirir quel peui cire ce jeune homme;'
REVUE DE PARIS. 59
— Oh ! si fait.
— Eh bien ?
— Eh bien ! il paraît que M™<= la duchesse et moi nous nous
étions trompés. Cet étran{{er n'a point nom Alonzo de Lara.
C'est un seigneur su('dois qui voyage pour son agrément, et
qu'on nomme le baron de Banier. Il est fils de ce fameux gé-
néral de Gustave-Adolphe dont cet illustre monarque disait
qu'après Dieu , c'était à Banier qu'il était redevable de la Tic-
toire de Leipzig.
— Voilà une ressemblance bien étrange ! ne put s'empêcher
de s'écrier un chacun.
— Je serais ma foi curieux , dit le prince de Hesse , de voir ce
baron de Banier.
— Ma foi , prince, reprit Saint-Évremond, vous ferez bien de
vous dépêcher , car M. l'envoyé de Suède, de qui je liens <'e;j
renseignements, m'a dit que son compatriote parlait aujou.-
d'hui même pour la France, qu'il veut traverser avant de se
rendre en Italie.
— Tant mieux, monsieur de Saint-Évremond, tant mieux ,
repartit vivement milord Saint- Albans ,1e grand fauconnier, (|ui
s'était rangé depuis peu au nombre des adorateurs les plus fii-
vents d'Horlense. Ce baron de Banier aurait pu devenir pour
nous un rival redoutable , et l'impression qu'il a faite sur M""= de
Mazarin en est la meilleure preuve.
— Erreur, milord, erreur, s'éciia le maréchal-de-camp;
Horlense n'a jamais aimé (ju'une fois dans sa vie , et cet amour
a été si malheureux qu'il l'a préservée de tout autre. Si légèie
et si insouciante que puisse vous paraître M"": de Mazarin , elle
est demeurée fidèle au culte d'un souvenir, souvenir à la fois
bien doux et bien cruel , et que nul , j'en suis sur , n'aura maiu-
lenant le pouvoir d'effacer de son âme.
— Qu'en savez-vous? dit impétueusement le comte d'Essex.
— Oui , qu'en savez-vous? reprirent en chœur tous les assis-
tants.
— Oui-dà, milords ! repiit Saint-Évremond , dont le visage,
un moment assombri par une pensée pénible , reprit son ex-
pression habituelle de moquerie; essayez donc d'êlre plus heu-
reux que tous ces ducs , que tous ces princes , que tous ces lois
dont elle a dédaigné l'amour. Sera-ce vous, milord d'Essex, qui
60 REVUE DE PARIS.
lriomi)heiez de ce cœur que n'ont pu ton cher les piièies d'un
conquérant tel que le duc de Savoie? Sera-ce vous, miloid
Saint-Albans, qui l'emporterez sur votre roi Charles II, el
avez-vous oublié qu'il n'y a pas longtemps encore il faisait
offrir à Hortense l'héritage de la duchesse de Porlsmouth?
Mais, s'il fallait, milords , vous détailler la liste de tous les
soupirants, beaux, riches, nobles et puissants, qu'Horlense a
rebutés, ma mémoire n'y suffirait pas. Les beaux-esprits eux-
mêmes, qu'elle apprécie mieux que personne, n'ont point trouvé
grâce devant elle. Voyez ce pauvre abbé de Saint-Réal qui s'était
exilé de son pays pour la suivre, il s'en est retourné le désespoir
dans l'âme. Voyez moi-même...
A cette dernière évocation , un rire comprimé à grand'peinc
éclata dans toutes les bouches et dérida tous les fronts.
— Vous riez, milords, dit le vieux maréchal-de-camp, et
vous avez tort. Mordieu! je n'ai pas toujours eu ma loupe et
mes cheveux blancs , on ne m'a pas toujours appelé , comme à
présent, le chevalier de la triste figure; et, si jamais vous
voyagez en France , allez voir M"*^ de Lenclos , qui pourra vous
donner de mes nouvelles. D'ailleurs, dois-je vous le dire? il y a
danger à aimer Hortense, et encore plus à en être aimé. La
Voisin, cette devineresse qu'on a dernièrement brûlée en Grève,
avait prédit que ces yeux que nous admirons donneraient la
mort à bien du monde, 'et la Voisin ne s'est pas trompée. Voyez,
M™<= de Mazarin n'a aimé qu'une fois dans sa vie, et l'homme
qui a été l'objet de cet amour , celui-là même dont je vous par-
lais tout-à-l'heure, a été tué en duel ù vingt-lrois ans. Mainte-
nant , cherchez parmi ceux qui s'étaient déclarés ses adorateurs
les plus assidus : le chevalier de Rohan a eu la tète tranchée
par la main du bourreau; le duc de Savoie est mort d'une
façon mystérieuse, imprévue, et qui laisse tout à penser; un
pauvre diable de gentilhomme, Courbeville, qui avait accom-
pagné la duchesse dans sa fuite , a été empoisonné. Que vous
faut-il de plus , et qui de vous consentirait à payer par une telle
destinée quelques jours de l'amour d'Horlense, en supposant que
son cœur pût en éprouver encore?
— Moi ! moi ! répondit-on de toutes parts.
— Amen ! dit Saint-Évreraond , et moi aussi ; mais, si tout
espoii- à cet égard m'est interdit par mon âge , ce même âge me
REVUE DE PARIS. 61
donne le droil d'être franc. Retenez donc bien ce que je vous
dis aujourd'hui. Jamais Horlense ne donnera son amour à un
Anglais.
— Pourquoi donc?
— Pourquoi ! pourquoi ! parce qu'en dépit de tous vos efforts
pour nous imiter, nous autres Français, vous ne serez jamais
qu'un milieu entre les courtisans de France et les bourgmes-
tres d'Amsterdam. Que diable, rendez-vous justice, Milords.
Est-ce que sans Hortense il y aurait moyen de vivre dans votre
atmosphère de brouillards où l'on mange du mouton de Bath
au lieu des perdrix parfumées d'Auvergne, où l'on boit de l'aie
et du porter au lieu de nos délicieux vins de France? Si l'on
commence à parler un peu de Londres en Europe, n'est-ce point
à M™' de Mazarin que vous le devez? Si les chevaux, les com-
bats de coqs et la chasse au renard ne sont plus votre unique
conversation, comme votre unique science, n'est-ce point
encore l'œuvre d'Hortense? Si vos femmes, vos sœurs, vos
maîtresses s'habillent et se coiffent un peu moins mal , n'est-ce
pas aussi grâce à elle, qu'avant son arrivée elles appelaient
vagabonde et aventurière? Vagabonde elle! aventurière elle !
Eh! mon Dieu, milords, partout où elle a porté ses pas, par-
tout où elle daignera les porter encore, elle a été reine , enten-
dez-vous, comme elle l'est ici, comme elle le sera toujours.
Lorsque le maréchal-de-camp eut terminé sa boutade , ses
auditeurs se regardèrent quelque temps avec tout le flegme bri-
tannique, et sans paraître même s'apercevoir qu'il y eût quel-
que chose de blessant dans rapostroi)he qu'ils venaient de subir ,
car ils étaient habitués à voir l'amoureux vieillard prendre feu
toutes les fois qu'il s'agissait de sa belle duchesse; mais, ù ce
moment, un jeune homme qui était entré depuis peu dans le
salon , et auquel nul n'avait fait attention , crut devoir prendre
la parole.
— Milords , s'écria-t-il , j'ai entendu dire que M^^ la du-
chesse de Mazarin , qui est ambitieuse de tous les succès comme
de toutes les gloires , avait désiré entendre son oraison funèbre
de son vivant même , et qu'elle avait chargé M. de Saint-Ëvre-
mond du soin de lui en composer une. Je pense que le panégy-
rique qu'il vient de nous réciter en est un extrait. Seulement
permettez-moi de lui faire observer, en votre nom, qu'il a
5 6
6-2 KEVUE DE PARIS,
oublié une ciicse : t'es! <iue, si rAiigielerte, privée de la cl;ar-
manle duchesse de Mazarin , étail bien pauvre, la charmanle
duchesse de Mazarin pourrait, de son côté, ne pas se trouver
fort riche sans l'Angleterre ; car, enfin, que deviendrait-elle,
sans la pension de quatre mille livres sterling que lui fait
votre gracieux monarque? One deviendrait également M. de
Saint-Évreniond sans la pension de trois cents guinées qu'il
reçoit ici?
Tous les regards se portèrent instantanément sur le nouvel
inlerlocuteur qui venait de surgir dans le salon de rhôlcl
Mazarin, et qui avait osé y faire entendre des paroles de
l)lâme. C'était un homme de moyenne taille , bien fait et d'une
physionomie assez régulière. Il avait le teint brun , l'œil noir
et plein de tierté , le visage allongé ; mais son air froid et sévère
contrastait sensiblement avec son extrême jeunesse , car il ne
paraissait |)ns avoir plus de vingt-deux à vingt-trois ans. Quant
à ses vêtements , ils ne se distinguaient en rien de ceux de tous
les autres gentilshommes, sinon qu'ils étaient de couleur som-
bre , bien qu'on fût alors dans une saison où les couleurs
claires étaient choisies de |)référence. Enfin , et c'est une par-
ticularité qu'il n'est pas inutile d'indiquer dès à présent, le nou-
veau venu parlait le français, langue généralement en usage
alors à la cour d'Angleterre el notamment chez la duchesse
de Mazarin , mais avec une pureté d'accentuation (|ui annon-
çait au moins un long séjour en France , bien que son teint et
la conformation de son visage accusassent une origine méri-
dionale.
A la vue de cet hù(e nouveau qu'il ne connaissait pas, Saint-
Évremond tressaillit et le considéra avec ime vive attention,
comme s'il eût cherché à démêler dans ses traits le souvenir
encore confus de la personne qu'ils lui rappelaient; puis . soit
que sa mémoire l'eût trahi , soit que l'indignation l'emportât en
lui sur ce souvenir même :
— Quatre mille livres sterling ! s'écria-t-il , voilù une belle
affaire! Mais n'est-ce pas là encore une raison de i)Ius de plain-
dre U<"^ la duchesse de Mazarin ? Quatre mille livres sterling ,
mais c'est tout simplement cent mille livres i)ar an; et que
voulez-vous qu'elle fasse avec cela ? .\us8i , est-elle criblée de
dettes. Cent mille livres , bon Dieu ! Mais vous , monsieur , vous
lUiVLE UK PAUIS. 03
que je ne connais pas, el qui avez cru devoir, dans un but que
vous nous direz sans doute, évoquer ici un pareil souvenir,
ignorez-vous donc que M'"'= la duchesse de Mazarin avait ap-
porté en mariage un million cinq cent mille livres de renies ,
sans compter tous les palais el lous les ciiàleaiix que lui a
laissés son oncle? Ignorez-vous que de tons ces biens il ne lui
reste pas aujourd'hui une obole?
— Je le sais, monsieur, répondit fièreraenl l'inconnu.
— Eh bien ! continua Saiiit-Évremond . vous devez savoir
aussi que toutes ces richesses sont restées enlru les mains de
M. de Jlazarin , qui a déclaré (jue, quand bien même la du-
chesse serait réduite à la mendicité, jamais il ne lui donnerait
un denier.
— Je sais lout cela, monsieur; mais vous oubliez que M. le
duc de Mazaiin a ajouté qu'il était prêt à partager sa fortune
avec M""" de Mazarin , le jour où elle reviendrait auprès de
lui.
— Qu'il n'y compte point, monsieur! Jamais, je l'espère,
elle n'aura celle faiblesse ; car elle ne saurait oublier que
riiomme dont vous parlez s'est fait depuis quinze ans son per-
sécuteui' et son tyran , et que , non content de la traquer comme
une criminelle , il l'a diffamée dans toute l'Europe;. Elle retour-
ner auprès de lui! pouifiuoi donc? Pour partager sa fortune,
dites-vous? Mais cette fortune va tous les jours s'engloutissanl
entre les mains des moines dont il vil entouré ; el , si Dieu lui
prête vie encore quelques années , il ne restera bienlôt plus rien
ni de l'hérilage du cardinal Mazarin, ni de celui du maréchal
de La Meilleraye. Déjà tous ces tableaux, toutes ces statues, ces
riches tapisseries, cl-s bronzes, ces vases précieux rassemblés
à si grands frais au i)alais Mazarin , ont été détruits ou livrés
aux flammes, sous prétexte que les images (|Ui s'y trouvaient
retracées avaient pu égarer l'imagination de la duchesse et lui
inspirer de coupables pensées. Déjà les chàleaux, les fermes ,
les méiairies , lout cela est vendu. Voulez-vous donc qu'elle
s'en aille habiter enlit; quatre murs nus, avec un homme qui
passe son lumps à faire des règlemcnls sur la chasteté , à
l'usage des pâtres et des laitières de ses gouvernements ; un
bomme (|ui, s'il n'élait pas duc el pair du royaume, grand
maîlre île rartlllerie, (pie sais-je? devrait (-.Ire envoyé aux po-
64 REVUE DE PARIS.
tites maisons ? Mais , monsieur , plutôt que de laisser Hortense
retourner auprès de son mari, nous serions tous prêts à nous
couper la gorge avec M. de Mazarin : n'est-ce pas, railords?
car c'est notre reine à nous qu'Horlense ; elle est nécessaire à
notre existence, à notre bonheur; ses beaux yeux sont notre
soleil , son souffle est l'air qui nous fait vivre , sa parole la
manne céleste qui nous sert d'aliment. Oh ! malheur à celui qui
tenterait de nous enlever notre reine!
— Oui, oui, malheur à lui, s'écrièrent dans un transport
chevaleresque tous les assistants, entraînés par l'éloquence de
Sainl-Évremond hors des bornes de la gravité britannique.
A ce même moment, un jeune page, vêtu de la plus co-
quette livrée écarlale qu'il soit possible d'imaginer, entra vive-
ment dans le salon , et annonça que M™= la duchesse venait de
se lever et était visible pour tous. A cette nouvelle inattendue ,
tous les courtisans tressaillirent et se précipitèrent en tumulte
dans l'appartement de leur reine, s'enviant l'un à l'autre la fa-
veur de lui baiser la main le premier. L'inconnu les regarda
sortir en haussant les épaules, et une expression de sarcasme et
presque de mépris se peignit sur son visage , pendant qu'il mur-
murait tout bas :
— Et mol aussi, milords , je veux assister au lever de votre
belle reine, et nous verrons si elle refusera de me suivre en
France.
XVIII.
Aujourd'hui que , par une corrélation plus ou moins para-
doxale établie entre les individus et les objets matériels au mi-
lieu desquels ils se meuvent, on prétend avoir misa nu les
idées , les sentiments, le caractère même de la personne dont
on écrit l'histoire, lorsqu'on a fait l'inventaire de sa chambre ii
coucher, il faut convenir que , si peu absolu que puisse être un
pareil diagnostic, il aurait du moins reçu une appllcalion mer-
veilleuse en ce qui touche M™^ la duchesse de Mazarin. Il se-
rait difficile en effet d'imaginer un aspect plus solennellement
bizarre et plus propre à donner ime juste opinion de celte beauté
célèbre, que celui du cabinet où el!c donna audience, le jour
REVUE DE PARIS,' 6a
dont nous parlons , à ses courtisans habituels ; c'était une pièce
de forme octogone ornée de riches tentures , et dans laquelle
des rideaux de damas ne laissaient pénétrer qu'un demi-jour
voluptueux. Sur Tune des parois de la muraille était un grand
tableau représentant les amours de Vénus et d'Adonis, souvenir
mythologique qui pouvait bien pour Hortense en réveiller de
plus réels ; çà et là , sur des piédestaux disposés de distance en
distance autour de la chambre , on voyait des magots de la
Chine, des vases de fleurs, et par intervalles des cages dorées
et remplies d'oiseaux précieux.
La divinité de ce séjour était elle-même assise nonchalam-
ment sur une chaise longue, devant sa toilette, entourée de ses
femmes, et dans un négligé plein de grâce et de coquetterie.
A ses pieds étaient couchés sur des coussins de velours plu-
sieurs petits chiens de l'espèce la plus mignonne, pendant que,
perchés sur sa toilette , son perroquet Pretty et son chat favori
Pussy (pourquoi ne pas les nommer , puisque l'un et l'autre ont
été chantés par les potites de l'époque? ) semblaient la contem-
pler amoureusement. De chaque côté de la toilette se tenaient
debout , comme deux sentinelles , et dans une attitude pleine de
gravité , le petit Turc d'Hortense , Mustapha , et son petit nègre
Pompée , tous les deux vêtus de leur costume national, qui était
d'une grande richesse. Ses pages , le jeune Dery , dont la voix
était, dit-on, si mélodieuse, et à qui Saint-Évremond adressa
un jour une si plaisante épître , le jeune Stourlon et les autres
étaient également debout à l'entrée de la chambre. Enfin, dans
un coin, assis sur un pliant, Pabbé Milon, aumônier de la du-
chesse, lisait dévotement son bréviaire, non sans secouer la tête
de temps à autre, Hortense lui ayant persuadé depuis peu de
pfirter des boucles d'oreille.
Les joues de la duchesse, encore un peu pâles , avaient con-
servé l'empreinte de l'émotion pénible qu'elle avait éprouvée la
veille 5 mais cette pâleur même lui prêtait un charme de plus.
Bien qu'Horlense fût alors déjà dans sa trente-sixième année,
elle était encore merveilleusement belle, et on ne lira peut-être
jtas sans intérêt le portrait suivant qu'un contemporain traçait
d'elle, à cette même époque, portrait dans lequel les attraits du
modèle sont analysés avec un soin minutieux presque digne du
temps où nous vivons.
6.
66 REVUE DE PARIS.
a C'est une de ces beaiitez romaines qui ne ressemblent point
à des poupées comme la plusparl des nostres de France, et
dans qui la nature loule pure triomphe avec majesté de tout
l'artifice des coquettes. La couleur de ses yeux n'a point de
nom; ce n'est ny bleu, ny gris, ny tout à fait noir, mais un
mélange de tous les trois, qui n'a que ce chacun a de plus beau,
la douceur des bleus, la gayeté des gris , et surtout le feu des
noirs; mais ce qu'ils ont de plus merveilleux, c'est qu'il n'y en
a point au monde de si doux et de si enjouez pour l'ordinaire,
enfin, de si propres à donner de l'amour; et il n'y en a point
de si sérieux, de si sévères et de si sensez (juand elle est dans
quelque application d'esprit. Ils sont si vifs et si riants, que,
quand elle s'attache à regarder quelqu'un fixement , ce qui ne
luy arrive guère, on croit en estre éclairé Jusqu'au fond de
rame, et on désespère de pouvoir luy rien cacher. Ils sont
grands , bien fendus et à fleur de leste , pleins de feu et d'esprit ;
mais, avec toutes ces beautez, ils n'ont rien de languissant ny
de passionné , comme si elle n'était née que pour estre aimée
et non pas pour aimer. Sa bouche n'est ny grande ny de la der-
nière petitesse, mais tous les mouvements en sont pleins de
cliarme, et les grimaces les plus étranges ont une grâce inex-
primable quand elle contrefait ceux qui les font. Son rire atten-
drirait les cœurs les plus durs, et charmerait les plus cuisants
soucis; il luy change presque entièrement l'air du visage,
qu'elle a naturellement assez froid et fier, et il y répand une
certaine teinture de douceur et de boulé qui rassure les âmes
que sa bejiuté a d'abord alarmées, et leur inspire cette joye in-
quielte qui est la plus prochaine disposition à la tendresse
Elle a le son de sa voix si touchant, qu'on ne sçaurait l'enten-
dre jiarler .sans émotion. Son teint a un éclat si beau, si naturel,
si vif et si doux, que je ne pense pas que personne se soit jamais
avisé, en le regardant, de trouver â redire qu'il ne soit pas de la
dernière blancheur. Ses cheveux sonl d'un noir luisant qui n'a
rien de rude. A voir le beau tour qu'ils prennent naturellement,
ei comment ils se tiennent d'eux-mesmes quand elle les a tout
â fait abattus, pour peu qu'on eût l'âme poétique, on dirait
qu'ils se johent ù plaisir , tout enliez et glorieux de couvrir une
leste si belle. C'est le plus beau tour de visage que la peinture
ait Jamais imaginé. On la voit quinze jours de suite coiffée
HEVUE UE PARIS. 07
d'autant de différentes manières, sans pouvoir dire laquelle iuy
va mieux; celles qui défont toutes les femmes la parent, et
celles qui ne conviennent jamais à une même teste font égale-
ment bien sur la sienne. Il en est de ses habillements comme de
sa coëffure; il faut la voir enveloppée dans une robbe de cham-
bre pour en juger, et c'est en celte seule personne qu'on peut
dire véritablement que l'art le plus délicat, le mieux entendu et
le mieux caché ne sçauiait égaler la nature. «
En entrant dans le cabinet de la duchesse de Mazarin, tous
ses courtisans s'en vinrent , à tour de rôle , lui baiser la main ,
et à tons elle trouva le moyen de dire un mot gracieux. Saint-
Évremond, comme l'hôte le plus habituel du logis , s'avança le
dernier.
— Vous le voyez, dit-elle , mon vieil ami, il faut vous presser
de faire l'oraison funèbre que je vous ai demandée , car vous
savez que je veux l'entendre de mon vivant , et peu s'en est
fallu , cette fois, qu'elle ne fût récitée qu'après ma mort. Fran-
chement, c'eût été dommage.
— Allons ! s'écria le niaréchal-de-camp , vous voilà encore
dans vos idées noires! Je gage que c'est la faute de .M. l'abbé
Alilon.
Ici l'aumônier ne put s'empêcher de détacher les yeux de son
bréviaire et de les tixer sur la duchesse d'une façon fort piteuse.
Horlense reprit :
— Oh! le pauvre abbé ! ne l'accusez pas , je l'avais fait venir
pour lui demander son avis sur une nouvelle coiffure.
— A la bonne heure !
— Au surplus , ajouta-t-elle, si j'ai une prière à adresser au
ciel , c'est de me laisser mourir jeune, car l'enfer des femmes,
c'est la vieillesse.
— Eh! eh ! reprit Saint-Évremond , c'est un rendu pour un
prêté, car elles nous font si bien damner, nous autres hommes,
quand elles sont jeunes.
— Madame la duchesse, reprit gravement milord Godoli'hin,
est-ce donc là la seule prière que vous adressiez au ciel ?
— Oh! non pas , milord. Je prie Dieu tous les soirs et tous
les matins, de;nandcz i)lutôt à l'abbé. Tous les soirs, je lui
rends grâce de ra'avoir donné un peu d'esprit, et, tous les
68 REVUE DE PARIS.
malins, je le supplie de me préserver des sottises de mon
cœur.
En prononçant ces derniers mots , Horlense soupira , et ses
regards s'attachèrent machinalement sur le tableau qui repré-
sentait les amours de Vénus et d'Adonis. Il y eut un moment
de silence ; puis un page s'approcha et remit à la duchesse
plusieurs messages qu'on venait d'apporter pour elle.
— Merci , mon enfant, dit-elle, merci; car j'ai besoin de
converser aujourd'hui avec tous mes amis. — Allons , mon-
sieur mon lecteur, ajouta-t-elle en faisant signe à Saint-
Évremond d'approcher , et comme quelqu'un qui chercherait
ù se remettre d'un rêve pénible , venez remplir auprès de
moi votre ofiBce ordinaire. Vous permettez, n'est-ce pas , mi-
lords ?
Le maréchal-de-camp ne répondit pas , car, les yeux fixés .^
cet instant sur sa divinité, et perdu dans une vague extase , il
murmurait tout bas :
— Un jour, la nature défera ce bel ouvrage qu'elle a pris tant
de peine à former. Est-ce bien possible?
Mais Hortense, déjà le rire sur les lèvres :
— Eh bien ! qu'avez-vous donc à rêvasser ainsi, monsieur le
chevalier de la triste ligure ?
Rappelé à lui-même par cette apostrophe, Saint-Évreraond
tressaillit.
— Me voici, dit-il , me voici.
Puis, décachelant le premier message qu'Hortense lut tendit :
— Ce sont des vers , dit-il , voyons la signature : c'est de
M. l'abbé de Chaulieu.
— Ah ! s'écria Horlense, loué soit Dieu doublement , car je
vais avoir des nouvelles de ma sœur, M™"^ la duchesse de Bouil-
lon , et nous allons entendre de la belle poésie.
Saint-Évremond lut ce qui suit :
La divine Bouillon , celle adorable sœur.
Qui parlage avec vous lempire de Cj thèrc ,
El qui sail , comme vous , par ceut moyens de plaire
Scduire cl l'esprit et le cœur ,
lUalgrc tout ce que jai pu faire,
Veut anjourilhui que mes vers,
REVUE DE PARIS. 69
Au hasard Je vous déplaire ,
Aillent traverser les mers,
A cet insensé projet
Ma raison s'est opposée ;
Je vais devenir l'objet ,
Ai-je dit , de la risée
De cet homme si fameux
De qui le goût seul décide
Du bon et du merveilleux.
Et qui, plus galant qu'Ovide,
Est comme lui malheureux.
A cet endroit de l'épître , Saint-Évremond s'arrêta involontai-
rement et fixa sur Hortense un regard passionné, un regard
dans lequel brillait encore sous la cendre des années je ne sais
«luelle étincelle des anciens jours, alors que le joyeux raaré-
chal-de-camp rencontrait si peu de cruelles à la conr d'Anne
d'Autriche. Mais la duchesse , en proie à une préoccupation
rêveuse dont elle semblait ne pouvoir se rendre maîtresse, n'y
fit aucune attention , et Saint-Évremond reprit sa lecture.
Lorsqu'il eut fini, la duchesse s'écria :
— Que dites-vous de ces vers? Quant à moi, ils me semblent
charmanls.
L'oracle avait parlé , et un murmure général d'approbation
accueillit son arrêt. Mais le vieux marèchal-de-camp hocha la
léle.
— Je ne saurais , dit-il , vous contredire , madame la du-
chesse , mais je trouve un défaut grave dans ces vers , c'est la
comparaison qu'ils commencent par établir entre vous et W"" la
duchesse de Bouillon , entre le soleil et la lune, entre la reine
de beaulé et, si vous voulez, sa première sujette. Voici, ajouta-
t-il en tirant une lettre de sa poche, un message que j'ai reçu,
moi aussi, d'un de nos beaux esprits, d'un auteur qui vaut à
coup stir M. l'abbé de Chaulieu , de M. de la Fontaine ; et si
madame la duchesse veut bien en écouter la lecture...
— Si ce sont des vers à ma louange, interrompit Hortense,
je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui. Gardez-nous cela
pour un autre jour.
— Souffrez du moins , reprit le maréchal de camp, que j'en
lise un passnge.
7« REVUE DE PAKIS.
Et, sans attendre même la permissioD d'Hortense , il se mit
îi lire avec feu les vers suivants :
Que vous dirai-je davantage?
Hortense eut du ciel en partage
La grâce , la beauté, l'esprit; ce n'est pas tout :
Les qualités du cœur; ce n"est pas tout encore ,
Pour mille autres appas le monde entier l'adore,
Depuis l'un jusqu'à l'autre bout.
L'Angleterre , en ce point , la dispute à la France :
Votre héroïne rend nos deux peuples rivaux.
0 vous , le chef de ses dévots ,
De ses dévots à toute outrance ,
Faites-nous l'éloge d'Hortense !
Je pourrais en charger le dieu du double mont ,
Mais j'aime mieux Saint-Evremond.
— Vivat ! vivat ! s'écria l'assistance en ballant des mains
avec transport.
— Vous voyez, mon vieil ami, dit la duchesse, que M. de la
Fontaine est d'accord avec moi, et qu'il vous demande aussi de
faire mon oraison funèbre.
— Encore ! reprit Saint-Évremond en frappant du pied ; mais
vous voulez donc que je meure moi-même. Eh bien! oui, je la
ferai, ne fût-ce que pour vous forcer de vous repentir de me
l'avoir tant demandée.
— Allons, monsieur le chevalier de la triste figure, dit gaie-
ment Hortense en tendant à son vieil ami une main qu'il baisa
avec ferveur, ne vous fâchez pas. Aussi bien, j'entends, moi,
votre Dulcinée , que vous répondiez sur-le-chanii) à M. l'abbé
de Chaulieu ; car vous n'êtes pas seulement mon lecleur, vous
le savez bien, vous êtes aussi mon secrétaire. Quant aux autres
bîtlres, j'en fais mou affaire. Allons ! pages, vite une plume,
de l'encre à M. de Saint-Ëvremond , et, pendant (|u'il com-
|)Osera sa réponse , le petit Dery va nous chanter un de ces
airs italiens qu'il chante si bien , et je l'accompagnerai de ma
guitare.
Le jeune Dery chanta eiiviion pendant une demi-heure. Au
bout de ce temps, Saint-Êvn niond uni avec beaucoup de galan-
I KËVLE DE PARIS. 71
terie un genou en terre devanl la dnchesse , el déposa eiilrc ses
mains ia réponse qu'elle iui av;)iL demandée, el dont elle vou-
lut donner elle-même , cette fois , lecture à ses fidèles. Celle
réponse , qui fut colportée alors dans toute l'Europe galante
et lettrée, où elle eut un succès prodigieux, était, conformé-
ment à la mode de l'époque, entremêlée de prose et de vers. En
voici un extrait. Qu'on nous pardonne celte dernière citation ,
la seule d'ailleurs que nous ayons cru devoir emprunter, dans
le cours de ce récit, aux écrits d'un personnage qui y joue un
assez grand rùle, et qui , aujourd'hui peu connu, a été cepen-
dant considéré, à tort ou à raison, par ses contemporains,
comme l'une des gloires littéraires du xvii« siècle.
Je n'ai point, comme censeur,
Examiné votre ouvrage... ;
Notre Sapho Mazarin
Vous donne la préférence
Sur toul Grec et tout Latin;
• M""= de Mazarin ne fait que dire ce que j'ai pensé... Il n'y a
point de comparaisorr qui ne vous désoblige : il n'y en a point
d'avantageuse que je puisse laisonnablement prétendre. Celle
d'Ovide ne me convient point. Ovide était le plus spirituel
homme de son temps et le plus malheureux : je ne lui ressemble
ni par mon esprit ni par mon malheur. II fui relégué chez des
barbares où il faisait de beaux vers . mais si Irisles et si dou-
loureux , qu'ils ne donnent pas moins de mépris pour sa fai-
blesse que de com|)assion pour son infortune. Dans le pays où
je suis , je vois M™= de Mazarin tous les jours; je vis parmi des
gens sociables qui ont beaucoup de mérite el beancouj) d'es-
prit. Je fais d'assez méchants vers , mais si enjoués , qu'ils
font envier mon humeur quand ils font mépriser ma poésie.
Voilà bien des avantages que j'ai sur Ovide. Il est vrai qu'il
fut plus heureux à Rome avec Julie que je ne l'ai été à Londres
avec Uortense; mais les faveurs de Julie furent cause de sa
misère , et les rigueurs d'Hortense n'incommodent guère un
homme aussi âgé que je le suis.
72 REVUE DE PARIS.
Je lie ilcmande aulre grâce pour moi
Que la rigueur qu'on aura pour les autres ;
Et j'ai sujet d'être content. C'est à M'" de Mazarin à finir ma
lettre , quand je vous aurai dit qu'il ne manque rien ici que
M""= de Bouillon et vous , monsieur, que je voudrais bien voir
avec du vin de Champagne avant que de mourir. »
Voici maintenant l'apostille qu'Hortense ajouta de sa main
sur cette lettre :
« Je ne fais point de vers, mais je m'y connais assez pour
pouvoir dire sûrement , monsieur , que les vôtres sont les plus
agréables qu'on puisse voir. Au reste, on me compare à Sapiio
mal à propos : je ne suis point née à Lesbos , je ne veux point
mourir en Sicile. »
Au milieu de tous ces échanges de poésie et de bel esprit dans
lesquels on retrouve comme un parfum de l'hôtel de Ram-
bouillet légèrement affaibli par les brouillards de la Tamise,
alors que la duchesse achevait d'écrire à l'abbé de Chaulieti , et
que tout le monde attendait dans un respectueux silence la lec-
ture de ces quelques lignes , l'un des membres de l'assistance
qui était demeuré, auditeur impassible, dans un coin de la
chambre, se leva tout à coup de son siège, et s'approchanl
d'Horlense devant laquelle il s'inclina :
— £t moi aussi, s'écria-t-il d'une voix grave et sonore,
je suis porteur d'un message pour M™» la duchesse de Mazarin.
Tous les regards se retournèrent avec surprise vers le nou-
veau venu , dans lequel un chacun reconnut sans peine le
jeune gentilhomme au visage froid et sévère , aux vêtements de
couleur sombre, qui, déjà peu de temps auparavant , avait osé
faire entendre un langage si étrange en un lieu où ne retentis-
saient d'ordinaire que les louanges de la duchesse. Chacun
échangea aussitôt à sa voix basse, avec son voisin, les questions
d'usage en pareil cas :
— Connaissez-vous cet étranger? Qui l'a donc amené ici? Que
veut-il?
Mais la duchesse était si loin de s'attendre à ce que l'homme
qui était debout devant elle pût avoir à son égard d'autres sen-
timents que ceux dont toute sa petite cour était animée, qu'elle
REVUE DE PARIS. 73
répondit négligemment, et sans même délachei les yeux du
papier sur lequel elle écrivait :
— Eh bien , donnez-le moi , ce message.
Et comme l'étranger ne se disposait nullement à déférer au
désir qu'on venait de lui exprimer, elle leva les yeux sur lui
avec un léger mouvement d'impatience et de fierté; mais, en
rencontrant le regard sombre de son interlocuteur, en contem-
plant ces traits qui , pour la première fois , s'offraient à sa vue,
elle tressaillit et s'écria avec une frayeur instinctive :
— Qui donc èles-vous, monsieur , et que voulez-vous de moi?
Je ne vous connais pas.
— Pourtant, répondit froidement le nouveau venu , le fils
de la comtesse de Soissons ne saurait être tout-à-fait un
inconnu pour la ducbesse de Mazarin.
— Vous êtes le fils de M™« la comtesse ! balbutia Horlense
avec émotion.
— Oui , madame , je suis le prince Philippe de Savoie.
— Soyez donc le bien venu , prince , dans celte maison où
vous arrivez un peu en héros de roman : je vous le pardonne ,
car j'ai de tout temps beaucoup aimé ce genre d'ouvrages.
Plus je vous regarde et plus vos traits maintenant me revien-
nent à la mémoire, quoique vous fussiez bien jeune encore
lorsque je quittai la France. Sans doute vous m'apportez des
nouvelles de ma famille ; oh ! c'est toujours un si grand bon-
heur pour moi d'en recevoir! Votre mère M'ne la coratesso est
ma sœur aînée , et , bien qu'elle ne se soit pas toujours montrée
pour moi loul-à-fait comme une sœur, je n'en ai pas moins
conservé pour elle une affection bien tendre. Dites-moi qu'elle
aussi ne m'a point oubliée , et qu'elle veut bien s'intéresser en-
core à une malheureuse exilée.
— Madame, je ne sais ; ma mère a depuis quelque temps
fixé son séjour en Espagne auprès du couvent ou sa sœur, M""" la
connétable Colonna, a cru devoir elle-même se choisir une re-
traite, el, dans les lettres que ma mère à bien voulu m'adresscr,
je n'ai point trouvé votre nom.
A cette réponse sévère, Hortense baissa la tète. Habituée à ce
concert d'hommages et de flatteries qui venait caresser inces-
samment son oreille , elle se sentait à la fois pleine de trouble et
de confusion. Ce n'était point seulement, en effet, le fils de sa
5 7
74 KEVUE DE PAHIS.
bceiir . le prince Pliiliipe de Savoie, qui se (eiiail ilevanl elle;
eu co moment plein de solenniié, tnule la famille des Manciiii,
cette famille qui , clans ses longs débals avec son mari, avait
fini par prendre parti contre elle, semblait revivre tout entière
dans ce jeune homme et lui parler par sa bouche. Au bout d'un
instant, la duchesse reprit :
— Si mon nom ne se trouve point dans les lettres de ma
sœur, c'est qu'elle m'attend.
Puis, se tournant vers ses courtisans, qui écoulaient avec
stupeur celle conversation :
— Milords , ajouta-t-elle , il y aura trente ans , viennent les
feuilles prochaines , qu'une galère de Gênes amena en France
Olympe , Marie et Hortense Mancini. Ne pensez-vous pas qu'il
serait possible qu'à cette époque les trois sœurs , après bien des
traverses, se trouvassent réunies dans un couvent d'Espagiie.
toutes trois privées de leurs époux terrestres , toutes trois exi-
lées de France . leur patrie d'adoption , toutes trois enfin fian-
cées pour le reste de leurs jours à l'époux céleste dont on ne se
sépare jamais ?
— Que Dieu détourne un semblable présage ! s'écrièrent à la
fois tous ceux auxquels Hortense s'adressait.
Mais , incapable de s'allacher longtemps au côté sérieux
d'une idée, la duchesse reprit aussitôt :
— Eh bien ! vous avez tort : je suis sûre que le voile m'irait
à merveille ; demandez plutôt à l'abbé.
A cette interpellation toute profane, le pauvre aumônier s^'
remit bien vite à lire son bréviaire, que, malgré toute sa
bonne volonté, il s'était vu forcé d'inlerrompre.
— Prince . continua Hortense en se tournant vers le nouveau-
venu, vous m'avez dit que vous aviez un message à me re-
mettre ; me voici prête à le recevoir et à en prendre lecture.
Veuillez me dire seulement de quelle part.
— Madame , je ne le j)uis.
— Oh! ne craignez rien , il n'y a ici que des amis, pour
lesquels je n'ai rien de secret.
— Je le sais, madame: mais je désire vous remettre ce
message lorsque vous serez seule, car il convient que vous le
lisiez sans témoins, et... le plus tôt possible.
— Ah! murmura Uorlense ébahie, vous le voulez ainsi!
REVUE DE PARIS. 75
Savez vous , prince, que lant de réserve et de précautions fini-
raienl par m'inspirer de l'effroi , si la curiosité ne l'emportait
encore dans mon âme sur un tel sentiment !
— A merveille! s'écria Saint-Ëvremond , qui était jusqu'a-
lors demeuré muet. Milords , c'est un congé qu'on nous donne :
retirons-nous. — Prince, ajouta-t-il en passant devant Philippe
de Savoie et d'un Ion moitié plaisant , moitié sérieux , vous êtes
le premier après moi qui obteniez de notre belle reine la faveur
d'un téle-à-tète. Rendez grâce aux liens qui nous unissent
à elle par le sang. S'il en était autrement, plus d'un entre
nous se serait cru en droit de réclamer de votre seigneurie
riionneur de se couper la gorge avec elle.
— Monsieur, répondit fièrement le jeune prince, c'est un
honneur que d'ordinaire dans ma famille on demande plutôt
encore qu'on ne l'accorde.
Lorsque tout le monde se fut retiré , même le petit Mustapha
et le petit Pompée, Hortense invita d'un geste M. de Savoie ù
prendre place à ses côtés.
— Maintenant , dit-elle , vous pouvez remplir votre message.
— Ainsi vais-je faire . madame , répondit Philippe de Savoie.
Toutefois, je dois d'abord vous adresser une question. Séparée
de M. le duc de Mazarin par des circonstances que je ne veux
point rappeler, n'avez-vous jamais pensé qu'il pourrait arriver
tel événement qui vous mettrait dans la nécessité de revenir
sur une résolution , peut-être seulement blâmable jusqu'à
ce jour , mais qui d'un moment à l'autre risque de devenir cri-
minelle?
— Expliquez -vous, prince. Que se passe-t-il en France?
Serait-il arrivé à M. le duc de Mazarin quelque malheur?
Un sourire amer vint effleurer les lèvres du jeune homme.
— Madame, reprit-il avec un accent plein d'ironie , vous
n'êtes point encore veuve, mais, selon toute apparence, vos
liens ne larderont point à être brisés , car l'existence de' M. de
Mazarin ne saurait être maintenant de longue durée. Tant que
son cœur seul a saigné de votre abandon , on a pu espérer de
conserver ses jours ; mais il vient enfin un moment où les bles-
sures du cœur atteignent également le corps. Ce moment
est venu pour M. de JIazarin,et le mal a fait des progrès
d'aillant pluR rapi.les, que sa raison , déji depuis loiiglemps
76 REVUE DE PARIS.
chancelante, lui refusait l'énergie nécessaire pour contreba-
lancer les funestes effets delà maladie. C'est à vous de décider
si vous laisserez à présent s'éteindre dans l'isolement celui à
qui devant Dieu vous avez engagé votre foi, et si d'autres
mains que les vôtres devront lui fermer les yeux. A cet égard,
ajouta-t-il en tirant de son sein un papier cacheté, si mes
paroles ne vous suffisent pas , voici un écrit, un écrit tracé
tout entier de la main de votre mari mourant, et qu'il m'a
chargé de remettre moi-même entre vos mains. Lisez-le, et
songez que j'attends à l'instant même votre réponse.
Hortense prit en tremblant le message que lui tendait Phi-
lil)pe de Savoie , et. l'ayant décacheté , elle se mit à le lire. Ce
message était ainsi conçu :
a Madame ,
» Celui qui vous remettra ce billet est notre neveu affec-
tionné, le prince Philippe de Savoie. Il pourra vous dire dans
quel état il m'a laissé. Prêt à paraître devant Dieu, j'ai pensé,
madame , que vous ne voudriez point me laisser retourner dans
son sein, tandis que vous resteriez sur la terre chargée de ma
malédiction. Si le pardon d'un mourant a quelque prix pour
vous , suivez le prince Philippe de Savoie. Il vous conduira
auprès du lit de mort de celui que son fatal amour pour vous a
rendu le plus malheureux des hommes durant sa vie , et dont il
appartient pourtant à vous seule d'adoucir la mort. Je prie
Dieu qu'il vous inspire et vous conduise , comme il vous jugera
sans doute au jour du jugement dernier, suivant que vous
aurez agi dans cetlt circonstance, — Votre mari,
u Le duc de Mazarin. •>
Après avoirachevésa lecture, la duchesse demeu a quelques
instants pensive et recueillie en elle-même.
— Prince, dit-elle enfin, quels qu'aient pu être les torts de
M. de Mazarin à mon égard, je sais quel est mon devoir et je
suis prête à m'y conformer; mais il y a une circonstance que
peul-êire vous ignorez e( qui , seule, pourrait 'empêcher de
ai: vit: hf. fahis. 77
remplir ce devoir. Privée de toul secours de la part de mon
raari , habituée dès mon enfance au luxe et à la magnificence ,
et n'ayant jamais su calculer de ma vie , j'ai contracté , pendant
mon séjoiur en cette capitale, des dettes assez considérables,
et vous comprendrez sans peine que la duchesse de Mazarin
doit au nom qu'elle porte de ne point quitter Londres comme
une banqueroutière.
— Tout est prévu, madame; je suis porteur de lettres de
ciédil pour le cas où vous consentiriez à me suivre. Que vous
faut-il de plus?
— Je n'ai plus rien h demander.
— Ainsi, vous êtes disposée ù partir sur-le-champ? car le
l(;mps presse, elle moindre délai peut anéantir l'effet de votre
résolution. M. le duc de Mazarin , je vous l'ai dit , n'a plus que
peu d'instants à vivre, et il importe que vous le voyiez avant
qu'il meure. Le bâtiment que j'ai frété et qui m'a conduit à
Londres est prêt à repartir à mon premier signal, il nous dé-
itarquera sur les côtes de Bretagne d'où nous gagnerons aisé-
ment le château de La Meilleraye ; c'est là que nous trouve-
rons M. de Mazarin , au moins je l'espère encore. Avant de
partir, rien ne vous empêche de confier le soin de vos intérêts
à une personne sûre, M. de Saint-Évremond , par exemple,
auquel je laisserai de mon côté les pouvoirs nécessaires pour
traiter avec vos créanciers. Dans deux heures , si vous vouiez ,
nous pouvons avoir quitté Londres.
— Deux heures ! balbutia la duchesse ; eh quoi ! pas même le
temps de dire adieu aux personnes que j'aime le plus ! Ah !
prince , il se fait déjà tard, et vous m'accorderez bien au moins
Jusqu'à demain.
Il y avait dans les yeux dHortense une éloquence tellement
irrésistible que Philippe de Savoie ne put contenir le feu de
son regard. Une légère rougeur vint colorer son visage pâle et
austère, comme si la merveilleuse beauté de la duchesse se lut
révélée à lui, en cet instant, pour la première fois, et il dé-
tourna la tête. 11 y eut un silence , puis la duchesse murmura
de sa voix la plus douce :
— Prince , j'attends votre réponse.
— Vous le voulez, madame, reprit enfin le jeune homme ,
en évitant de la regarder, cli bien! donc, à demain; mais je
7-
78 RKVUE DE PARIS,
puis compter sur votre promesse , n'est-ce pas , et , demain , au
lever du soleil...
Il n'acheva pas, car Horteiise déjà lui tendait la main avec
un sourire plein de tristesse, et l'interrompant :
— Je vois, lui disait-elle, qu'on vous a bien fort prévenu
contre moi, mais j'espère que, quand vous me connaîtrez
mieux , vous me haïrez moins.
Un moment incertain sur ce qu'il devait faire , Philippe de
Savoie saisit tout à coup celte main qu'on lui tendait, comme
s'il eût cédé à une sorte de fascination ; il y colla en tremblant
ses lèvres, puis il sortit précipitamment de la chambre sans
prononcer une parole.
' — Mon Dieu ! s'écria Hortense en le voyant partir , je ne suis
point superstitieuse; mais il y a dans toute la personne de ce
jeune homme je ne sais quoi qui me glace jusqu'au fond
du cœur. Mon Dieu, si j'ai méconnu vos saints commande-
ments, ne me jugez-vous donc point encore suffisamment
punie?
Là-dessus , la duchesse de Mazarin fît appeler l'abbé Milon ,
son aumônier , et lui commanda de dire une messe , le lende-
main, pour le repos de l'âme de don Alonza de Lara.
XIX.
Le soleil vient de se cacher dans les eaux de la Tami.'îe. Déjà
le spectre vague et presque indistinct de la lune commence à
.•ipparailre au-d(;ssus des sombres bâtiments de la tour de Lon-
dres. C'est l'heure si douce du créi)uscule, alors que, selon
l'expression du poète anglais, l'on n'entend dans la campagne
d'autres bruits (lue le chant du rossignol qui s'éveille, et le
nuirniure des serments échangés à voix basse entre les amants.
A travers le voile transparent de vapeurs qui s'étend sur tous
les objets, Londres, la cilé marchande où tous les bruits vien-
M(Mit de s'éteindre comme par enchantement avec le soleil, pré-
sente un aspect vraiment féerique. On se croirait à Venise.
Aussi bien, de distance eu dislance, on aperçoit, dans le loin-
tain , glisser sur les eauK bleues de la Tamise les baniucs des
REVUE DE PARIS. 79
seigneurs de la cour et des riches bourgeois de la cité , qui s'en
VDiil goûter la fraîcheur d'une belle soirée de printemps. Entre
toutes ces barques, il eu est une qu'il est facile de distinguer. A
l'arrière, les rideaux enlr'ouverls laissent apercevoir une jeune
femme et un vieillard assis à côté l'un de laulre , et tous deux
plongés dans une profonde rêverie , pendant qu'à l'avant un
j;roupe d'auditeurs se presse autour d'un enfant en costume de
jiage, qui chante en s'accomoagnant de la guitare. Au nombre
des auditeurs, on remaniue , gravement accroupis aux pieds
du chanteur, et dans uue attitude tout extatique, un petit
nègre et un petit Turc, l'un et l'autre revêtus de leur costume
national. Tout le monde a déjà sans doute reconnu Dery, et
ses acolytes Pompée et Mustapha. Il est inuliie dès lors d'ap-
prendre au lecteur les noms du vieillard et de la jeune femme.
Le musicien vient des'arrélei' pour se reposer quelques instants,
et un profond soupir s'est échappé de la poitrine du vieillard.
Sa compagne s'en est émue , et une vive compassion s'est
peinte sur son gracieux visage : elle se dispose enfin à prendre
la parole. Ecoulons.
— Allons! dit-elle, consolez-vous, mon pauvre vieil ami;
ce serait à vous à me donner du courage, et je vois bien qu'il
faut que j'en aie maintenant pour nous deux. Voyons , regar-
dez-moi d'un air un peu moins désolé. Tout n'est point déses-
péré, je reviendrai vous voir, je vous le promets ; et, en atten-
dant, je veux que ce soit vous qui preniez soin de tout ce que
ji! laisse ici, entendez-vous? Vous me le promettez? D'abord,
(11 m'en prendrai à vous, je vous en avertis , si M. Dery a ou-
blié quelqu'un des airs de LuUi que je lui ai fait apprendre, el
nous verrons bien si , à mon retour, ma perruche favorite pro-
nonce toujours aussi bien le nom d'Hortense.
Le vieillard , attendri jusqu'aux larmes, ne put d'abord trou-
ver une parole , et se contenta de porter à ses lèvres la main
(le sa douce compagne; i»uis enfin , et comme s'il eût puisé
quelque force dans ce baiser :
— Oh ! toujours aussi bonne que bede! sécrla-l-il; soyez
bénie, madame, pour l'espoir que vous me rendez! Oui, tant
que vous serez absente , je ne veux vivre qu'au milieu des ob-
jets qui pourront me parler de vous. Tout ce que vous aimez
sur la terre, je veux l'aimer aussi; tout ce qui vous occupe
80 REVUE DE PARIS.
d'ordinaire, je veux m'en occuper. Vos auteurs chéris seront
les miens , et je les lirai du malin au soir. Adieu la cour et ses
plaisirs , adieu tout ce qui ne me présentera pas un souvenir
d'Hortense!
— A la bonne heure ! reprit la duchesse, vous voilà comme
je vous veux , et votre œil brille comme l'œil du Saint-Évre-
mond d'autrefois, alors que , petite fille, je vous voyais venir
au palais de M. le cardinal , et que vous cherchiez à me conso-
ler des réprimandes de M°" de Venelle. Voyez donc comme la
soirée est belle! comme la brise est parfumée ! Dites, mainte-
nant, que j'ai eu tort de vouloir, avant de partir, aller dire
adieu à ma jolie maison de Chelsea, sur les bords de la Tamise,
où nous avons fait tant de bonnes parties avec milord Godol-
phin, milord Saint-Albans, miss Charlotte de Beverweert, rais-
tress Middleton et ce pauvre abbé Saint-Réal; à mes beaux
arbres , sous l'ombrage desquels vous avez composé tant de
beaux vers à ma louange; à mes vertes pelouses , où j'ai si
bien dansé. Dites, dites, monsieur, si j'ai eu tort.
— Tous ! ma charmante reine! est-ce que vous pouvez ja-
mais avoir tort?
— A merveille ! Aussi bien ne faut-il pas qu'une dernière fois
la folie et la raison fassent ensemble le voyage de Chelsea ?
— La folie ! oh ! c'est moi , c'est moi qui deviendrai insensé
pour tout de bon , si vous tardez longtemps à revenir de
France.
— N'avez-vous pas ma promesse? Allons, ne songeons plus
qu'au souper qui nous attend dans ma maison de Chelsea. Je
sais bien des gens, mon vieil ami , qui donneraient beaucoup
pour pouvoir être , ce soir, à votre place.
— Oui, madame; mais hélas! ce souper n'esl-il pas pour
moi comme le repas libre qu'on donnait, à Rome, aux condam-
nés à mort?
II y eut un silence, et la duchesse redevint mélancolique et
rêveuse; puis, après quelques instants, elle reprit :
— Pourquoi donc me parler ainsi de mort ? Il semble en vé-
rité , depuis hier, que tout le monde se donne le mot pour
m'effrayer. Oublions les morts , si nous voulons qu'ils nous
laissent en paix également.
A cet instant , le jeune Dery fil entendre un prélude sur sa
REVUE DE PARIS. 81
guilare, et recommença à chanter, ce qui fît tressaillir d'aise
le Turc Mustapha et le nègre Pompée. Cependant l'air qu'il
avait choisi n'était rien moins que gaij c'était une de ces plain-
tives romances espagnoles que, quelque vingt ans auparavant,
les personnes de la suite de l'infante d'Espagne avaient popu-
larisées à la cour de France , alors que celte jeune princesse
était venue partager la couche du grand roi. C'était Hortense
qui l'avait apprise elle-même au petit Dery : est il besoin de
dire qui la lui avait apprise à elle? Toutefois, cette naïve mé-
lodie, dans laquelle le génie moresque et le génie castillan re-
vivaient à la fois avec toute leur simplicité primitive, emprun-
tait mille charmes à une foule de circonstances purement
accessoires et indépendantes même de la magie des souvenirs.
Déjà le crépuscule avait fait place à la nuit, l'air commençait
;i fraîchir, et l'heure du souper était venue; on n'apercevait
plus que de loin en loin quelque barque attardée qui rega-
gnait Londres en toute hâte. La duchesse et Saint-Évremond ,
1 Plombés dans leur rêverie , n'échangeaient pas une parole , et
11- silence solennel de la soirée n'était troublé que par le chant
(lu page, auquel se mariaient le bruit des rames fendant l'onde
en cadence, et les accords mélodieux de la guitare, semblables
à ceux d'une harpe éolienne.
Cependant la lune commençait à monter sur l'horizon et
baignait de ses molles clartés le délicieux paysage qui s'étend
en amphiléàtre sur les rives de la Tamise , alors que , descen-
dant le cours du fleuve, on s'approche des riants coteaux de
Chelsea. L'atmosphère était si transparente et si pure, qu'on
pouvait distinguer tous les objets à une assez grande distance.
On vit alors s'approcher une barque de très-petite dimension
et qui, bien que conduite par un seul rameur, glissait à la sur-
face des ondes , légère et rapide comme une ombre. Il n'y avait
dans cette barque , outre le rameur, qu'un seul passager , le
corps entièrement enveloppé dans une cape de couleur sombre,
et la tête couverte d'un feutre empanaché de plumes noires. A
voir ce passager penché sur le bord de sa barque et prêtant
l'oreille aux chants du page, on eût dit un de ces voyageurs
dont il est question dans les légendes de l'Allemagne, séduit
tout à coup par la voix mélodieuse d'une fraîche ondine entre-
vue h travers des roseaux , ft s'acliarnatil .'i sa poursuilo sans
82 HEVUK DE PARIS.
s'apercevoir qu'il va tomber dans le gouffre où la nymphe per-
fide l'entraîne en fuyant devant lui.
En entendant derrière elle le bruit des rames d'une autre
l)ar(]ue, Horlense tourna la tête, puis elle tressaillit et poussa
un faible cri. Le passager qui la suivait, et qui n'était plus sé-
paré d'elle alors que par deux ou trois toisus de distance, était
celui-là même qui, la veille au soir, à la comédie, avait offert
à ses regards une si merveilleuse ressemblance avec Alonzo de
Lara. C'était le baron de Banier.
Comme son frêle esquif avait sur la barque de la duchesse
l'avantage de la rapidité de la marche, il la rejoignit en un clin
d'oeil et, en passant devant Hortense, il la salua avec beaucoup
de politesse. Celle-ci s'inclina pour lui rendre son salut , mais
elle sentit une sueur froide lui monter au front ; Saint-Évre-
mond lui-même ne put s'empêcher de murmurer à mi-voix :
— En vérité, voilà une ressemblance bien étrange, et plus
je regarde ce gentilhomme...
— Vous m'aviez dit, inlerrorapit la duchesse, qu'il était parti
ce matin pour la France.
— On me l'avait positivement assuré, repartit le raaréchal-
de-camp. Il faut qu'il ait changé d'avis.
— Mais pour quel motif?
— Que sait-on? Le désir de vous revoir, peut-être...
— Taisez-vous ! reprit la duchesse , dont une vive rougeur
colora les joues; je n'en crois rien.
On put remarquer alors que le baron de Bauier, par discré-
tion sans doute , s'était éloigné , mais pas assez pour perdre de
vue la duchesse de Mazarin , sur laquelle il fixait obstinément
ses regards, et qu'il semblait s'attacher à naviguer, en «ptelque
sorte, de conserve avec la grosse barque que montait Hortense.
Dery chantait toujours la vieille romance espagnole d'AIonzo
de Lara.
Il y a , comme on sait, environ deux milles de distance entre
Londres et Chelsea. Au bout de (pielques minutes, on était en
vue de ce site délicieux, et, les rameurs de la duchesse ayant
dirigé la barque vers la plage , On se disposa à débarquer. Le
baron de Banier fit signe à son pilote d'en faire autant, et sauta
lestement ù terre, pendant qu'Horlense, de son côté, posait le
pied sur la planche ipic ses gens s'élaieiil emitressés de placer
REVUE DE PAKIS. 83
a i'uViiiil lie la barque, yiirès l'fivoir amanéi; au rivage-. Mais,
soil que ceUe planche fût peu solide, soil qu'en proie à un
Irouble dont il est facile de se rendre compte, la duchesse eût
manqué d'attenlion, son pied glissa. On la vit chanceler, puis
s'affaisser sur elle-même, et tomber dans la Tamise, qui, à cet
endroit , est assez profonde. Tout cela dura l'espace d'une se-
conde. Un cri d'épouvanle s'éleva de tous côtés, car la duchesse
avait instantanément disparu, et l'on devait craindre naturel-
lement qu'elle n'eût été entraînée sous la barque , qu'on s'em-
[iressa aussitôt de démarrer. Mais cette opération même en-
(raîna quelques lenteurs. Avant qu'elle fût terminée, un homme
s'était jeté tout habillé dans le fleuve, avait, en plongeant, saisi
la duchesse dans ses bras, et bientôt, tout haletant, il déposait
sur la pelouse fleurie du rivage le précieux trésor qu'il venait
(le retirer du sein des ondes.
A la suite de cet événement, la duchesse demeura longtemps
évanouie. En rouvrant les yeux , elle retrouva devant elle tous
ses gens éplorés et entourant avec une vive expression d'in-
<|uiétude un médecin de Chelsea qu'on avait été quérir en toute
hâte pour lui donner les premiers secours. Saint-Êvremond ,
seul, était agenouillé auprès d'elle et couvrait une de ses mains
de baisers.
— Merci , mon vieil ami , lui dit-elle dès qu'elle fui en état
de parler; merci, car c'est vous qui m'avez sauvée.
Mais lui, hochant tristement la tête :
— Hélas! madame, ce n'est pas moi qui ai eu ce bonheur.
Un autre m'a devancé , un autre plus jeune et plus alerte que
moi.
— Qui donc?
— Cet étranger..., M. le baron de Banier.
A ce nom, je ne sais quel frais incarnat vint ranimer un mu-
menl les joues pâles dHorlense.
— Encore lui! balbutia-t-elle d'une voix émue. Où est-il ,
monsieur de Saint-Évremond , où esl-il? Oh! je veux moi-
même lui rendre grâce.
— Madame, je ne sais, murmura Saint-Évremond. Dès
qu'il a appris qu'on était sûr de vous rappeler à la vie , il s'est
retiré.
— Et vous l'avez laissé partir?
a REVUE DE PARIS.
Puis, saisissant vivement la main du marécbal-de-cami) qu'elle
étreignit entre les siennes , elle se pencha à son oreille et lui
dit à voix basse :
— Mon vieil ami , si je vous suis aussi chère que vous dites,
il faut que vous me le prouviez ; il faut que vous retrouviez
cet étranger, que vous me l'ameniez, entendez-vous; je veux
le voir... lui parler... Oh! faites encore cela pour Hortense.
— Mais , madame , reprit Saint-Évremond , avez-vous donc
oublié que demain matin vous devez vous-même quitter l'An-
gleterre ?
— Il est vrai , dit la duchesse en levant les yeux au ciel , je
l'ai promis ; mais il y a quelque chose dans mon cœur qui me
défend de partir sans avoir revu cet étranger.
Le vieux maréchal-de-camp ne put s'empêcher de pousser
un profond soupir, et il répondit avec un accent douloureux :
— Madame , vous serez obéie.
Le lendemain malin, en effet, Hortense, que le médecin
n'avait pas encore jugée en état de quitter sa maison de Chel-
sea , était étendue dans une chaise longue, ayant à ses côtés
Saint-Évremond et le baron de Banier, car le maréchal-de-camp
avait tenu sa promesse, bien à contrecœur, comme on doit le
penser; aussi jamais il n'avait mieux mérité qu'en ce moment
le surnom de chevalier de la triste figure que la folâtre duchesse
s'était plu à lui décerner. Hortense était encore fort pâle ; mais
ses traits avaient une expression de langueur qui n'était pas
sans charmes, et, en la voyant encore si belle, on était tenté
de se demander si ce n'était pas plutôt la volupté que la souf-
france qui avait substitué la blancheur des lis à l'éclat naturel
de son teint.
— Pardonnez-moi, monsieur, dit la duchesse après avoir
examiné avec une vive curiosité le nouveau venu, pardonnez-
moi si , sur le point de quitter ce pays, je n'ai point voulu le
faire sans vous avoir offert tous mes remerciraents pour un
acte de dévouement que je n'avais aucun titre à attendre de
vous, et auquel je suis peut-être redevable de la vie.
— Madame , répondit le baron , c'est bien plutôt à moi de
vous offrir des actions de grâce pour avoir daigné m'admellre
en votre présence , et il n'est sorte de périls que je ne lusse
prêt à affronter si j'en devais être toujours ainsi récompensé.
REVUE DE PARIS. 85
ComLifiii je me réiicite mainlenaiU d'avoir retardé mon départ,
puisque cette circonstance m'a permis de rendre un i)ieii l'ail)!e
service à la belle duchesse de Mazarin ! C'est un souvenir qui
va désormais me suivre dans tous mes voyages, et qui ne
mourra qu'avec moi. J'en suis redevable à M. l'envoyé de
Suède; c'est lui qui, en m'annonçant que le roi était attendu
aujourd'hui de Windsor et que sa majesté serait bien aise de
me voir, m'a déterminé à différer mon départ.
Pendant que M. de Banier parlait ainsi , Hortense échangeait
avec Saint-Ëvremond des regards pleins de surprise. Ce gentil-
homme ne ressemblait pas seulement à Alonzo de Lara par les
traits du visage, mais il n'était pas jusqu'à son organe même
dans lequel on ne retrouvât un souvenir affaibli de celui dii
page. Bien qu'il parlât le français avec beaucoup de |)urelé , il
avait un léger accent qui offrait un |)oint d'analogie de plus
avec le défunt. Cependant il convient d'ajouter que sa taille
était plus élevée et ses traits plus accusés; mais aussi il s'était
écoulé bien des années depuis la nuit de la Toussaint de 16G0,
et même depuis le duel où don Alonzo de Lara avait trouvé la
mort. Pourtant , il était impossible d'admettre que ce fût le
même personnage. C'était tout simplement une de ces ressem-
blances miraculeuses dont il a existé plus d'un exemple et qui,
à diverses époques et dans diverses contrées, ont donné lieu à
des aventures si surprenantes. M. de Banier avait beaucoup
voyagé, beaucoup observé, et retiré un grand fruit de ses
voyages. Il avait une conversation pleine de charme, et, dans
celte première entrevue, la duchesse, ainsi que Saint-Évremond,
se plurent à l'envi à le questionner sur son passé , comme s'ils
eussent cherché l'un et l'autre à s'affermir dans la persuasion
que c'était bien réellement un autre <iue don Alonzo de Lara
qu'ils avaient devant les yeux. Cependant M. de Banier n'avait
pas été sans remarquer l'impression de surprise qu'il avait
produite sur Hortense et sur le maréchal-de-camp , et , en
voyant que cette impression subsistait même encore ajirès un
quart-d'heure de conversation, il se hasarda à en demander la
cause. La duchesse se contenta de répondre, d'un ton en appa-
rence assez indifférent, qu'elle trouvait en lui beaucoup de
ressemblance avec un jeune page de son oncle le cardinal.
— Madame la duchesse, reprit Banier avec galanterie, ce
3 n
8« REVUE DE PARIS.
m'esl un grand bonheur de ressembler à une personne qui tient
une place dans voire souvenir; mais croyez que ce bonheur
serait bien-plus grand encore si la ressemblance était complète
sons tous les rapports.
Une légère rougeur vint animer les joues d'Horlense, qui
reprit avec un sourire plein de mélancolie :
— Croyez-moi , monsieur, n'enviez point le sort de ce jeune
homme , car il a été bien malheureux.
— Hélas ! madame , repartit Banier , je ne sais quel est l'a-
venir que le ciel me réserve; mais la destinée de mon |)ère et
de mon aïeul n'est point faite pour me rassurer. Mon aïeul était
un de ces sénateurs que le roi de Suède . Charles IX, fit déca-
piter au sortir d'une séance des états du royaume, parce qu'ils
s'étaient montrés contraires à ses volontés. Mon père, vainqueur
sur tant de champs de bataille, est mort d'amour pour la prin-
cesse Jeanne de Bade , ma mère. J'étais encore au berceau lors-
que je l'ai perdu.
— Et vous ne voulez point mourir comme lui?
— Je ne sais, madame, ce que Dieu ordonnera de moi;
mais mon père, en moura'nl, voulut me prémunir contre une
mort semblable à la sienne; et. dans une lettre qui m'a été
remise |iar mon gouverneur , dès que j'ai eu l'âge d'homme ,
lettre écrite par mon père à ses derniers moments, il m'enga-
geait à voyager . tant que durerait ma jeunesse , et à ne jamais
m'arrêter plus d'une semaine dans le même lieu. Jusqu'à pré-
sent , vous le voyez , j'ai suivi religieusement les conseils de
mon père raouiant.
— Et, selon toute apparence, vous vous en êtes bien trouvé?
— Oui , madame ; mais il est telles personnes que , si belles
qu'elles .soient , on peut voir sans danger . cliaiiue jour, à chaque
instant, durant toute une semaine; tandis qu'il en est d'autres
qu'il suffit d'avoir vues une seule l'ois pour que...
Banier n'acheva pas, car la porte de la chambre venait de
s'ouvrir . et une voix avait dit : — M. le prince de Savoie de-
mande ù i»arler à l'instant même à M™' la duchesse.
Horlense tressaillit et se sentit frisonner jusqu'à la moelle des
os. C'était comme un rêve d'amour brusquement interrompu
par un coup de tonnerre , comme une iyre brisée au moment où
elle rendait ses plus doux accords.
RRVTK DE PARIS. 87
— Faites entrer le prince , dit-elle d'une voix à peine arti-
culée.
Philippe de Savoie , eu apercevant auprès de la duchesse le
beau Banier, attaclia sur lui un regard farouclie. C'était la pre-
mière fois qu'il voyait ce gentilliomme, et il se sentait déjà son
ennemi.
Banier se leva pour prendre congé d'Hortense et céder la place
u nouveau venu.
— Adieu, monsieur le haron de Banier, dit la duchesse en
tendant au jeune étranger «a main à baiser. Ne vous reverra-
t on pas avant votre départ?
— Ah! madame, murmura Banier à voix basse , en baisant
cette main qu'il sentait palpiter sous ses lèvres , demandez-moi
plutôt si maintenant je pourrai partir.
Là-dessus il sortii avec M. de Saint-Évreraond , qui , dans
son ravissement de voir s'éloigner ce dangereux rival , poussa
l'urbanité Jusqu'à vouloir le reconduire jusqu'à son carrosse,
sans doute afin de s'assurer qu'il quittait bien réellement
Chelsea. Pendant ce temps-là , Hortense demeura seule avec
son neveu.
— Vous savez , prince , lui dit-elle, non sans un peu d'embar-
ras, quel événement m'empêche de remplir, au moins à présent,
la promesse que je vous ai faite hier ?
— Madame, je sais tout , répondit froidement M. de Savoie.
— J'espère , reprit Hortense , étonnée de lui voir un air en-
core plus sombre que la veille , j'espère que vous n'avez point
reçu de nouvelles plus fâcheuses de M. le duc de Mazarin ?
— Non, madame, grâce au ciel 5 mais deux mots seule-
ment, s'il vous plaît. Cet importun chambellan qu'il vous a plu
de vous donner, ce M. de Saint-Évremond , va-t-il bientôt ret-
irer?
— Mais. ..je ne sais... Pourquoi cette question?
— Pourquoi? pouniuoi? C'est que les moments sont pré-
cieux, entendez-vous; c'est qu'il faut (ju'aujourd'hui même je
vous apprenne....
En même temps , M. de Savoie s'agenouilla devant la du-
chesse.
— Que faites-vous, prince ? s'écria Hortense stupéfaite} vous,
à genoux devant moi !
88 REVUE DE PARIS.
— C'est l'altifude qui convient à un coupable repentant.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que , pour vous déterminer à m'accompa-
gner en France, j'ai eu recours , de concert avec M. de Maza-
rin , à un sui)terfuge ; je veux dire que M. de Mazarin n'a d'autre
maladie que son amour insensé pour vous; que je lui avais
prorais de servir cet amour et de vous ramener de gré ou de
force dans ses bras, mais que maintenant il me serait impossible
d'exécuter la promesse que je lui ai faite, parce que moi aussi
je vous aime.
A cette dernière parole , la duchesse se leva de son siège.
— Prince , dit-elle avec beaucoup de dignité , oubliez-vous à
qui vous parlez?
— Non , madame, répondit le jeune homme avec violence,
non, je n'oublie rien; je sais que vous êtes la sœur de ma
mère, je sais que mon amour est un sacrilège, alors même
qu'il ne serait pas déjà un crime, puisque votre mari existe
encore; mais qu'y puis-je? Comme tant d'autres , j'ai subi le
pouvoir de ces charmes qu'imprudent j'ai voulu braver, et
maintenant i! n'est déjà plus temps de vaincre la passion fatale
que vos yeux ont allumée dans mon âme. Plaignez-moi , ma-
dame , ou plutôt plaignez-vous vous-même, car nous sommes,
vous et moi , de cette famille des Mancini qui a du feu dans les
veines au lieu de sang, et qu'aucun obstacle ne saurait arrêter
dans ses résolutions. Vous l'avez prouvé, madame, ainsi que
vos sœurs; mon (our est venu, maintenant.
— Par pitié, prince, balbutia Hortense épouvantée, revenez
à vous et rétractez de telles paroles. Songez donc , si l'on vous
entendait !
— Eh ! que m'importe, madame , pourvu que vous m'aimiez
un jour ! Être aimé d'IIortense , c'est là tout ce que je veux , et
vienne la mort ensuite , je ne la crains pas. Oh ! dites-moi , je
vous en supplie, qu'un jour, vaincue par mes prières, par mon
désespoir, vous m'accorderez votre amour; et alors toutes les
épreuves , tous les sacritices qu'il vous plaira de m'iraposer, je
suis prêt à les subir . pourvu que vous soyez à mol.
— Prince, ce que vous me demandez est impossible; laissez-
moi , par grâce, laissez-moi !
— iHnpossiliIe ! A'ot'J . nindnmo . Il nn mp reste plus qu'une
REVUE DE PARIS. 89
chose à penser , c'est que cet amour que vous me refusez , vous
l'avez accordé à un autre. Eh bien ! malheur à lui , enlendez-
voiis, si je le découvre jamais ! A partir de ce jour, je m'attache
à vos pas comme voire ombre. Partout vous me retrouverez, et
c'est en vain que vous voudriez me chasser ; car je vous aime ,
non point comme on aime ici , sous ce pâle soleil du Nord, mais
comme on aime sous le ciel qui a vu naître la comlesse de Sois-
sons, le coniiélabie Colonna et la duchesse de Mazyrin, comme
aiment les Mancini. Cet amour-là , madame, libre à vous de ne
point le partager; mais s'il vous plaît de favoriser un rival..,.
priez pour lui !
Sur ces entrefaites, Sainl-Évremond rentra dans la chambre ;
et comme il attachait un regard ébahi sur la duchesse, qui,
tremblante, éperdue , se tenait debout auprès de M. de Savoie,
ce dernier s'inclina gravement devant elle, et lui baisant la
main avec toutes les marques du plus profond respect :
— Madame , s'écria-t-il , si vous voulez bien le permettre,
j'aurai l'honneur de revenir dans la soirée pour m'informer de
vos nouvelles.
Puis , ayant adressé à Saint-Évremond interdit le plus froid
salut , il sortit. Dès que la porte se fut refermée sur lui , Hor-
lense se mit à fondre en larmes ; et, saisissant la main du vieux
maréchal-de-camp :
— Mon bon monsieur de Saint-Évremond , s'écrîa-t-elle, j'ai
encore un service à réclamer de vous. 11 faut que vous partiez
sur-le-champ pour Londres et que vous alliez trouver M. le
baron de Banier. Vous vous jetterez à ses genoux s'il le faut, et
le supplierez en mon nom de quitter l'Angleterre aujourd'hui
même, sans attendre le retour du roi, et surtout sans chercher
à me revoir.
— Ouf! répondit Saint-Évremond, j'ai déjà bien couru pour
vous ce matin, madame la duchesse , et je n'en puis plus ; mais,
par là mordieu! voilà une commission que je vais faire avec
joie, quand bien même il faudrait après cela me mettre au lit
pour un mois.
Et , prenant sa canne et son chapeau , il partit incontinent
pour Londres.
90 REVUE DE PAIUS.
XX.
— Oui , monsieur, disait Saint-Évremond au baron de Banier,
en se promenant avec lui dans le parc de Saint- James à la chute
du jour, trois mois environ après les événements dont on a lu pré-
cédemment le récit, maintenant que vos hommages sont acquis
à la belle miss Charlotte de Beverweert . dont on dit que vous
allez devenir l'heureux époux, maintenant que j'ai cessé de re-
douter en vous un rival , je puis vous dire toute la vérité : ce
Jeune homme dont je vous ai parlé, et avec lequel vous avez
beaucoup de ressemblance, ce jeune homme auquel j'ai servi
de second , à mon passage à Milan , dans le duel où il a trouvé
la mort , était l'amant aimé de M""" la duchesse de Mazarin.
C'est la seule passion qu'elle ait éprouvée dans sa vie , et celle
passion a été si malheureuse qu'il ne faut point s'étonner si ,
diis-lors , Hortense a fermé son cœur à l'amour. Vous avez
donc fait fort sagement de suivre mon conseil, et de vous retirer
lorsqu'il en était temps encore. Sur mon honneur, j'eusse été au
désespoir de voir un beau papillon tel que vous venir se brûler
à la chandelle, comme tant d'autres.
— Je ne vous dissimulerai pas, monsieur de Saint-Évremond,
qu'il m'en a coûté beaucoup dans celte circonstance; mais enfin
je me suis souvenu des dernières exhortations de mon père, et
j'ai fait comme vous dites , vous autres Français, contre fortune
bon cœur.
— A la bonne heure! Touchez-là , car nous sommes à deux
de jeu. Seulement je suis vieux, et vous êtes jeune; j'ai mes
cheveux blancs et ma loupe, ma taille commence même à se
voûter quelque peu, tandis que vous, mordieu! vous pourriez
poser devant M. Scudéry pour les Amadis. Aussi, pour un gen-
tilhomme de votre mérite , il eût été honteux de devoir l'amour
(Tune dame ù une simple ressemblance. Au moins, vous êtes sûr
d'être aimé de miss Charlotte pour vous-même.
— Ah çà ! monsieur de Saint-Évremond, cette ressemblance
est donc bien frappante?
— Elle est au-delà de tout ce que vous pourriez imaginer. Je
REVUE DE PARIS. 91
n'oublierai jamais, pour ma part, l'effet que vous me fîtes la
première fois que je vous vis à la comédie , il y a trois mois.
Une seule fois peut-être , dans ma vie , j'en avais éprouvé un
semblable ; c'était pendant mon séjour à Amsterdam, il y a bien
longtemps de cela. Avez-vous, dans le cours de vos voyages,
visité Amsterdam ?
— Pas encore.
— Eh bien! si, une fois marié , il vous prend fantaisie de
voyager de nouveau , allez à Amsterdam , c'est une ville assez
curieuse, bien qu'on y mange et qu'on y boive fort mal. Mais
surtout ne manquez point de rendre visite à l'un de mes bons
amis, le célèbre docteur Ruysch , et, sur ma parole, vous
serez stupéfait. Quant à moi , je me souviendrai toujours du
spectacle dont je fus témoin dans celte ville. C'était pendant
les premiers temps du séjour que j'y ai fait. Un des bourgue-
mestres avec lequel j'avais quelques relations vint à perdre son
unique enfant ; toute la famille était dans une consternation
profotide. Un mois environ après cet événement , comme j'étais
allé rendre visite au père et à la mère de l'enfant, quelle ne fut
pas ma surprise en apercevant ce dernier dans son lit, sur son
séant , frais et dispos , et le sourire sur les lèvres !
— On l'avait sans doute cru mort , et l'on s'était trompé , car
je ne sache pas que votre docteur l'ait ressuscité.
— Je le crus comme vous , et je m'approchai pour l'em-
brasser.
— Eh bien?
— Eh bien ! c'était tout simplement le docteur Ruysch qui
l'avait embaumé, mais avec un art si merveilleux que tout le
monde, ainsi que moi, y était trompé au premier aspect, et
qu'il ne lui manquait que la parole.
— Voilà qui est étrange, monsieur de Saint-Évremond , et
j'irai certainement faire visite au docteur Ruysch , mais de mon
vivant, s'il vous plaît. Je gage que ,1e soir où vous me vîtes pour
la première fois, vous m'aurez pris pour un sujet échappé du
laboratoire de votre illustre ami ?
— Ma foi , baron , je ne vous dissimulerai pas que j'en ai eu
un instant la pensée. Mais parlons d'autre chose , car , en dépit
"ilu crépuscule, il me semble apercevoir sous les arbres , là-bas ,
M"" la duchesse de Mazarin.
02 REVUE DE PARIS.
Les yeux du vieux maréchal-de-camp ne l'avaient point
trompé. C'était, en effet, Horteiise qui, escortée du petit
Pompée et du petit Mustapha , tous les deux portant la queue
de sa robe, et suivie, à quelques pas de distance, par deux
pages et deux valets, se rendait au palais de Whitehall, en
traversant le parc de Saint-James , sur la lisière duquel sa
maison était située , comme on sait. Elle était e)i riche toilette
de cour , ce qui lui allait à merveille , bien que Saint-Évremond,
dans une épître qu'il lui avait adressée récemment, lui eût
déclaré que chaque ornement qu'elle mettait cachait une grâce
ou une beauté de sa personne. On eût dit non point une du-
chesse , mais une reine ; et , en la voyant si imposante à la fois
et si charmante, Saint-Évremond et Banier demeurèrent muets
d'admiration. Arrivée auprès d'eux, elle s'arrêta. Son visage
n'avait conservé aucune trace des émotions pénibles qui, quel-
que temps auparavant , étaient venues en altérer momentané-
ment la pureté et l'éclat. Tout au contraire, sous le tissu tran-
sparent de sa peau et dans la limpide prunelle de ses beaux
yeux noirs , on pouvait lire je ne sais quelle joie intime et quelle
douce quiétude que peut-être elle n'avait connues auparavant ii
nulle autre époque de sa vie.
— Bonsoir, messieurs , dit-elle avec un sourire plein d'inef-
fables délices; ne venez-vous point ainsi que moi faire votre
cour au roi et à la reine, qui sont arrivés ce matin de Windsor?
Mais pardon , je suis indiscrète peut-être, car vous étiez, ce me
semble , en conversation assez animée tout à l'heure.
— Oh ! madame, répondit Saint-Évremond, n'êtes-vous point
partout et toujours, comme le plus beau des astres, la très-
bien venue? Je demandais tout simplement à M. le baron de
Banier s'il nous ferait bientôt assister à sa noce.
— En effet , reprit la duchesse, je sais qu'il est très-fort ques-
tion de ce mariage. Est-ce que vous ne songez pas à en finir
bientôt, monsieur?
— Si fait, madame la duchesse, et je n'attends plus que la
réponse à une lettre que j'ai adressée ce matin.
— A votre prétendue?
— Oui , madame la duchesse , à elle.
— Ah ! ah ! et êtes-vous bien sûr qu'e//e vous réponde?
REVUE DE PARIS. 95
— Et pourquoi non , madame la duchesse, puisqu'elle a déjà
daigné...
— Je le sais, je le sais ; mais, monsieur, songez que vous dé-
ni indez beaucoup aujourd'iiui, et qu'en amour il ne faut point
se montrer trop impatient. Je parle pour mon amie , pour miss
Charlotte.
— Impatient, madame la duchesse! mais veuillez donc, à
votre tour, vous rappeler qu'il y a tantôt trois mois que
J'espère.
— Eh bien ! trois mois , c'est peu de chose.
— Hélas ! madame, ne me parlez pas ainsi, car, si miss Char-
iolte était sans pitié pour moi, il ne me resterait plus qu'à mourir.
— Vraiment? pauvre jeune homme ! Ne trouvez-vous pas,
monsieur de Saint-Évremond , qu'il faudrait qu'on fût bien
cnielle pour n'en avoir pas pilié ? Allons , consolez-vous, mon-
sieur le baron de Banier. Je veux plaider votre cause, moi.
— Oh ! alors , madame , ma cause est gagnée !
Ici, Hortense regarda allernalivement ses deux interlocuteurs
avec une expression indéfinissable.
— Pas encore , pas encore , dit-elle en hochant la tète.
Puis , changeant brusquement de ton :
— Qui de vous , messieurs , me donne la main pour entrer au
palais ?
Une voix grave et sonore répondit vivement :
— Ce sera moi , madame , s'il vous plaît.
Cette voix n'était point celle de Saint-Évremond ni du baron
de Banier. C'était celle du prince Philippe de Savoie , qui venait
de s'avancer sous les arbres, et que l'obscurité, croissant à
chaque instant, n'avait pas permis d'apercevoir. Horlense tres-
saillit et tendit sa main au prince sans prononcer une parole, et
tous se dirigèrent ensemble vers le palais de Wliitehall.
Pendant qu'Horlense s'en va essayer le pouvoir de ses charmes
sur celle cour où tout le monde l'imite et personne ne lui
ressemble , pendant que son vieux poeie murmure lout bas à
ses côtés :
Astres de cette cour, n'en soyez point jaloux ,
Vous paraissez aussi peu devant elle
Que mille autres hennU-f. ont paru devant vous ;
94 REVUE DE PARIS,
il convient de né pas faire attendre plus longtemps au lecteur
!a révélation d'un secret qui, aussi bien peut-être, n'en esl
déjà plus un pour lui. Ce n'est point pour les beaux yeux de
miss Charlolle de Beverweert, quelque jolie qu'elle puisse
être , que soupire M. le baron de Banier ; ce n'est point de miss
Chariolte qu'il attend une réponse décisive, selon toute appa-
rence ; c'est de la duchesse de Mazarin. Ce mariage qui occupe^
les esprits n'est qu'une comédie concertée entre la duchesse et
miss Chariolte pour détourner les soupçons du monde et dé-
jouer les projets de vengeance du prince Philippe de Savoie.
L'amour s'est enfin réveillé dans le cœur d'Horfense, le phénix
vient de renaître de sa cendre. Ce cœur que n'avaient pu tou-
cher les hommages de tant de genliishommes, la fleur du bel
air et de la galanterie , de tant de princes et de rois même, ce
cœur n'a point su résister à l'influence mngique d'une ressem-
blance peut-éire trompeuse sous plus d'un rapport. En aimant
un homme qui lui présente le portrait vivant de celui qu'elle a
tant pleuré , la duchesse se persuade qu'elle est demeurée fidèle
à Alonzo de Lara , et qu'elle n'a point changé d'amour. C'est là
une de ces subtilités sophisliques comme on en rencontre tant,
pour peu (ju'on veuille se livrer à l'étude d'une passion qui,
malgré les plus savantes explorations, présente encore bien des
secrets et des mystères.
Et d'ailleurs, quand il n'en élit pas été ainsi, ne vient-il pas
tôt ou taid dans la vie de la femme la plus légère, la plus co-
quette , et en apparence la plus insensible , une époque fatale
où elle subit la loi qu'elle a imposée à tant d'autres, loi mysté-
rieuse et terrible, dont le joug esl d'autant plus pesant qu'on
l'a plus longti-mps éludé, et dont les conséquences semblent,
suivant une loi toute mathématique, s'accroître en raison di-
recte du carré des distances? Hortense en était arrivée à cette
époque, et, bien qu'elle cherchât à se le dissimuler à elle-même,
elle n'avait jamais éprouvé pour Alonzo de Lara tout ce qu'elle
éi)rouvait pour le baron de Banier. Avec le temps, le gland s'était
fait chêne, le ruisseau était devenu torrent. La duchesse de
Mazarin avait senti enfin bouillonner dans ses veines le sang des
Mancini.
Ici on se demandera sans doute comment la mission confiée
au trop aveugle Sainl-Kvremond avait amené un résultat dia-
REVUE DE PARIS. 95
raétraleraeiit opposé à celui que ia duchesse semblait en atten-
dre. A cet égard , quelques explications sont nécessaires. M. de
Banier n'avait pu voir Hortense sans éprouver pour elle le sen-
timent qu'elle inspirait à tous ceux qui l'approchaient ; toute-
fois, instruit par l'exemple de son père, et désespérant (h;
réussir là ou tant d'autres avaient échoué, il eût vraisemhia-
blement quitté Londres sans se faire présenter à ia duchesse (ii;
Mazarin , alors même qu'il lui avait en quelque sorte sauvé la
vie, si Saint-Évremond ne fût venu lui-même l'inviter, de !;)
part de son idole, à comparaître devant elle pour recevoir s's
actions de grâces. Dès ce moment, un rayon d'espérance vint
illuminer Tâme du beau Banier j mais ce fut bien mieux encore
lorsqu'une seconde visite de Saint-Évreraond lui eût révélé
toute sa puissance, en lui montrant la crainte que déjà il insiii-
rail. La perspective d'une mort certaine n'eût pu même l'emi'ê-
cher alors de tenter cette magnifique conquête qui se présenlail
pour lui avec tant de chances de succès. Cependant, avec ce
tact parfait qui en amour comme en toute autre chose supp ée
souvent aux qualités les plus brillantes et aux talents les mieiîx
établis, il se donna bien de garde de résister à la prière que !a
duchesse lui adressait par l'organe de son vieux chevalier, el il
se résolut à quitter momentanément l'Angleterie; mais avant so;i
départ il avait eu soin défaire parvenir secrètement à Hortense
un messageries plus respectueux où il sollicitait, en récompense
de sa soumission, l'autorisation de revenir.
Qui fut bien embarrassée, ce fut la duchesse en recevant ce
message, et il est assez difficile de conjecturer le parti (ju'elle
aurait pris, si l'idée ne lui fût venue de communiquer l'épike
de Banier à la plus intime de ses amies, cette jeune miss de
Beverweert dont il a été déjà question. Charlotte de Beverweert,
l'une des filles d'honneur de la princesse Anne, qui devait être
reine plus tard, avait inspiré peu de temps auparavant uwt
vive passion au comte de Melos, ambassad^'ur de Portugal . et
cette aventure brusquement dénouée par la mort du comle
avait fixé l'attention sur elle. Habituée à vivre au milieu dune
cour dont les Mémoires du chevalier de Graniuiont nous ont
révélé ce qu'on peut appeler, au moins, la grande facilité de
mœurs, cette jeune fille s'étonna fort qu'Hortense pût hésiter à
accorder au baron de Banier l'autorisation qu'il sollicitait d'une
96 REVUE DE PARIS.
façon si liumble el si timide , et ce fut e!!e qui proposa à ki du-
chesse, 5 charge de revanche bien enleiidu, si l'occasion s'en
présentait, de jouer dans toute celte* affaire le rôle de plastron.
Après quelques combats, Hortense finit par accepter l'offre de
son amie , et l'on a vu que celte combinaison stratégique avait
parfaitement réussi.
Naturellement une correspondance s'était engagée ainsi entre
Hortense et Banier; car, observes comme ils l'étaient l'un et
l'autre par tant de gens intéressés à pénétrer leur secret, c'était
le seul moyen qui leur fût offert de se communiquer leurs sen-
limenls, et le mystère même dont il fallait envelopper ce com-
merce épislolaire ajoutait d'autant plus de charmes à toute
celte intrigue. Cependant celte correspondance, d'abord loule
respectueuse d'un côté, toule réservée de l'autre, avait fini,
comme c'est assez l'usage, par devenir fort passionnée des deux
paris. M. de Banier, qui , comme l'amant dont parle le Tasse,
s'était montré peu exigeant de prime-abord, commençait à se
plaindre de ne point voir le terme de son douloureux marlyre.
Reçu assez rarement chez la duchesse, et seulement aux heures
où ses nombreux courtisans y étaient admis, la voyant quel-
quefois à la cour , mais toujours en présence de témoins , c'est
à peine s'il pouvait échanger avec elle, à la dérobée, quelques
tendres protestations, quelques douces œillades, légères faveurs
qui ont tant de prix et qu'on cherche si vite à remplacer par
d'autres , sans songer qu'entre toutes ces fleurs que butinent les
amants , ce sont les plus humbles et les plus modestes qui sont
aussi presque toujours les plus charmantes et qui exhalent le
l)lus de parfums. Ce n'était point assez pour lui de pouvoir su
dire : « Celle femme dont la merveilleuse beauté est célèbre
dans toule l'Europe, cette femme qui a dédaigné l'amour de
tant de princes et de monarques , celte femme qui ne saurait
paraître en quelque endroit que ce soit sans qu'aussitôt tous les
regards se concentrent sur elle avec admiration, cette femme
m'aime, elle me l'a écrit. » A ce témoignage pour lequel des
rois auraient donné leur couronne, des gentilshommes tout leur
sang, des poeies leur immortalité, des chrétiens leur salut,
l'ambitieux Banier voulait en joindre un autre. Il voulait pou-
voir dire aussi : « Cette femme me l'a prouvé. » Pour cela , il
avait osé solliciter un rendez-vous secret, rendez-vous d'à-
REVUE DE PARIS, 97
bord posilivemeiit refusé, puis ensuite toujours différé par
Hortense , le malin même , il avait adressé à la duchesse une
leltre à la fois brûlante et désolée, une sorte d'ultimatum amou-
reux où il se représentait comme bon à mettre en terre sous huit
jours, s'il était réduit à vivre plus longtemps au régime où on
l'avait mis depuis trois mois. C'est de cette leltre qu'il avait été
si fort question dans sa rencontre avec la duchesse.
De son côté , parvenue à ce moment suprême qui précède la
défaite, Horlense était en proie aux plus cruelles incertitudes ,
soit qu'ayant toujours vécu jusqu'alors par l'esprit et par le
cœur, elle sentît s'éveiller en elle plus dun scrupule, avant de
commencer une existence toute nouvelle et de franchir la der-
nière barrière devant laquelle elle se fût arrêtée, soit plutôt
encore qu'elle tremblât d'exposer ainsi son amant à toute la
vengeance de Philippe de Savoie. Eu effet, ce dernier , voyant
son amour repoussé par elle, avait tenu parole et s'était atta-
ché à ses pas comme une ombre importune, voulant empêcher
le trésor qu'il n'avait pu obtenir de tomber en d'autres mains,
à défaut des siennes. Hortense ne pouvait sortir, se montrer à
la cour , à la promenade , à la comédie , sans voir luire devant
elle deux yeux noirs remplis d'un feu sombre , et qui ne la per-
daient pas de vue un seul instant. Saint-Évremond pouvait
désormais dormir tranquille. Il avait dans la personne de M. de
Savoie un remplaçant tel qu'il pouvait le désirer. En toute autre
circonstance, peut-être, laduchesse eût-elle au moins voulu
rester libre dans son logis; mais, comme elle se sentait coupa-
ble, elle n'osait en interdire l'entrée au seul représentant de sa
famille qui vécût sous les mêmes cieux qu'elle, de peur d'éveiller
ses soupçons. Ainsi, elle goûtait intérieurement tous les charmes
d'un amour partagé, mais avec toutes les appréhensions atta-
chées à un amour illégitime. Au sur|)Ius, à cet égard, il ne faut
pas trop la plaindre; car ces appréhensions même ne sont-elles
pas bien souvent un attrait de plus, et le paradis terrestre se-
rait-il bien digne d'envie sans l'arbre de la science auquel il est
défendu de toucher?
Souvent, dans les fêtes que Charles II, à l'exemple de
Louis XIV , multipliait dans ses résidences royales de White-
hall ou de Windsor, Banier et Hortense se rencontraient, et
alors, que de délices dans une raaiu furtivement pressée au
5 i»
98
KtSLb; DE l'ARlS,
milieu d'un quadrille, dans un simple regar.l . dans quelques
pnroies rapidement échangées au passage, au milieu de la con-
fusion d'une partie de chasse . sous les antiques et discrets
ombrages de la forêt de Windsor ! comme alors leurs deux âmes
s'élançaient l'une vers l'autre, et, s'isolant par la pensée de
toute cette foule bruyante (jui les environnait, s'en allaient,
doucement unies , planer loin . bien loin . au-dessus des palais ,
au-dessus des chênes séculaires, commes les âmes de Francesca
et de Paolo dont parle Dante ! Pendant trois mois entiers, s'ai-
mer, se voir, se l'écrire, ce fut là tout leur bonheur. Pourquoi
faut-il qu'ils n'aient point su s'y renfermer? Mais La Fontaine
l'avail déjà dit alors :
Amour, .Amour, quand tu nous tiens ,
On peut bien dire : ,\dieu . prudence.
Voici ce qui se passa, ce même soir, au palais de Whiteball :
miss Charlotte de Beverweert , en acceptant le rôle de plastron ,
n'avait pu s'empêcher de remarquer que le baron de Bmier
était un charmant cavalier; et . au fait, il aurait fallu «lu'elle
fût aveugle pour ne point s'en apercevoir. Dans toute la cour,
il n'était question que du beau Suédois. .lermyn . cet adorable
Jermyn dont il est tant parlé dans les Mémoires du chetal/er
de Grammont , et qu'on avait longleraps désespéré de rem-
placer, Jermyn avait trouvé un successeur. Toutes les filles
d'honneur de la reine Catherine, de la duchesse d Yorck et de
la |)rinccsse Anne , n'avaient d'yeux que pour Banier. Il n'était
pas jusqu'au souvenir de la fatale destinée de son père qui ne
répandit sur le visage du charmant étranger une auréole de
mélancolique poésie qui lui allait à merveille. M. Waller, le
poète Waller, qui élail encore plus vieux que Saint-Évremond,
mais qui , ainsi que lui, était resté un oracle en matière de
goût, abjurant à cet égard tout amour-propre national, dé-
clarait que la palme de la beauté, à la cour d'Angleterre , ap-
partenait, pour les hommes, à un étranger, le baron de
Banier, comme elle appartenait déjà , pour les femmes, à une
étrangère , la duchesse de Mazarin. Il ne faut donc point s'é-
tonner si miss Charlotte se lassa . un beau jour,- d'avoir toutes
REVLt liE i\V[lIS. 99
les charges de l'emploi qu'elle avait accepté , sans en recueillir
!e moindre bénéfice. Elle se demanda s'il étail !)ien naturel que
la belle Hortense Mancini fil comme le chien du jardinier, et
([u'elle empêchât d'appartenir Ti autrui ce dont elle semblait
faire fi pour elle-même.
.Miss Charlolte était une jeune fille fort sémillante et (jui ,
.^râce à un commerce presijue journalier avec M'"'= de Mazarin ,
avait fini par devenir presque Française. Le soir dont nous
parions, ayant remarqué la préoccupation de Banier et en ayant
aisément devitié !e motif, elle se mit à le railler sur sa con-
stance, en lui disant qu'elle ignorait jusqu'alors que les Sué-
dois fussent comme les Grecs, qui avaient mis dix ans à prendre
une ville,
— Quant à moi, ajoula-t-elie , si j'élais homme, j'agirais
tout différemment , de crainîe , après un siéf^e si long , de me
trouver hors d'état d'en entrejirendre d'autres.
Banier se mordit les lèvres, mais il se donna bien de garde
de répondre. A ce moment, le roi s'appiocha. Sa Majesté éiail
de fort belle humeur, attendu (|u'ù celle époque elle venait,
suivant en cela encore, mais un peu tardivement peut-être ,
l'exemple de son royal émule Louis XIV . de prendre le parti de
gouverner seul , sans son parlement , ce qui lui permettait
de ne plus songer absolument qu'à ses i)laisirs, laissant à ses
miiiisires le soin des affaires publiques. Aussi Charles II,
s'adressant , en riant , à la fille d'honneur de la princesse sa
nièce :
— Sur ma foi , miss , dit-il , je serais curieux de savoir
quelles sont les confidences que vous faites ù M. le baron de
Banier ?
— Rien de plus facile, sire, ré|)ondit impétueusement la
jeune miss ; je demande ùi M. le baron laquelle des deux danses
il préfère . de la sarabande ou de la courante.
— Et moi , je gage , reprit gaiement le roi , que M. de Banier
est homme à suspendre son choix jusqu'à ce que vous ayez
bien voulu les danser toutes les deux avec lui. N'est-il pas vrai ,
monsieuri*
B;inier s'inclina : pouvait-il faire autre chose? Et miss Char-
lotte balança son éventail devant son visage. Élait-ce pour dis-
simuler sa rougeur ou son envie d ■ rire?
100 REVUE DE PARIS.
— Eh bien ! continua le roi , je suis prêt à me faire juge du
camp à l'instant même. Qu'on aille quérir les violons ?
La situation ne laissait pas d'être embarrassante. Les ca-
prices des rois, des rois absolus surtout, sont choses respec-
tables quand on vit à la cour. Les violons, qui n'étaient
jamais bien loin , au temps joyeux de Charles II , avaient ré-
pondu sur-le-champ à l'appel qu'ils venaient de recevoir.
Bref, il fallut bien s'exécuter, et Banier et miss Charlotte
durent, sans désemparer , danser successivement la sarabande
et la courante. Tous les deux s'en acquiltèrenl à merveille;
car , à cette époque , la danse , comme l'escrime et l'équilation,
était un art presque exclusivement réservé au passe- temps de
la noblesse dans toute l'Europe civilisée, un art dans lequel les
rois et les reines s'attachaient à exceller , et qui , pour nombre
de gens de qualité, tenait lieu de toutes les autres connais-
sances comme de tous les autres talents. De grands applaudis-
sements éclalèreut dans l'assistance, lorsque le beau Banier ,
qui, dans cette circonstance , avait rempli son rôle avec une
grâce et une noblesse parfaites , reconduisit sa danseuse , et
Charles II , enchanté du petit divertissement qu'il venait de se
procurer à lui-même ainsi qu'à sa cour, s'écria :
— Sur ma foi, je serais fort embarrassé moi-*même mainte-
nant de choisir entre la sarabande et la courante. Si miss
Charlolle veut embrasser son danseur sur les deux joues, et,
eu conscience, elle lui doit bien cette récompense, je crois
qu'il pourra nous dire ensuite lequel il préfère des deux
baisers, laquelle il préfère des deux danses.
Tout le monde se mit à rire , et la fille d'honneur, sans trop
se faire prier et pour concilier ù la fois le soin de sa pudeur et
le vœu du roi, lendit successivement ses deux joues au baron
de Banier, qui y imprima un double baiser. Ce baiser retentit
jusqii'en un coin de la salle où cette scène se passait, et qui
était occupé par la duchesse d'Yc^ik et la duchesse de Mazarin.
Tout entourée alors qu'elle était d'un monde d'adorateurs, se
disputant à l'envi, sous les yeux même du roi et des personnes
royales, qui une parole, qui un regard, Horlense ne put s'em-
pêcher de tressaillir , et, alors, pour la première fois peut-être
de sa vie, elle sentit sourdre au fond de son cœur je ne sais
quel ferment de dépil . de Jalousie peut-être, jusqu'alors
REVUE DE PARIS. 101
ignoré et qui fit passer comme une ombre sur son charmant
visage. Déjà depuis quelques instants elle n'était plus la même,
et , bien qu'elle cherchât à cacher sous le masque de son enjoue-
ment ordinaire les préoccupations dont elle était agitée, il était
facile de voir qu'elle faisait effort pour se mettre au diapason de
la gaieté générale. Son altesse royale U'"^ la duchesse d'York,
(|iii causait en ce moment avec elle, s'en aperçut :
— Eh ! bon Dieu , dit-elle, duchesse, qu'avez-vous? Je ne
vous vis jamais si sérieuse que ce soir.
Et comme Hortense, un peu embarrassée de cette interpel-
lation, assurait, non sans rougir, qu'elle n'avait jamais été
plus joyeuse, le prince Philippe de Savoie , qui se trouvait dans
un groupe voisin , murmura à mi-voix :
— Je sais bien, moi, pourquoi M""= de Mazarin est si sé-
rieuse ce soir.
— Pourquoi donc, prince? dit Sainl-Évremond.
— Pourquoi ! répondit M. de Savoie , vous tenez absolument
à le savoir ? Eh bien ! ajouta-t-il en se penchant à son oreille ,
c'est ,iarce qu'elle oublie que nous sommes là tous les deux à
la regarder.
Saint-Évremond attacha sur sou interlocuteur des yeux
pleins de surprise, comme s'il eût cherché dans l'expression de
sa physionomie la signification des paroles qu'il venait de pro-
noncer, puis il s'écria avec une bonhomie qui n'était pas sans
un certain fond de malice :
— Ma foi, prince, je n'ai point le talent de deviner les
énigmes, et si vous tenez absolument à jouer ici le rôle de
sphynx, je vous engage à choisir d'autres confidents, ou. . .
d'autres victimes, puisqu'on prétend que le sphynx avait la
déplorable habitude de dévorer ceux qui ne le comprenaient
pas.
— Ainsi ferai-je . reprit gravement M. de Savoie.
A ce moment. M™'' de Blazarin fit appeler ses pages , et elle
se relira. Comme la nuit était fort belle et qu'il faisait un ma-
gnifique clair de lune, elle voulut s'en aller à pied , ainsi
«ju'elle était veiuie en traversant le parc de Saint-James.
Saint-Évremond et M. de Savoie l'escortèrent jusqu'à sa
demeure.
Moins d'une heure après cet incident , comme le baron de
loi REVUE DE PARIS.
Banier sortait du palais de Whilehall et se disposait à rentrer
chez lui, il se sentit tirer par la manche de son habit, et une
main glissa dans la sienne une clePet un billet. Il porta ses re-
{ïards autour de lui avec surprise , et, aux rayons de la lune, il
lui sembla ^-econnaître le petit Pompée , le nègre de M"»' la du-
chesse de Mazarin , qui s'enfuyait mystérieusement dans
l'ombre que projetaient les murs du palais. Cette clef, ce billet,
ce messager bien connu qu'il avait cru entrevoir, tout cela lui
lit battre le cœur, un frisson plein de volupté parcourut tout
son corps, et il se sentit près de chanceler. Pressant convulsi-
vement entre ses doigts la clef et le billet, comme s'il eût craint
qu'on ne voulût les lui arracher , et sans même y porter les
yeux, il se dirigea machinalement du côté du palais Mazarin,
ainsi qu'on appelait alors la demeure d'Horlense , en traversant
à son tour le parc de Saint-James , à cette heure entièrement
désert. Lorsqu'il fut parvenu à environ trois cents pas de
Whitehall , et que tout bruit eut cessé de retentir à son oreille,
il s'arrêta et déplia d'une main tremblante le billet (ju'on venait
de lui remettre, non sans s'être préalablement assuré que nul
œil humain ne pouvait l'apercevoir, puis, éclairé par la lune,
il se mit à liie; son pressentiment ne l'avait point trompé, ce
billet était bien de la main d Horlense , quoiqu'il ne portât pas
de signature. Ce billet ne contenait que ces mois, baisés par
l'amoureux Suédois, au moins autant de fois qu'ils comprenaient
(le lettres -.
0 Je vous attends. Cette clef ouvre la petite porte qui de mon
appartement conduit dans le parc. "
Heureux Banier! ce premier rendez-vous, si ardemment
souhaité, et dont il commençait à désespérer , ce premier ren-
dez-vous qui lui promettait tant d'ineffables délices , l'eûl-ll
obtenu ce jour-là , s'il n'avait i)oinl imprimé par deux fois ses
lèvres sur les joues fraîches et rosées de la belle Bevervveerl ?
N'était-ce point Iris en personne qui venait, sans s'en douter,
de lui ouvrir les portes du temple du soleil?
HEVUE liE PARIS. JOô
XXI.
II est minuit , l'heure du silence et de l'amour , la plus douce
des heures, en dépit de toutes les légendes plus ou ranjns terri-
bles, de tous les crimes plus ou moins atroces que l'imagina-
tion fiévreuse des poëtes et des dramaturges s'est plu à rat-
tacher à ce mot presque cahalisliqne , minuit! Hortense, après
s'être fait déshabiller par ses femmes, les a congédiées, et,
vêtue d'un sim|)le peignoir, elle s'est mise à sa fenêtre , d'où
l'on aperçoit le parc de Saini-James. L'air est tiède encore des
rayons du soleil, qui, à Londres même . à la fin du mois de
juillet, pétièirent biûlants à travers le voile de vapeur que
cherche en vain à leur opposer la Tamise. La lune inonde tou-
joursde ses molles clartés les arbi es du parc, et prèle au paysage
toute la magie de ses amoureux redets.
Accoudée sur son balcon, duns une attitude pleine de lan-
gueur tl de volupté, la duchesse de Mazarin laisse pencher sa
léte dans la direction du |)alais de Wiulehall et de celte allée
à jamais célèbre que suivit trente-quatre ans auparavant le roi
Charles i""^ pour se rendre au supplice. Mais il est peu probable
qu'en ce moment Hortense songe le moins du monde au roi
Charles pf. Aussi bien, l'agitation de son sein, la rougeur et
la pâleur qui viennent alternativement couvrir son visage ,
tout annonce qu'elle est intérieurement en |)roie à une fièvre
bi ûlante qui se trahit en dépit de tous ses efforts pour demeurer
calme et immobile. Souvent . lasse sans doule de fixer ses re-
gards dans la même direction, elle les reporte vers le ciel ,
comme si elle cherchait à l:re sa destinée dans les éioiles , mais
bientôt elle laisse retomber nonchalamment sa léte. Dans un de
ces mouvements sa coitiure s'est détachée , et ses beaux cheveux
noirs ont roulé en boucles épaisses sur ses épaules demi-nues.
Oh ! c'est alors qu'elle est vraiment belle, et celui qui l'aperce-
vrait à sa fenêtre serait tenté de la prendre pour quelque char-
mante effigie de la Madeleine repentante, détachée du tableau
d'un grand maître du xvi« siècle et venant s'enivrer de Taii'
Uède et parfumé d'une nuit d'été, d'une d<' ces nuits où (ont
104 REVl E DE PARIS.
invite à l'amour, jusqu'à ce que l'aube la force de rentrer
dans son cadre. Hortense, rien en vous, du moins à cette
lieure encore, ne rappelle la Madelaine de l'Évangile, sinon
votre beauté. Pourquoi donc abandonner ainsi vos longs
cheveux et vos épaules demi -nues au souffle du vent de la
nuit?
Tout à coup la duchesse a tressailli , et elle a refermé brus-
quement sa fenêtre. Est-ce donc qu'elle a senli l'air fraîchir,
ou bien faut-il penser qu'elle aura rougi à l'idée d'être surprise
à attendre, elle la duchesse de Mazarin ?
Elle s'est emparée vivement d'une guitare et elle y laisse
errer ses doigts machinalement, essayant tour à tour vingt
préludes divers, mais sans s'arrêler à un seul; puis voici
qu'entre tous ces préludes il en est un qui lui revient à la mé-
moire, et en même temps je ne sais quel frémissement doulou-
reux s'empare de fout son corps. Dès-lors . c'est en vain qu'elle
cherche à former d'autres accords, à moduler d'autres airs;
toujours cet importun prélude revient, malgré tous ses efforts,
se placer sous ses doigts, toujours, par une sorle de combi-
naison magnétique , les mêmes notes s'enchainent dans sa
pensée et retentissent dans son oreille, et il lui semble que, si
elle ouvrait la bouche , ces notes s'échapjjeraient encore de son
gosier. Ce piélude est celui de la romance espagnole que chan-
tait jadis le page Alonzn de Lara. Bien plus . au moment où,
pour mettre fin à ce supplice, elle vient de jeter avec impa-
tience sa guitare loin d'elle, un chant vague et indécis s'élève
dans la maison, un chant à peine perceptible pour toute
autre personne que la duchesse , et c'est encore celte même
romance espagnole que le jeune Dery fredonne en allant se
coucher.
Cette fois Hortense ne peut plus maîtriser son trouble. Elle
se lève et parcourt son appartement à grands pas. On dirait
qu'oppressée par un rêve pénible, elle s'efforce de 1 écarter de
son esprit, sans pouvoir y parvenir. La bouche béante, l'œil
presque hagard , elle s'arrête un instant pour consulter un ca-
lendrier suspendu près de sa cheminée, puis , se cachant le
visage entre ses mains , elle se met à fondre en larmes ; c'est
que ce prélude, qui la poursuivait tout à l'heure, était
un avertissement du ciel ; c'est qu'en consultant son calendrier
î'
TiEVUE DE l'APiIS. _ 105
elle a reconnu avec terreur, cette belle duchesse, cette Made-
If-ine désolée , qu'à pareil jour , quatorze ans auparavant , elle
avait revu pour la dernière fois, étendu dans son cercueil,
celui qui n'oublia jamais Horlense, lui, et qui mourut pour
elle. 0 honte! ô douleur ! cet anniversaire qu'elle devait solen-
niser à (ont jamais par le deuil el par la pénitence , c'est par
le parjure et l'infidélité qu'elle se dispose à le célébrer ! Haletante,
éperdue, elle se frappe la poitrine el éclate en sanglots; elle
se précipite à genoux et demande grâce à ces mânes chéries
d'un outrage qu'ils n'ont point encore reçu ; puis une espérance
vient luire dans la nuit de son cœur. Pompée n'est point de re-
tour. Pompée n'aura peul-êire point rencontré M. de Banier, et,
d'uis ce cas , tout est réparable encore ; mais à peine elle s'est
bercée durant quelques secondes de celte illusion , que déjà
l'on frappe discrèleraent à sa porte, et que l'enfant, par un
[jesîe, lui annonce qu'il a rempli son message.
Malheureuse Horlense! si, du moins, elle pouvait envoyer à
Banier un nouveau message , solliciter de sa générosité , de
sa délicatesse, l'ajournement d'une entrevue désormais crimi-
nelle? Mais où le trouver maintenant? Sans doute il est en
chemin, sans doute il approche, le cœur palpitant d'amour et
d'espoir. Que faire? ô ciel ! que faire? Il a la clef de la porte
qui conduit dans l'appartement. Celle porte, il est vrai qu'on
pourrait la verrouiller intérieurement ; mais, en éprouvant une
résistance à laquelle il ne doit point s'ailendre, n'esl-il pas à
craindre que Banier n'emploie quelque autre moyen pour
passer outre, qu'on n'enlende du bruit, qu'on ne prenne
l'alarme dans la maison ? Ou bien Banier, irrité et humilié en
même temps d'un affront inexplicable , ne peut-il pas concevoir
le projet d'aller chercher ailleurs uu accueil plus hospitalier?
Oh ! celte pensée, celte pensée qui seule peut-être a précipité
l'heure de sa victoire , cette pensée est affreuse pour une
femme qui aime; et Horlense ne peut se le dissimuler mainte-
nant, c'est Banier qu'elle aime de toute son âme. Alonzo n'est
plus qu'un souvenir perdu dans la brume des années, une
ombre, un fantôme doux et triste qu'on se plaît à évoquer aux
heures de mélancolie. Mais Banier exisle lui , Banier a des
droits aussi non-seulement à tout l'amour , mais à toute la re-
connaissance d'Horlense. IN'e lui a-t-il pas sauvé la vie? Banier
106 REVUE 1>K PAIUS.
el Alonzf), d'ailleurs , n'est-ce pas une seule et même personne?
cl Dieu, qui voulut donner à tous deux les mêmes traits, la
même voix , Dieu, dans son inépuisable bonté, ne leur aurait-
il pas donné la même âme? Ou plutôt encore l'âme d'Alonzo
de Lara , en quittant celte enveloppe périssable à laquelle elle
était attachée , ne serait-elle pas venue animer le coips du
baron de Banier ! Oh ? oui , cela doit être ainsi. Qui disait donc
qu'Hortense allait être parjure et infidèle? Elle ne saurait
l'être, et si la métempsycose, celle riante chimère éclose dans
le cerveau d'un des plus aimables philosophes de l'anliquité ,
n'est que tromperie et mensonge en ce qui louche les âmes
vulgaires , elle doit être vraie , à coup sûr , pour les âmes des
amants.
A mesure que ces idées passent dans l'imagination de la du-
chesse de Mazarin, son front s'éclaircit; ses yeux, tout à
l'heure voilés de larmes amères , reprennent tout leur éclat ; sa
respiration est plus libre. Aussi bien , qu'on ne se hâte point
d'accuser sa légèrelé habituelle, car elle vient de former une
bonne lésolulion. Puisque Banier doit venir, puisque dans un
instantd'égarementellea cédéàses instantes prières. puis(|u'elle
lui a envoyé celle clef, la clef du paradis, eh bien ! elle le lais-
sera pénétrer dans son apparlement ; mais , une fois qu'il sera
entré dans ce sanctuaire, elle se jettera à ses genoux, elle lui
demandera grâce , et Banier, qui l'aime d'un amour si respec-
tueux et si tendre, Banier ne voudra point, dans un pareil
jour, outrager les mânes d'Alonzo de Lara. Bien plus, il
priera avec elle pour le repos de l'âme du fidèle et malheureux
page.
Plus Iranquille après avoir formé ce projet, Horlense se re-
lève. A ce moment une horloge i)lacée dans un coin de
la chambre vint ù sonner, et d'abord ce bruit de l'airain qui
relenlit au milieu du silence de la nuit la glace d'épouvante;
l)uis, en portant les yeux sur le cadran de l'horloge , elle s'a-
perçoit que l'aiguille marque une heure.
— Une heure, déjà , dit-elle , el Banier n'est point encore
venu ! Comment se fait-il? Mon Dieu , ne m'aimerail-il pas au-
tant (ju'il me le dit dans ses lettres?
El , pour se rassurer, elle va quérir iin coffret où se trouve
déposée celte précieuse corri;s|ton(lance. N'csl-Cf pas un moyen
REVUE bE PAHIS. 107
de s'enlrelenir avec lui, avant même qu'il ne vieriiin? Liilte
tous ces messages, eile reciieiclie de préréreiice ceux que sa
mémoire lui retrace comme les plus tendres , et elle se trouve
ainsi conduite à remonter jusqu'au premier de tous ; car celui-
lA , quehiue respectueux, quelque timide qu'il ait pu être, est
toujours celui auquel on se reporte avec le plus de délices.
Tout à coup , en feuilletant ces doux souvenirs, un petit papier
qui s'y est trouvé mêlé, un papier jauni par letempss'échappedu
coffret. C'est encore un message d'amour , mais celui-là n'a
point été écrit par le baron de Banier. C'est le dernier bille!
d'Alonzo de Lara, le billet dans lequel il avait renfermé une boucle
de ses cheveux (celleboucle y est encore) ; le billet tracé avec son
sang et qui contenait ces seuls mots : Le temps et Hoiiense.
Le temps! le temps ! oh ! vous étiez bien jeune alors, beau
page , et vous ne saviez pas , comme l'a dit le poëte :
Combien dans un jour un brin d'herbe qui pousse
Efface de tombeaux.
Vos charmants cheveux blonds, votre billet, longtemps
Hortense les porta sur son cœur comme un talisman infaillible ;
mais un jour est venu où le talisman est demeuré sans pouvoir,
et alors on l'a relégué au fond d'un coffret de bois de sandal ,
et alors, dans ce tombeau .votre pauvre petit billet s'est trouvé
enseveli avec vos cheveux sous les lettres de votre successeur,
comme si , en associant ainsi le pissé et le présent , votre Hor-
tense avait espéré vous rattacher par un nouveau lien l'un à
l'autre.
En retrouvant , dans une circonstance aussi solennelle , cette
pieuse relique, la duchesse laissa échap|)er un cri , comme si
l'amant qu'elle lui rappelait se fût dressé devant elle couvert de
son linceul. Était-ce donc encore un avertissement du ciel? Au
surplus , il lui eût été difficile de se livrer , à cet égard , à au-
cune réflexion ; car , au même inslant , un léger bruit se fit en-
tendre dans le passage qui de l'appartement conduisait à la
l)elite porte s'ouvrant sur le parc. A ce bruit. Hortense sentit son
cœur battre, comme s'il allait s'élancer de sa poitrine, et elle
referma précipitamment le coffret ; puis, tremblante , les yeux
108 RtVUE DE PARIS.
baissés, elle alteiulit. Bienlôt la poile de. la chambre roula
myslérieusemenl suc ses gonds, le pas d'un homme retenlit sur
le plancher , une respiration oppressée vint bruire à l'oreijle
de la duchesse, mais nul n'éleva la voix. Étonnée, Horlense
leva les yeux, et alors . oh ! qui pourrait rendre son effroi?
elle aperçut devant elle le prince Philippe de Savoie. Il était là,
pâle, muet, immobile.
— Monsieur, s'écria-l-elle en proie à la plus cruelle an-
goisse et d'une voix à peine articulée , monsieur , que voulez-
vous de moi, et qui vous a permis?... Sortez! sortez!
Un sourire amer et presque imperceptible vint effleurer les
lèvres du jeune prince. ^
— Madame, répondit-il, je sais bien que ce n'est pas moi
que vous attendiez à cette heure, vous attendiez M. le baron
de Banier. Eh bien ! il est venu , il est là sons votre balcon , et
j'ai pensé que vous seriez bien aise de l'apprendre de ma
bouche.
— Ah ! vous l'avez tué , reprit Hortense avec un accent ter-
rible , vous êtes un meurtrier !
— J'en ai peur , répondit froidement le prince ; mais M. le
baron de Banier, s'il recouvre la parole , pourra vous dire que
tout s'est passé entre nous suivant les règles de l'honneur et
comme il convient entre gentilshommes. Je vous avais pré-
venue, madame, et vous auriez dû songer i\iie vous aviez
affaire à un Mancini. En me vengeant , j'ai vengé votre mari ;
maintenant , vous êtes libre de recevoir M. le baron de Banier
à toute heure ; ce n'est pas moi qui m'y opposerai, el vous ne me
reverrez plus.
Hortense atterrée se laissa tomber sur le plancher , sans
même entendre la tin de ces cruelles paroles. Lorsqu'elle revint
à elle, M. de Savoie avait disparu , et à sa place était le cadavre
de M. le baron de Banier. La duchesse se traîna jusqu'auprès
de ce corps sanglant et inanimé qu'elle élreignil entre ses
bras, el, se penchant sur ce visage adoré qu'un sim|)le regard
d'elle illuminait naguère de tant d'amour, elle imprima sur ces
lèvres décolorées un long baiser d'amante , le premier peut-
être, un baiser où elle a'vail mis toute son âme. Hélas! son beau
Banier ne put le lui rendre.
Ainsi s'accomplissait encore une fois l'horoscope de la
BEVUE DE PARIS. 100
Voisin , que les yeux d'Hoilense donneraient la nioit à l)ien du
inonde ; ainsi, l'époux outragé et l'amant oublié se trouvaient
vengés en même temps d'une façon bien cruelle; désormais,
le page du cardinal Mazarin n'avait plus rien à envier au fils
du vainqueur de Leipzig , et l'un et l'autre , tués pour Horlense,
pouvaient être confondus par elle dans la même pensée comme
• dans le même souvenir.
A la nouvelle de cette catastrophe , M. le duc de Mazarin crut
le moment propice pour déterminer la duchesse à revenir auprès
de lui ; mais, redoutant l'irrésislibie fascination qu'elle exerçait
sur les hommes, il s'adressa à quelques jeunes dévotes de la
cour qui lui promirent de lui ramener son Hortense. Parmi
■filles se ^rouvait une personne à laquelle M™" de Mazarin avait
jadis témoigné, en France, quelque amitié, et qu'on nommait
M°"= de Ruz. Ce fut elle qui se mit à la tête de la députation.
Toutes ces dames se rendirent à Londres ; et, ayant demandé
à voir la duchesse, elles furent introduites par des pages vêtus
de deuil dans un appartement entièrement tendu de noir et
éclairé par des cierges et des lampes funéraires. C'est là que la
jolie duchesse de Mazarin, cette femme si encensée et si en-
viée, l'âme de toutes les fêtes de Whitehall et de Windsor,
passait sa vie , depuis la mort de son beau Banier. M™« de Ruz,
l'ayant embrassée tendrement, crut devoir lui expliquer de
prime-abord l'objet de son voyage, et comme elle l'exhortait à
retourner avec son mari , qui était disposé à oublier tout le
passé et à lui ouvrir ses bras, la duchesse , sans répondre un
seul mot , lui fit signe de la suivre avec les dames qui l'accom-
pagnaient.
Après avoir traversé plusieurs pièces toutes tendues de noir,
M°"= de Ruz et ses acolytes se trouvèrent dans une Chambre dis-
posée en chapelle ardente. Au milieu de celle chambre était un
cercueil recouvert d'une draperie de velours noir que la
duchesse souleva, puis elle ouvrit le cercueil. Un homme, jeune
encore , y était couché ; il était revêtu d'un élégant costume de
cour et semblait plongé dans un doux sommeil. C'était le beau
Banier. Après l'avoir tant aimé pendnnt sa vie, la duchesse
n'avait pas pu se résoudre à s'en séparer après sa mort. Tou-
jours esclave de toutes les fantaisies de sa reine adorée , Saint-
Évreraond avait obtenu que son ami, le célèbre docteur Ruysch,
3 10
110 REVUE DE TARIS.
vint cil Aiiglelerre rendre , pas ses mcrveilieiix seciels, une ^p-
paience de vie à un rival dont le vitnix niaiéclial-de-cainp ne
pouvait, disait-il, s'empêcher d'envier liisoit.
La duchesse, ayant baisé le mort au front, invita loui le
monde à s'agenouiller; en même temps le jeune Dery entonna
le psaume si poétique et si triste de Jérusalem qu'Hortense af-
fectionnait particulièrement, et il fallut que M""= de Ruz et les
autres dames répétassent en chœur les répons de cette litanie
funèbre. Lorsqu'elle fut terminée. M""' de Mazarin donna ordre
à ses pages de reconduire la dépntalion jusqu'à la porte de son
logis , mais sans ajouter une parole.
M™e de Ruz ne se tint point pour battue et revint à la charge ;
mais, comme il lui fallut de nouveau chaque fois subir la
même cérémonie sans obtenir la moindre réponse satisfaisante,
elle finit par perdre patience et se rembarqua un beau ma!in
pour la France avec la députalion déjeunes dévoles.
Quant au prince Philippe de Savoie, il tint la parole qu'il
avait donnée de ne plus reparaître en présence d'Hortensff;
mais, ne pouvant vaincre l'amour fatal que lui avait inspiré la
sœur de sa mère , il entra dans les ordres sacrés , et mournl à
quelque temps de là chevalier de i\Jal!e, abbé de Sainl-Pieric
de Corbie, de Saint-Médar de Soissons et de Noire-Dame du
Gard , heureux s'il put trouver dans toutes ces dignités ecclé-
siastiques l'oubli de la passion qui l'avait fait homicide.
XXII.
Au mois de juillet 1G99. une grande nouvelle se répandit
dans Londres, et de là dans toute la France, puis dans touie
l'Europe. La duchesse de Mazarin venait de mourir subitement
dans sa maison de Chelsea, sur les bords de la Tamise. Elle
était morte dans tout l'éclat de ses charmes , comme Cléo|)alre,
tomme Diane de Poitiers , comme la marquise de Montespan .
comme toutes ces beautés célèbres auxquelles, par une grâce
spéciale d'en haut , il a été donné de braver les outrages du
temps , afin sans doute qu'après avoir admiré leurs merveilleux
attraits , nul de leurs contemporains ne pût dire qu'il avait asi-
REVUE UE FAKIS. 111
sislé à leur décadence. Elle étail morle comme devait mourir
une pareille femme , le sourire sur les lèvres , un éventail dans
u:ie main et des cartes dans l'autre ; car. il faut bien le dire ,
U)Ujours préoccupée du souvenir du double amour qui avait
rrmpli son existence, et cependant trop légère et trop co(iuetle
eficore pour demander, ainsi que sa sœur Marie , un refuge à
l'élroile enceinte d'un monastère, elle avait cherché dans les
fiévreuses distractions du jeu l'oubli de ces deux amours
si cruellement dénoués. C'est elle qui avait importé à Londres
le célèbre jeu de la bassette, et toute la conr d'Angleterre, cette
cour qu'elle éclairait de son sourire, qu'elle auiînait de son
souffle , était devenue joueuse avec frénésie , du moment où la
belle duchesse de Mazarin eu avait donné l'exemple. Quand la
duchesse de Mazarin fut morle, il sembla que la cour d'Angle-
lerre fûl morle aussi avec elle. Et au fait, alors que s'éleignait,
plein de gloire et de majesté, ce radieux xvii« siècle dont le
souvenir suffirait seul à illustrer à jamais noire pays , quand il
n'en aurait pas tant d'autres encore, n'était-il pas naturel que
l'une des merveilles de ce siècle tant vanté disparût en même
temps que lui de la scène du monde?
A la nouvelle de ce trépas , le duc de Mazarin s'écria :
— Puisque vivante elle n'a pas voulu revenir à moi , au
moins je la posséderai morle.
A celte époque si essenliellement spirilualiste et religieuse ,
on ne saurait croire combien, par une bizarre anomalie, les
gens les plus dévols allachaient de prix à la conservation
de cette misérable dépouille mortelle , enveloppe terreslre de
l'àme qu'ils avaient aimée et qui était retournée au ciel
ou passée dans l'enfer. M. de Mazarin envoya donc en toute
hâte Polastron , son capitaine des gardes, en Angleterre , avec
ordre de lui rapporter les restes précieux de son Horlense.
Lorsque M. de Polastron se présenla à Chelsea, muni des
pouvoirs du duc, il fui reçu par un vieillard , vêtu à l'ancienne
mode de la cour de Louis XIV , et qui portail au bras un large
crêpe. Ce vieillard , qu'il eût élé facile de reconnaître enlre
mille autres, à cause d'une assez forte loupe entre les deux
yeux et de quehiues mèches de cheveux blancs apparaissant
encore loul autour d'une calotte noire, lenait entre ses bras
une pelilc (hiinue et sur son poing une perruche qu'il cares-
112 IlEVGE DE PARIS.
sait el baisait alternativement en poussant de gros soupirs.
C'était M. le maréchal-de-camp de Saint-Évremond. M. de Po-
lastron , qui était , on s'en souvient peut-être , fort taciturne,
salua poliment le vieillard, et se consenta d'exhiber le pouvoir
dont il était porteur, ainsi que l'autorisation qu'il avait obtenue
des magistrats , demandant où le corps avait été inhumé , afin
qu'il pût faire procédera l'exhumation.
— Monsieur , répondit le maréchal-de-camp dont un sourire
sardonique vint illuminer encore une fois le visage morne et
attristé , vous n'irez pas bien loin pour cela, car M""' la du-
chesse n'a point quitté sa maison de Chelsea, et, tout à l'heure
encore, j'avais l'honneur de me trouver en sa compagnie. Tou-
tefois, je dois vous prévenir qu'il y a une légère difiSculté à
l'accomplissement de votre mission : aux termes des lois qui ré-
gissent ce pays, le trésor précieux que vous réclamez ne sau-
rait vous être remis , tant que vous n'aurez point acquitté les
dettes de la défunte , qui sont , je dois vous le déclarer , assez
considérables. Les créanciers, au nombre desquels je suis moi-
même , oh ! pour une bagatelle , pour une somme de 400 gui-
nées , ont bien voulu me commettre à la garde do notre gage
commun , et il ne sortira point de mes mains que tout ne soit
payé , capital et intérêts.
Là-dessus, Saint-Ëvremond prit congé de son interlocuteur
et s'empressa de regagner son posle. Polaslron inlerdit ne
manqua pas d'écrire aussitôt à M. de Maz.n in , pour lui rendre
compte de ce qui se passait. Le duc répondit par une autorisa-
tion de payer tout ce qu'on demanderait. A cette nouvelle,
Saint-Ëvremond tomba dans un profond désespoir, car il avait
espéré que l'énormité des dettes arrêterait le grand maître e
qu'il resterait ainsi le gardien des reliques vénérées de celle à
laquelle il avait consacré la seconde moitié de son existence.
Cependant , tous les créanciers ayant été payés en espèces son-
nantes . il fallut bien s'exécuter, et le cercueil fut remis entre
les mains de Polaslron , avec une clef contenue dans un papier
scellé, à l'adresse du duc de Mazarin.
Muni de ce précieux dépôt, Polaslron s'embarqua immédia-
tement pour la France, où il était attendu par le grand maître
avec la plus vive impatience. Il débarqua sur les côtes de Bre-
tagne A la fin du m(»is de juillet, de ce même mois qui avait
REVUE DE PARIS. 113
VU mourir ia duchesse et ses deux amants, et il se rendit aus-
sitôt auprès de M. de Mazarin. Celui-ci était venu passer
quelque temps dans un de ses châteaux, voisin de la côte, et
auquel s'attachait pour lui un doux souvenir; cardans ce ma-
noir, construit au milieu des grèves solitaires de la Bretagne,
il avait jadis séjourné durant tout un été avec la duchesse.
C'est par une nuit orageuse que Polastron arriva à sa desti-
nation, et, en dépit du tonnerre et de la (enipéle , il trouva à
la porte du château M. le duc de Mazarin. Prévenu par un
exprès , celui-ci avait voulu venir en personne recevoir à ge-
noux et léle nue celle qui, vivante, s'était toujours dérobée à
toutes ses poursuites. Il était là avec ses pages, ses valets et
quelques moines devenus son entourage habituel. Pauvre duc!
quel changement s'était opéré dans ses traits, depuis le jour
où , le front rayonnant d'allégresse et d'orgueil, il attachait sur
.sa belle fiancée de si tendres regards dans la chapelle du château
de Vincennes ! Comme on pouvait lire sur ses joues amaigries,
dans les rides profondes qui sillonnaient son front, la trace
des cruels soucis qui avaient fait saigner son cœur , depuis
trente ans que son Hortense l'avait abandonné ! Que de larmes
avaient dû voiler ces yeux avant de les éteindre ! Et pourtant,
il semblait presque joyeux cette nuit-là, à l'idée de revoir sa
belle duchesse, comme s'il eîjl pensé que Dieu , prenant en pitié
ses longues douleurs , allait lui faire la grâce de ranimer ce
cadavre et de le rendre à la vie et à l'amour.
Il avait fait préparer dans sa propre chambre, et en face de
son lit, une estrade sur laquelle le cercueil fut déposé ; car il
ne voulait plus dorénavant se séparer de cette froide dépouille
dont il avait payé si cher la possession. Lorsque les prières con-
sacrées par l'Ëglise eurent été prononcées, lorsque tous les
assistants , après avoir, à tour de rôle, jeté l'eau lustrale sui'
le cercueil, se furent retirés , on ferma les portes, et le grand
maître demeura seul avec son trésor. Alors , brisant le cachet
dont on avait scellé le papier sous lequel la clef était envelop-
pée , il se disposa à ouvrir le coffre où son Hortense était em-
prisonnée.
A ce moment, l'orage redoubla de fureur, et un violent coup
de tonnerre vint ébranler le château jusque dans ses fonde-
ments. Frappé de terreur, le duc sentit une sueur froide inon-
10.
114 REVUE DE PARIS.
der tout son corps, et, s'étant signé par trois fois, iî demeura
un moment incertain s'il oserait poursuivre une œuvre à la-
quelle Dieu, par la voix de son tonnerre, semblait attacher une
éclatante réprobation; mais bientôt, reprenant courage, il s'a-
genouilla , murmura tout bas une courte oraison , puis , ayant
tourné la clef, il ouvrit le cercueil dont le couvercle , en s'a-
baissaiit, rendit un son plaintif et lugubre, semblable au gémis-
sement qui se serait échappé de la poitrine d'un être vivant.
Le duc tressaillit; les cheveux hérissés, l'œil hagard, la res-
jtiration oppressée, il écarta d'une main défaillante les plis du
double linceul de satin et de velours qui recouvrait encore la
dépouille mortelle ; tout à coup on l'entendit pousser un grand
cri, un cri de douleur et de désespoir, et il tomba évanoui sur
les degrés de l'estrade.
A ce cri. Polastron. qui élait demeuré dans la chambre voi-
sine , accourut, et, à la double lueur (|ue projetaient les cierges
placés sur l'estrade et les éclairs qui venaient à chaque instant
embraser toute la chambre, il aperçitt couchée dans le cer-
cueil ouvert une forme humaine à laijuelle un art merveilleux
avait conservé tous les symptômes de la vie et qui semblait
plongée dans un doux sommeil : mais ce n'était point Hortensi;
Mancini. C'était , faut-il le dire et ne l'a-t-on pas déjà deviné?
c'était encore le baron de Banier. On a pensé qu'une méprise
peut-être volonlaire, mais excusable de la part d'un vieillard
non moins à plaindre que M. de Mazarin , avait été cause de
cette étrange substitution.
Quoi qu'il en soit, le duc de Mazarin, qui . jusqu'alors, n'était
qu'à moitié fou, le devint complètement à partir de celte nuit
mémorable. Les détails (jue donnent sur sa folie tous les mé-
moires de répoijue sont tels qu'on se demande en vertu de quel
privilège il écliaiipi à la loi commune et ne fut |ioitit interdit.
Sans doute il faut croire que sa famille et le roi lui-même, qui
lui laissa toutes ses charges et dignités, eurent pitié d'une si
grande infortune, et que la cause qui avait provoqué sa dé-
mence la rendit respectable pour tous ses contemporains.
11 survécut pi'udant de longues années à sa bellf duchesse;
mais, toujours brûlant |)our é-lle, même après qu'elle aVait
cessé d'exister, de cette passion frénétique qui jrtdis t'tlvait
rendu la fable de la coul- et de la ville, Il s'en allait p!^^ SPs
REVUE DE PARIS. Il5
terres et ses gouvernements , traînant incessamment à sa suite
un cercueil dont il ne voulut jamais se séparer. Il faut croire
iiiten ce temps-là. du moins, la duchesse de Mazarin avait re-
piis dans ce cercueil la place (|u'uii autre y avait momentané-
ment usurpée. Ainsi, celle dont le mari s'était montré si jaloux,
I ml qu'il l'avait possédée vivante, et qui , après tous les lour-
inf.nis , toutes les traverses d'une existence errante et vaga-
bonde , avait peut-être espéré le repos dans la tombe, ne l'y
trouva même pas : destinée vraiment fatale et qui, alors même
([u'il s'agit dune femme dont l'esprit, les grâces et la beauté
ont pu seules égaler la coquetterie et !a légèreté, contient plus
d'un terrible enseignement.
Le bel esprit dont le souvenir est désormais inséparable de
celui d'Hortense, son poète, son chevalier, et l'on pourrait
presque dire le pontife qui s'était voué corps et âme au culte
de cette charmante idole . le vieux maréchai-de-camp de Saint-
Evremond survécut peu de temps à la femme qui résumait pour
lui toutes les croyances, comme tous les attraits et tous les ta-
lents. Il mourut en 1703, et l'Angleterre, exerçant envers lui
jusqu'au bout une noble et glorieuse hospitalité, lui ouvrit,
après sa mort, les portes de sa royale abbaye de Weslniinsler.
C'est là que sa cendre repose auprès de celles de Chaucer, de
.Spenser et de Cowley, mais loin d Horlense , hélas ! si tant est
qu'il reste encore, en quelque coin ignoré de notre France , un
peu de poussière de ce qui fut jadis Horlense Mancini , la reine
des belles.
■ Par une bizarre coïncidence, le palais Mazarin et le palais de
l'Arsenal , les deux résidences habitées lour à tour par cette
ffmme célèbre , sont devenues l'une et l'autre bibliothèques
publiques; mais , soit qu'en les quittant elle n'y eût laissé que
d'importuns souvenirs, soit que, déshéritées de sa |)résence, ces
deux demeures en aient gardé depuis lors comme une empreinte
de deuil , dans ces lieux consacrés désormais à l'étude, au si-
lence^et à la méditation, sous ces lambris , poudreuses cata-
combes de l'intelligence humaine , l'imagination a peine à évo-
quer l'ombre gracieuse et légère qui jadis y appelait à sa suite
les ris et les jeux, les chants et l'amour. Les seigneurs cou-
verts de rubans et de dentelles, les rois du bel air, au justau-
corps de velours galonné d'or fin et ruisselant de pierreries ,
116 REVUE DE PARIS.
qui venaient, en sortant du Louvre, mendier un regard d'Hor-
lense , ont fait place à la population pâle et studieuse parmi
laquelle se recrutent les Iiôtes ordinaires des bibliothèques pu-
bliques. A combien d'entre eux arrive-t-il d'accorder une pen-
sée à celle dont le souvenir plane sur ces deux enceintes, et dont
les incomparables appas ont fait en même temps l'admiration
de nos aïeux et le désespoir de nos aïeules?
Aujourd'hui ce grand nom de Mazarin, qui rappelle à la fois
tant de puissance et tant de beauté, n'existe plus que dans la
mémoire des hommes, et pourtant la postérité d'Armand de La
Meilleraye et d'Hortense Mancini est loin d'être éteinte encore;
mais l'arbre que le cardinal avait voulu planter pour perpétuer
son nom est tombé en quenouille dès la seconde génération.
Aussi bien il semble que ce nom ait toujours porté malheur à
celles qui ont essayé d'en soutenir le poids. Sans parler de
cette petite-fille d'Hortense que ses contemporains avaient sur-
nommée la fée Guignon, plusieurs de ceux qui liront ce récit
ont pu connaître encore la dernière duchesse de Mazarin, sur
qui les débats judiciaires ont appelé un moment une part de la
célébrité de sa bisaïeule. Nous n'ajouterons plus qu'un fait : le
dernier descendant d'Hortense Mancini est ce gentilhomme qui
après une destinée , dit-on, si aventureuse, est venu s'asseoir
tout récemment sur le trône d'une petite principauté d'Italie.
C'est Florestan I", prince de Monaco.
Alexandre Delavergre.
LES
CALABRES ET LA SICILE.
IV (1).
Le temps a créé des solitudes profondes le long de la roule
qui jadis conduisait de Messine à Tauromeniuni , à Noxos,
aux vallons de VHybla, à Catane et à Syracuse. Ces livages
où se pressèrent les dieux et les hommes sont abandonnés , et
la nature même a perdu sa splendeur. Le jour naissant nous
atteignit à San Placido, non loin de Kisi ; c'est là que Phaétuse
et Lampétie gardaient leurs troupeaux, et , sur ces plages ari-
des, pas une fleur, pas un brin dherbe qui rappelle ces anti-
ques pâturages, pas même un peuplier pour consacrer le
souvenir de la fille de la jeunesse et du soleil. L'astre qui fé-
condait alors brûle et dessèche aujourd'hui. Le chemin est
tracé sur des roches que l'Océan ronge, et plus on avance,
plus la stérilité augmente. Quelques oliviers dévorés par la soif
se tordent çà et là sur les collines où rampent de rares saxi-
frages. Certaihes plantes viennent boire aux torrents qui des-
cendent se refroidir dans la mer , et de temps en temps on
découvre quelques villages escarpés qu'on prendrait de loin
pour des accidents de rochers. Plusieurs cimes sont couron-
(1) Voyez tome 11 , page 212.
118 KEYLE DE l'AKl^.
liées de caslels moresques en ruine, et, au-delà de ces plans
Tildes et sauvages , les flots et les oionls lointains de Pellaro et
du cap Dell'Aimi, estompés par la distance, prennent une dou-
ceur infinie. Nous marchâmes douze heures, haielaiils et brûlés,
sur un sol échauffé, sous un ciel dont l'azur était mêlé d'une
cendre \er(e et miroitante; et h l'heure où des fumées blanches
s'élèvent sur les toits . où les ombres agrar.d es se piécipilent
des hauteurs, nous atteignîmes Giardini, village au pied des
lilocs de pierre amoncelés et sur lesquels est juchée la cUé de
T îoimine.
La modeste hourg^ide de Giardini possède trois auberges et
trois aubergistes, dont l'un, qui est boiteux, doit èire parfai-
tement ruiné maintenant, et voici pourquoi. Du plus loin que
ces hôteliers découvrent un voyageur, ils courent au devant
de lui, et chacun, célébrant les mérites de son établissement,
.se dispute la valise de l'étranger. Le boiteux arrive toujours le
dernier. Des deux autres, l'un est fort privilégié ; car il cumule
les fonctions de pasteur avec celles d'aubergiste.
Ces trois messieurs firent chacun leur harauj^ue; le boiteux
et son confrère séculier nous traitaient d'excellences, mot fort
engageant; l'abbé nous appelait ses amis; notre cœur inclina
pour ce dernier, et nous le suivîmes. D'ailleurs il avait plus
habilement plaidé contre ses rivaux que ceux-ci contre lui-
même, et il puisait dans rélO(|uence de la chaire une faconde
irrésistible. Une foix notre choix arrêté, le révérend aubergiste
nous remercia de celte préférence, et ajouta que ses collègues
nous eussent fort bien traités , étant l'un et l'autre de braves
et honnêtes gens , point voleurs, bons cuisiniers et craignant
Dieu. Grâce à ce coriuclif , la conscience de l'abbé demeurait
(aime, et la charité était mise en pratique, pourvu qu'on n'y
perdit pas une piastre. Voilà , certes, un personnage qu'on ne
trouverait (ju'en Italie.
Notre curé était gai, parleur, peu éclairé, et bon homme au
demeurant; grand, maigre, avec un gros nez (jui n'est pas
rouge, passant avec sérénité de la poêle à frire au bréviaire, et
safFublant du tablier de chef sans rien perdre de sa dignité aux
yeux des paroissiens. Il est vrai qu'il pratique l'hospitalité, au
besoin, d'une façon généreuse . et qu'il se mêle de médecine
dans l'intérêt de ses ouailles , dépens^nl st's lllmifH'à ei s.i
REVLE DE l'ARIS. ]lij
Ijharniarie iioiir l'umoiir de !n uindone e( du prociuiii. Ou dé-
jsigiii! sa maison sous le nom de locarula del prête, et les pau-
vres gens y font, à certains jours de fête, de bons repas que
leur pasteur à fait cuire. Dès que nous lui eûmes demandé à
souper : — Çù , dit-il , nous sommes dans l'octave du saint-
sacrement ; allons-nous demain à la messe , ou n'y allons-
nous pas?
— Pourquoi celle question .'
— C'est qu'il nous reste un joli petil quartier de clievre.iu
tendre comme la manne; mais il n'y en a que pour ceux (jiii
vont à la messe, le morceau étant Irès-pelil.
Nous nous montrâmes bons chrétiens. — Vous montez ;»
Taormine , sans doute ; à quelle heure souhaitez-vous de
partir?
— Le plus tôt possible.
— Au lever du jour ou vous dira la messe.
Est-il une manière plu» douce d'entendre la propa{;ande . el
un genre de prosélytisme plus insinuant? Le personnel du lo;;is
se composait de deux valels , don( l'un était sacristain, el de
la sœur aînée du pasteur, qui avait supprimé les filles d'au-
berge, comme nous l'avaionl imi.udemmput fait savoir ses ri-
vaux, essayant par là do nous attirer daiis leur hôtellerie. Noiis
nous étions trouvés dans la situation de ces pèlerins des lé-
gendes, dont saint Pierre el Salanas se d)Sj)Ulent la possession.
Il y avait bien , chez notre abbé, quelque chose d'analogue à
un diablotin, ou tout au moins à une chevaucheuse de ba-
lais : nous voulons parler de la sœur de notre hôte. Intolé-
rante , bigote et grognon, elle maugréait lout le jour, scan-
dalisée de la bonfie humeur de son frère, et se signant dès
qu'il riait. Celle pauvre fille passait le temps à remontrer son
curé el à lui rendre en détail les sermons qu'il avait prononcés
à l'église, où elle l'écoutait avec ferveur. Bien qu'elle assisiàl
pieusement à la messe, elle qualifiait son curé de pazzo el de
briccone , el le tout par excès de zèle. L'abbé la nommait sa
chère pénitence. Giâce à elle, il espéiait être dispensé du pur-
gatoire, el, quand il commettait quelque faute, il hochait la
léte el murmurait : — Par bonheur, la Providence m'a donné
la Pépita !
La bonne humeur, la sérénité de ce singulier aubergiste ,
120 KHVLH DE l'AKIS.
étaient inallérables ; il parlait par sentences, quand il y avait
lieu de moraliser , et la réprimande n'avait jamais plus d'une
ligne et demie de longueur. — Elle est trop longue encore,
disait-il, puisqu'on l'oublie. — Nous soupàraes avec ce brave
desservant , qui nous raconta comme quoi l'auberge dont ils
vivaient était un héritage de famille qu'il avait cédé à sa sœur;
il l'aidait bénévolement à conduire sa maison. On rétribue
fort mal le sacerdoce, à ce qu'il paraît, et avant que d'être au-
bergiste, le curé de Giardini était non-seulement réduit à jeû-
ner,— ce qui n'est rien, ajoutait-il en mangeant comme
quatre ; mais encore à ne pouvoir assister personne, ce qu'il
ne pouvait supporter. Pendant qu'il narrait , sa sœur, grom-
melant sous l'àtre, montrait une dent, la seul qui lui reslàt ,
mais une dent longue et pointue comme une corne à conjurer
les maléfices et les traits du mauvais œil. Le lendemain, avant
l'aube, nous entendions la messe, après laquelle notre hôte,
que nous rejoignîmes à la sacristie , nous demanda si nous
étions satisfaits. Sur notre réponse , il nous souhaita bon
voyage, reçut notre argent, nous recommanda à la Vierge, se
recommanda à nous pour le cas oîi nous reviendrions à Giar-
dini, et, rentrant dans l'église, il s'agenouilla devant l'autel,
où nous le laissâmes.
Taoïmine, où l'on grimpe par un sentier rude et désagréable,
présente un des plus merveilleux poinis de vue du monde.
Au moment où l'on arrive sur la montagne , le site effraie
par son étendue , la ligne échappe aux yeux , une sorte d'é-
blouissement auquel on ne peut échapper grossit encore les
proportions du tableau , et l'on craint de rencontrer des titans
égarés parmi les roches. Puis les plans se séparent avec nel-
leté on admire la simplicité des masses , la pureté des lignes ,
l'unité de la perspective , la richesse des contrastes, enfin la
suprême ordonnance de l'ensemble. L'histoire de ces contrées
est retracée là comme en un frontis|)ice. Au premier plan sont
les débris du théâtre grec de Taormine. Cet énorme ain|tlii-
Ihéàlre, couleur de brique, occupe toute la largeur de la scène:
les gradins taillés dans le roc s'étendent sur la droite, côté
des montagnes; W proscenium , placé au bord de l'escarpe-
ment, se prolonge sur la gauche . côté de la mer d'Ionie, que
l'on voit au travers des portiques. Taormine es! accrochée à mi-
KEVUE DE PARIS. 121
roli! au HaiîC (ics !Ochers, et ce monceau de ruines de la Grècf,
de Rome, des Sariasins et des Normands, est dominé par un
pic aux arêtes vives, aux pentes presque inaccessibles, bloc
desséché que couronnent les créneaux de Moia fondée |)ar le
calife Abul-Hassem. Derrière ces deux étages de cités aériennes,
vivement éclairées par le soleil, quelques sombres croupes s'é-
clielonnent comme des flots; masses granitiques enterrées à
demi dans le sable des grèves qui se découpent en méandre
jusqu'à l'infini. Au fond du tableau, entre le firmament et la
terre, aussi près de la terre que descieux, la pointe de l'Etna
s'élève avec majesté. Son panache de vapeurs adoucit et fait
fuir les dernières crêtes de la montagne; la neige éclate à la
cime, entre deux feux, et depuis la cime du cratère, le versant
du mont forme une ligne inflexible d'une longueur prodigieuse,
qui descend jusque dans les flots, au bord desquels on la con-
fond avec les snbles de la rive. Ainsi, dans ce vaste cadre, l'œil
comprend deux sortes de choses que l'esprit sépare : celles qui
sont du passé, qui appartiennent à l'histoire, et que les hommes
ont faites; le théâtre grec, la nécropole romaine, la cité nor-
mande et la bourgade sarrasine ; le paganisme , la croix et le
croissant. Ces souvenirs sont groupés sur les premiers plans.
Dans le lointain, hors de la portée du spectateur, aussi jeunes
maintenant qu'au lemjjs de Théoclès et d'Andromaque, de
Kaxos. père de Tiraéon , on contemple les objets immuables,
éternels comme leur auteur, la mer, le ciel et l'Etna. On trouve
en outre, sur celte créle, tous les climats aussi bien que toutes
les civilisations; l'aloès et le palmier africain se mêlent, à
ïaormine , avec les pampres de l'Italie ; le myrte croît dans les
champs; le bouleau du iNord , le chêne de l'Allemagne fécon-
dent les cendres de l'Etna, sur lequel, du fond de ces vallées
?)rûlantes où mûrissent l'orange des Ilespérides et l'olivier de
la Grèce, on voit élincelerles neiges éternelles du \)ôle.
Ce coin d'une île contient l'abrégé du monde.
Que dire (le Taormine? Cette ville n'existe plus et on l'habile
encore. C(;s habitants , quels sont-ils . (jue font-ils? On ne sait.
Poéti(|uement misérables, ils rapetissent de siècle en siècle leurs
demeures construites dans les flancs des monuments de l'an-
tiquité, comme le sont contre nos bâtisses les nids des hiro/i-
delles. Taormine est un musée que gardent ces dernicis débris
5 11
122 REVUE ME PARIS.
des vieilles colonisalious. L'homme niche-t-il encore à Mola? je
l'ignore; un pâtre de la plaine que j'ai questionné là-dessus
n'en savait pas davantage.
A iiarlir du fleuve Alcanfara. dont le nom rappelle l'occupa-
tion mauresque, la terre prend le deuil jusqu'à Catane. On se
rapproche peu à peu du volcan, que bientôt l'on perd de vue,
et l'on marche sur des laves dune couleur bise, la nuance du
vieux fer sillonné de rouille; ces scories sont spongieuses, fort
dures, et le chemin est tordu |)ar suite des accidents qu'elles
font naître. Pius loin, près d'Alcarati (on nomme ainsi quel-
ques cabanes habitées par des pêcheurs), le terrain devient
plus montueux; les laves que les éruptions ont jadis poussées
jusque dans la mer. s'étaient, dans une course de cinq heures,
refroidies à la surf;ice, tandis que les couches inférieures eu
fusion roulaient encore, entraînant ce qui surnageait ; de sorte
que ces blocs, heurtés ensemble, amoncelés les uns sur les
autres, sourdement émus par des courants de feu liquide, se
sont contournés de cent manières et ont formé les groupes les
plus bizarres, les accidents les plus imprévus. La vague fu-
rieuse les a creusés ; elle y fait des trouées profondes dans les-
quelles elle s'engouffre avec un fracas épouvantable. Rien de
sauvage et de sinistre comme ces rivages tout hérissés de récifs
noirs et difformes. C'est là qu'avec le merveilleux instinct de
leur génie les Grecs avaient placé les farouches cyclopes ; c'est
là , plus loin que le fleuve Aci , que s'arrêta la nef d'Ulysse ;
c'est au fond de cet antre en sable durci , tout incrusté de co-
quillages, que le géant Polyphème dévorait en riant les com-
pagnons du roi d'Ithaque, et pleurait les cruautés de Galalée
fuyant avec raison l'amour d'un monstre qui n'avait à lui offrir
qu'un seul œil, qu'un logis effroyable et un appétit fort lu-
gubre.
Huit heures de jour, c'est-à-dire deux heures après-midi
étaient iiurupiées sur nos lèles par le soleil, etsous nos pieds par
nos ombiesd('venues juste aussi grandes que nous, quand nous
franchissions ces rives inhospitalières. En traversant l'Aci. on a
de l'eau jusqu'au jarret; c'est ce qu'on est convenu de nommer
à pied sec. Au delà de ce (leure (l'exagération italienne n'ad-
met ni ruisseaux, ni rivières, ni torrents), nous nous sentîmes
accablés |i;;r la ibaliur et Ir. fatigue. Los réverbérations de la
KEVI^K ht PARIS. 1-25
mer, les dards du soleil , à force d'irriter la pupiile , alourdis-
sent la paupière. Affaiblis par la transpiration , enfiévrés par
ces émanations pénétrantes de l'onde amère et des laves, nous
cherchâmes un abri pour noiB y reposer. Ce qu'on trouva de
plus frais, ce fui le tronc d'un arbre mort, plus mince que le
bras et sans feuilles ni rameaux. Nous nous étendîmes à la
file, le long de cette barre d'ombre; malgré la chaleur du sol ,
en dépit des aiguillons de Phébns , nous noiis endormîmes , et,
rêvant dis choses mythologiques, nous vîmes bientôt renaître
Ulysse, Galalée, Acis , et Polyphème avec ses terribles com-
pagnons.
Depuis le jour où les nymphes ont pleuré Daphnis au bord
des fleuves de la Sicile, les champs de l'Hybla ne virent aucun
berger blus beau qn'Acis , fils de Syméthé. A peine il avait vu
douze fois fleurir l'hyacinthe et les violettes brunes , que déjà
les nymphes se glissaient le long des bois sur ses traces. Mais
lui, fuyant l'ombre, évitant les pièges des nymphes, il s'élançait
dans la plaine, et, sautillant parmi les rochers, courbant sur
son passage les fleurs qu'il avait fait naître , il venait se bai-
gner dans la mer , où les flots le cachaient sous des voiles
d'azur.
Assis sur les récifs limoneux qui bordent ce rivage, le fils de
Neptune, dont l'ombre colossale s'étend sur les ondes, fait re-
tentir sa grotte des sons de la flûte inégale. Il gémit ; son cor|)S,
cuivré i)ar les feux de l'Etna, demeure abattu ; ses cheveux, d'un
brun rutilant, tombent sur son épaule ; son œil contemple l'im-
mensité des mers. Tandis que ses troupeaux oubliés se disper-
sent dans les forêts, errant dès l'aurore sur le rivage, il appelle
Galalée ; il frappe sa poitrine (|ui raisonne comme l'airain , et,
pour adoucir sa peine, il chaîite. Il chante, et les oiseaux font
silence, la vague cesse de mugir, et les néréides , à qui l'écho
porte sa plainte, sont immobiles et rêveuses.
Cependant le son d'une trompe s'est l'ail entendre; les filles
de Nérée laissent poindre sur le miroir limpide leurs vertes
chevelures, et Galalée passe aux |)ieds de Polyphème avec un
mépris insultant. Une large conque , rosée comme une feuille
d'églantine, lui sert de char, et tandis que deux dauphins à
cuirasse d'argent , coursiers qu'elle guide avec une rêne d'or et
(le pourpre, promènent la déesse ionique , deux naïades élèvent
124 REVUE DE PARIS.
derrière elle une draperie vermeille comme l'aurore et dans les
plis de la(|uellese balance Eunis endormi. Galalée est blanche
comme le lait de la génisse d'Argos , comme la fleur des lis
Ihessaliens . comme la neige de lEtna quand les reflets du matin
la rehaussent de leur incarnat. Elle se penche mollement , et
l'écume de la mer se joue parfois sur ses épaules , comme une
loisou éclatante; sa blonde chevelure, dont le bout effleure
l'eau , bondit sur son sein , son œil noir étincelle , sa lèvre est
souriante; une de ses mains s'appuie sur la croupe dorée d'un
énorme poisson, luisant comme un lingot de métal snrtant de la
fournaise; l'autre main tient une touffe de nénuphars que la
malicieuse enfant jette au cyclope en lui tournant le dos. Une
foule de cétacés l'entourent et lancent jusqu'aux nues des gerbes
liquides, candélabres de cristal qui resplendissent de toutes
parts et répandent sur la verte plaine une pluie de fleurs et
d'étoiles.
Bientôt la céleste nef touche le bord , Galatée se lève, laisse
tomber les rênes, son pied d'albâtre s'imprime dans le sable,
le cortège aquatique s'éloigne. C'est pour elle qu'Acis a dé-
daigné les nymphes siciliennes, pour elle qu'il apprit à scander
le chant des muses doriques; c'est pour lui qu'elle dédaigne la
douleur et les dons du cyclope. Mais Polyphème a suivi les
traces de son amante; Thoosa sa mère veut qu'il soit vengé, et
lui fait voir la trahison de Galatée. 0 jalousie ! le fils de Neptune
a découvert au fond d'un lit de roseaux le jeune Acis aux pieds
de la déesse, qui . doucement inclinée, laisse jouer sa chevelure
sur les joues de l'enfant (|u'eile tient par le menton, tandis qu'elle
lui ajuste sur le front une couronne de nymphéas, de myrte et
d'alaterne.
A cet aspect, le cyclope poussa un cri dont les arbres frémi-
rent ; il frapi)ait le sol , qui trembla sous ses pas , et , déracinant
un bloc , il le souleva , le balança dans l'air et le jeta sur le i)as-
tt'ur Acis, qui disparut écrasé sous celte masse énorme. Puis le
cruel éleva la voix pour se plaindre, mais Galatée, suivie des
naïades , s'était plongée dans la mer d'Ionie, et jamais elle ne
reparut sur le rivage funeste où le cyclope abandonné déplore
en vain son amour sans espoir.
Depuis ce temps-là, les eaux du fleuve aimé d'Acis sont
amères comme dos larmes ; la fleur ne germe [>lus A l'cnlour,
KEVLK Ut l'ARlS. liô
et sur ce lit de basalte, noir comme la nuit du tombeau, Toa
n'aperçoit que des plantes lugubres et envenimées, pâles et
éphémères comme les herbages qui croissent autour des portes
du Styx.
Ces fables antiques pénétraient dans nos imaginations par la
porte d'ivoire consacrée aux songes, tandis qu'endormis sur le
rivage, entre l'Acis qui murmure et Polyphème qui rugit dans
sa caverne, nous cherchions à dormir. Une voix rauque et
digne d'un cyclope nous tira rudement de celle somnolence, et
nous nous dressâmes sur noire séant. Monté sur un âne de la
plus humble apparence, un homme de mauvaise mine, sale,
déguenillé et porteur d'un sac, nous interpellait avec une haute
arrogance. Ce personnage avait le nez épaté , la barbe longue,
le chapeau sur l'oreille ; sa poitrine était velue , des loques de
chemise et d'habit voltigeaient sur ses bras et sur son dos qui
supportait un bâton vigoureux, et ses deux jambes nues pen-
daient presque jusqu'à terre le long des tlancs du baudet. —
Signori! eh, signori! criait-il de tous ses poumons, indigné
lie notre lenteur à nous réveiller. Et quand on fut sur pied : —
Faites-moi l'amitié , dit-il intrépidement , de me donner quelque
chose poui- l'amour de Dieu!
Et il tendit la main avec une fierté magnifique. Je ne sais s'il
avait l'intention de nous intimider; mais Évariste , ù qui ces
façons-là ne plaisaient guère, prit sa canne et courut sur ce
pauvre honteux en s'écriaiit : — Ah ! faquin , tu vas recevoir ce
que lu demandes !
Mais l'aulre ne bougea point et se contenta de murmurer
d'un air insouciant et agréable, comme eût pu le faire un
stoïcien :
— Non, seigneur, vous n'en ferez rien ; vous ne le voulez
pas.
A ces mois, notre ami demeura fort ébahi , ce dont nous
rîmes aux éclats , et le mendiant , voyant que nous étions deux
à rire, nous imita. Son âne se mit à braire en même temps,
incivilité <|ui lui valut un coup de canne d'Évariste. Or, le
roussin ayant riposté par une ruade, le mendiant, à demi
désarçonné , nous accabla d'invectives; après quoi il demanda
de nouveau l'aumône, comme s'il se fût montré le plus gra-
11.
i ;G , REVUE DE PARIS.
cieux du inonde. On lui adressa de grosses menaces auxquelles
il répondu par des remerciemenls j et comme on parlait fort,
il fit amende honorable , avouant , pour s'excuser , qu'il nous
r.vait pris pour des Italiens. Désarmés par cette flatterie , nous
lui donnâmes cinq à six tornesi ([ue le drôle daigna accepter ,
L-i , après s'élre plaint de la mesquinerie de notre offrande , il
|)i(jiia son âne et s'éloigna au petit (rot, nous laissant dans Tad-
miration. Comme on le voit, ce caractère diffère déjà de celui
(Ui Napolitain. Il s'y mêle de la morgue espagnole et de la fri-
pojsnerie grecque.
Nous poursuivîmes notre chemin , qui se fertilisait un peu en
se rapprochant de l'Etna , et au-delà de la grotte de Poly-
phème, non loin d'une petite ville qui apparaissait à un mille
de distance, nous revîmes notre mendiant qui causait avec un
hirger également monté sur un âne; les deux quadrupèdes,
placés en face l'un de l'autre, semblaient aussi se parler , mais
à l'oreille, e! sur le ton de la confidence. Le pâtre, chauve et
borgne, difforme gardien d'un troupeau fort laid, douloureuse
parodie du pasteur de Virgile, nous offrit en passant quelques
vieilles médailles syracusaines dont il existe une provision iné-
puisable à l'us.ige des touristes. Le successeur de Daphnis et de
Ménalcas élail plus sale, plus repoussant que le mendiant des
bords de l'Aci , et nous détournâmes les yeux avec un senti-
ment de dégoût. « O prœteritos!... » Que de fois , en parcou-
rant ces contrées , on pourrait s'écrier avec Moschus : « Cygnes
du Slrymon qui pleurez sur l'onde-, dites aux filles d'Œagre et
aux nymphes de la Thrace que la muse syracusaine a fini de
ilianter. Commencez le chant funèbre, commencez, muses
.sicilit-nnes. ■>
Comnir' nous étions près d'entrer à Jaci-Reale , nous enten-
dîmes au loin des voix qui nous hélaient du côté de la mer, et
nous apeiçûmes deux hommes qui nous faisaient signe de les
.illendro. Celaient deux pécheurs de Riposlo. Ils nous apprirent
que le bruit s'était répandu qu'une maladie conlagituse rava-
(jeail Palerme, maladie apportée, disait-on, de l'Afrique par des
bâlimenls qui avaient franchi le détruit et mouillé à Messine.
Comme nous arrivions par la route de cette dernière ville ,
l'accès de Jaci-Réale devait , suivant eux, nous être interdit, à
moins d'une quarantaine préalable.
r.i-;v[;;-: !)!•: i'acis. 1.27
— Mais nous voulions alier- coiiclier à Calaniî, réitoiiiliiTies-
mois très-effrayés de ces nouvelles, non pas tant à cause de la
|i'Ste, car nous n'y croyions guères , qu'à raison du relard dont
ou nous menaçait.
— Catane vous soumettra aux mêmes formalités , répliqua
l'un des pêcheurs; mais il vous reste un moyen d'y pénétrer;
1: JUS ne nous sommes établis là que pour le mettre , moyennant
(jLieîque récompense, à la disposition des voyageurs.
— Vous ne craignez donc pas la contagion?
— Kous craignons la famine; le poisson , depuis huit jours,
ne veut plus se laisser prendre.
— Ça , ne mentez -vous point ?
— Non siamo Napolitani! articula fièrement un de ces
hommes.
— Ce brick (questro brigantino), qui est à l'ancre à un demi-
miile du rivage, reprit l'autre pêcheur, a quitté hier Catane
jKtur se rendre à Palerme. Porteu; de queltiues marchandises,
il com|itait trouver des passagers à Messine et à Reggio ; mais il
vient d'apprendre , à la hauteur de Jaci-Reale, que les ports sont
interdits , et comme il n'est pas approvisionné , il repart à l'in-
stant pour Catane, où on le recevra sans doute, puisqu'il n'en
est sorti qu'hier au soir. Monlez dans noire barque , nous vous
conduirons à bord de ce brick , et vous entrerez sans peine à
Catane avec l'équipage.
Il fallait se décider proraptement ; nos hommes se courbèrent
sur la rame, bientôt nous franchîmes le pont de l'Eurotas (ce
nom nous plut), et nous fîmes marché avec le capitaine
Pierali. L'honnête caboteur trafiqua sur notre détresse, car ,
sans respect |<our notre humble équipage , il nous demanda
quatre piastres (vingt-deux francs et huit sous) pour un trajet
d'une heure et demie. Mais Jupiter, qui protège les étrangers ,
le châtia de ce méfait , comme on va le voir. C'était un vilain
personnage , avare et vaniteux comme un Sicilien, faible de
caractère comme un Flamand et malin comme un singe. 11 était
maigre , avec un visage étroit, d'une conformation bizarre;
son gros nez , long et retroussé , s'avançait en cap au-dessus
d'une bouche mince et renfoncée. L'œil était imperceptible; le
front , aussi exigu que le col , aurait tenu dans une cravate. Ce
n'est pas sans raison que nous décrivons la physionomie du ca-
128 RnVlJE DE l'ARlS
liilaine Pierali, car, au lieu d'une heure el demie, c'est quatorze
jours que nous passâmes sur son bord. Ainsi, nous eûmes le
temps d'esquisser son aimable extérieur.
Laissant Jaci-Reale, ville assez régulière juchée sur plusieurs
couches de laves, el dont la cathédrale ressemble de loin à
Saint-Louis de Versailles , nous avions , à force de bordées,
gagné la latitude de Catane , et nous nous disposions à y péné-
trer à la dérive, quand deux barques, minces comme des pois-
sons et agiles comme des vautours, cinglèrent sur nous. Ces
voilières exceilenles , aussi gracieuses que légères , avaient orn.';
leur proue de deux jolis petits canons chargés à boulet, et leur
patron, embouchant un porte-voix, nous pria de gagner le
large au plus vite, sous peine d'être coulés à fond. A ces mois,
le capitaine de l'Eurotas indigné chargea de parlementer le
scrivano , doué d'un fort bel organe. On nomme ainsi un plu-
mitif chargé de la comptabilité et du registre. Il tient le second
rang. L'éloquence de cet écrivain n'eut aucun succès; mais
l'une des barques cannonnières nous prit de lïanc, el une der-
nière sommation fut faite. Le vent poussait à la côte; se re-
tourner était difficile, et comme la manœuvre du capitaine fut
lente et irrésolue, nous vîmes tout à coup la gueule d'airain
vomir une boule de fumée blanche, au fond de laquelle un
éclair brilla , puis une explosion eut lieu , et l'on aperçut en
même temps une ride noire courant sur l'eau comme une cou-
leuvre marine. La ride s'allongea, s'allongea, se bordant de
perles qui sautillaient à l'entour , et tout se termina par une
largue conque d'eau qui se déploya soudain en éventail et si'
brisa. Rien de plus joli qu'un boulet ricochant sur la mer el
qu'on entend siffler sans le voir, tout en le suivant à la trace.
Malgré l'agrément de ce genre de s|»eclacle , peu curieux d'une
seconde représentation , maître Pierali lit parcourir brusque-
ment au gouvernail un arc si étendu, que nous faillîmes chavi-
rer. Le brigantin tourna, el les canorniières en firent autant.
— Où allons-nous maintenant ? demandâmes-nous au capi-
taine.
Il se croisa les bras, nous regarda paisiblement, et ré-
pliqua :
— Oui , où diable irons-nous, maintenant?
Cet écho n'avait rien de rassurant. On Icnla do voguer vers
REVUE DE PARIS. 129
Syracuse; mais il ventait sud, et l'on ne pouvait espérer de pré-
céder la funeste nouvelle, ni d'arriver avant le lendemain au
soir. Après longue réflexion , noire homme murmura : — Il
faut relourer à Palerme.
Le parti était violent, mais il n*y avait pas à choisir; on se
résigna.
Cependant le navire filait avec rapidité; nos yeux , tournés
vers l'Etna, que nous avions espéré gravir le lendemain, lui
adressaient de tristes adieux. Syracuse, Agrigente et toutes
leurs merveilles eurent leur part dans ces regrets , et ce n'est
pas sans une profonde mélancolie qu'après un souper trop
frugal, nous prîmes |)OSsession de nos cabines. Nous nous réveil-
lâmes le lendemain entre Charybde et Scylla. Le vent avait
doublé de violence, le ciel s'était conservé pur, mais le célèbre
écueil était d'un aspet vraiment terrible. Les courants sem-
blaient sortir du fond de la mer, qui bondissait comme de
l'eau bouillante et soulevait le navire. En cet endroit, la profon-
deur est si grande, que la sonde n'a jamais réussi à atteindre
le lit de la mer; aussi , les marins afïirment-ils que Charybde
et Scylla n'ont pas de fond. S'il en était ainsi, ces deux gouf-
fres seraient des portes ouvertes sur le chemin des Antipodes ,
et les poissons pourraient, s'ils étaient affranchis des lois de
l'attraction , connaître deux soleils , celui de l'Italie et celui de
l'Océan austral. Peut-être esl-il certain point du globe où ce
phénomène a lieu. Telle est l'opinion du capitaine Giacomo
Pierali.
Comme il est bon pilote , il nous fit traverser le détroit sans
encombre , après avoir vainement essayé d'aborder à Messine;
des barques cannonières croisaient devant le port. Il fallut
plus de dix heures jjour doubler le Phare, et le vent était si
mauvais que Pierali voulait à tout prix relâcher dans quelque
petit port. De plus, nous étions menacés de manquer de vivres,
et , dans la prévoyance d'une longue traversée, on les distri-
buait avec parcimonie. Nous étions neuf sur le biigantin; les
six matelots, toujours en querelle avec leur chef, le secondaient
fort mal. Ce dernier ne commandait guère mieux ; il dormait
sans cesse, et nous ne pouvions faire dix pas sur le pont sans
qu'on vînt nous recommander de ne pas éveiller le capitaine.
Nous louvoyAmes deux jours devant le cap de Rasocuimo; on
130 REVf F. liK FARÏS.
en perdit trois en vue des îles Lipari. A ta hauleur de PirjiiU) ,
nous vécûmes de biscuit et d'oignon cru. On fut réduit à
manger des scppias , et, ce qui est pire, de vilaines araignées
marines fort gluanîes , qu'on assaisonnait à l'huile , comme de
la (éle de veau. On les prenait avecdes lignes au bout desquelles
ces soiles de polypes restent acctocliés comme une masse d'é-
loiipes. Le capilaine avait aussi de vieux macaroni que l'on
dévorait, après l'avoir arrosé d'huile. Mais ces ressources dimi-
nuaient ; grande était l'anxiétéde l'équipage. On cherciiait à s'ap-
procher de chaque bourgade, à mouiller à chaque port, et,
partout repousses, nous demeurions dans l'alternative de la
noyade ou de ta faim,
A Milazzo , ville sous laquelle les vents nous rejetaient pour
!a troisième fois . on brava la consigne et l'on cria détresse. Les
garde-côtes montrèrent quelcpie pitié, tout en menaçant de
nous mitrailler si nous ne disparaissions au plus vite. Un peu
plus loin, nous rencontrâmes une autre canonnière, qui, moins
impitoyable, se plaça sur le vent , à six cents toises , et fit des-
cendre vers nous une nacelle contenant quelque nourriture : un
(jnarlier de thon , du spado , de la sardine et des légumes.
Puis, il nous fut enjoint de couler à fond sur-le-champ cette
barque devenue pestiféré par le contact des sfrattati. Ces pro-
provisions durèrent , hélas ! trop peu. Non loin de Caronia, des
pécheurs qui connaissaient les marins de notre équipage atta-
chèrent deux gros jjoissonsàun aviron d'une grande longueur
qu'ils lancèrent sur les Bots, et qui glissa jusqu'à nous. Malgré
ces secours, on s'etforçail encore de toucher la rive, mais en
vain j ces petits endroits n'avaient pas de lazareth de terre, et
il aurait fallu subir la quarantaine en mer. Quelquefois on re-
culait durant la nuit autant que l'on avait avancé la veille, et
l'on se désolait en reconnaissant les mêmes coteaux. Comme
nous avions foi , dans ces instants , à la durée sempiternelle des
voyages d'Énée, des Argonautes , et comme nous reconnais-
sions bien cette terre des Lestrigons et des Cyclopes, inhospi-
talière et dangereuse!
C'est ainsi que nous vîmes successivement Castro-Reale, sé-
jour favori de Frédéric H. lieu cher à la poésie; Milazzo, cé-
lèbre par la première victoire des Romains contre Carlhage et
|>ar la défaite de Pompée; Tfudaii, dépouillée par Verres j
REVUE DE PARIS. lât
Patti, (ombeau d'Adélaïde, femme du comte Roger le Normand ;
Alaesia, Cephalodium , aujourd'hui Cefalii; Rocella , près du
fleuve Hiraère ; Terraini , qu'Annibal saccagea pour venger son
frère des vicloires de Gélon. Mais en vain l'île Irlnacrienne dé-
ployait à nos regards la splendeur de ses rives ; en vain s'éle-
vaienlces verlesmontagiies,couronnéesdeboiirgades3érienties;
en vain s'offraient ces pentes majestueuses le long desquelles
le cytise, l'olivier, l'alalerne et le myile fleuiissent sur des
rochers d'un ton brun magnifique; en vain s'amoncelaient p.ir-
fois , en face de nous, unt; myriade de volcans éteints, dont
les têtes coniques s'élèvent les unes sur les autres, revêtues des
plus riches couleurs ; en vain la mer, et la terre, et les cieiix,
prodiguaient leurs miracles: rien ne dissipait l'ennui dont nous
étions accablés. Nous demeurions des heures entières à contem-
pler l'Etna , qui nous suivait partout, et repoussés de toutes is-s
rives , ignorant combien de temps devait durer cette cruii.e
traversée, nous im|)!orions les déesses siciliennes, rappel; es
par les classiques objets dont ces lieux sont remplis ;u!
souvenir de Lafone . qui vogua comme nous à l'aventure , de-
mandant asile à cent rivages qui fuyaient devant elle. Plus huli-
gnés.plus affamés sans doute que la mère d'Apollon, nous
répétions, après Callimaque, foules les malédictions qu'»liu
jetait aux îles impitoyables; et, quand la faim contraignait
l'estomac k se plaindre , on faisait la sourde oreiile, on dor-
mait, dans l'espoir d'assister en rêve au repas de Trimalcion.
Je crois , en vérité , qu'on eût brigué la seconde place au festin
des Atrides.
Francis Wey.
( La suite à un prochain numéro. )
LE DÉJEUNER
DE MOLIÈRE.
Tout le monde connaît l'anecdote du déjeuner de Molière
avec Louis XIV ; mais tout le monde ne sait pas quelles circon-
stances amenèrent ce repas improvisé, ni de quelle importance
était celte grande faveur. Le récit en a été fait par des gens (jui
apparemment ignoraient de quelle façon les choses se passaient
chez le roi ; il en est résulté de légères contradictions avec cer-
tains détails du petit lever. Nous essaierons de redresser les
différenles erreurs que l'on a commises , et d'abord nous par-
lerons de l'étiquette de la chamhre. Pour bien comprendre ce
beau mouvement de Louis XIV, qui éleva tout à coup un co-
médien au niveau des princes , il faut savoir jusqu'où allait le
culte de la personne royale.
Aujourd'hui qu'on ne respecte plus rien , on est frappé de
l'apparence ridicule de celte étiquette guindée à laquelle les
courtisans vouaient leur existence. Quand on lit que la du-
chesse de Douigogiie, enceinte de huit mois , se blesse pour
être allée à Marly, parce qu'il fallait que les princesses fussent
du voyage, on se demande si l'odieux le cède au puéril , et si
celle cour magnifique était composée de fous ou de barbares.
Mais quelle éclalanle réparation il faudrait faire au préjugé,
lorsqu'il rend la considération à Molière, maltraité par les offi-
ciers du château, ou qu'il permet à Racine de marcher de front
REVLE DE PARIS. ISj
avec les ducs et pairs! Après avoir ri nous-mème jilus il'iiiiu
fois d'un rire impie, en parcourant les mémoires de ce temps,
nous en revenons à nous incliner respectueusement devant la
Térilahle grandeur de Louis XIV, devant son amour sincère du
beau, son envie d'être juste et généreux . et nous ne concevons
plus qu'on ose.mal parler du meilleur ami et du défenseur de
l'auteur du Tartuffe.
Sous les règnes de Charles IX et de Henri III. l'étiquette était
en vigueur ; Catherine de Médicis s'en était composé une ac-
commodée à ses bizarreries , et qu'elle maintenait avec appli-
cation. Excepté pendant ses dernières années, Henri IV ne
s'occupa guère du cérémonial; il avait trop de sensibilité, trop
d'imprévu et de passicm , pour subir des soins qui l'eussent
gêné ou retardé à tout propos. On ne s'étonne point que le
vainqueur de Coutras ne tînt pas à recevoir sa chemise des
-mains d'un prince, quand on lit ce passage d'une lettre à Suliy :
ï Un beau roi de France, qui n'a que trois chemises, et encore
sont-elles percées! » Celui qui se faisait éveiller avant le jour,
afin de surprendre l'ennemi . et qui écrivait dans un cabaret à
la belle Corisandre, pour lui annoncer la victoire, o bien qu'il
fût encore tout sang et poudre, » ne pouvait avoir derrière lui
M. le porte-manteau, chargé de lui garder son épée. sa montre
et ses reli<iues. Celui (jui se jetait à bas de son cheval pour
embrasser en pleurant les échevins de Paris lui offrant les clefs
de la ville, devait naturellement oublier que M. le Premier
avait pour emploi de tenir Tétrier, et de présenter l'épaule au
roi lorsqu'il descendait de cheval.
Louis XIII, bourru , mélancolique et sujet à des manies,
préférait souvent les soins d'un obscur valet de chambre dont
la mine lui plaisait , à ceux des grands seigneurs. M. de Ram-
bouillet , maître de la g.iide robe . eut à souffrir des passe-
droits qui le mettaient au désesjioir, et finalemeni donna sa
démission parce que son visage n'était pas agréable au roi.
L'étiquette est comme ces bonnes traditions du théâtre qui se
perdent lors(|ii'on laisse une pièce hors du répertoire pendant
dix ans. Elle ne peut point s'arranger avec les antipathies,
aussi alait-elle de travers chez Louis Xfll. Anne d'Autriche,
nourrie à la cour d'Espagne, avait dans le sang la quintescence
du cérémonial; les troubles de la régence et les prétentions
134 litVLh l>E l'AHIS.
folles des piiiucs enlraîiK-ieiil une lel'e confusion des rangs ,
«luelle ne pul jamais rétablir l'ordre. Le roi , son fils , remit
loul en place; il se posa comme le soleil au milieu de ces as-
tres indociles. les groupa aiiioiir de lui dans une symétrie
parfaite, et trouva l'art de leur persuider qu'il n'était plus
pour eux d'autre éclat que celui qui venait de ses rayons. Toute
rivalité avec le monarque une fois impossible, lis grands, au
lieu de jouter entre eux à qui aurait la suite la plus nombreuse,
ou bien à qui metlrail ses secrétaires derrière soi au conseil ,
ne cberclièrenl pins d'autre gloire que celle de i)laire à leur
maître, d'aitprocbcr de sa personne, de lui rendre (pielque ser-
vice et de recevoir (|uel<iue marque de familial ité ou de dis-
tinction. Le roi fut obligé de calculer ses moindres gestes et
de peser ses paroles , et certes il fallait beaucouj) de dévoue-
ment au principe pour sMnlerdire toute espèce de iaisser-ailer
et de mouvenii'ni s|!onL.iné.
La conversation de Louis XIV sortait rarement du convenu ;
même iors(|u'il parlait sur les ails ou sur les belles-lettres, il
constatait le i)ius souvent, de crainle d'erreur, que deux et doux
faisaient bien quatre, et encore il ne s'y hasardait qu'après
avoir au préalable consulté les beaux esprits cl les connais-
seurs. Sans éducation, sans lumières, avec un goût sujet à cou-
teslalion, il parvint par l'amour de l'ordre et de la rectitude,
par l'envie de bien faire et la force de la volonté , h des résul-
tats que des iirioces plus intelligents et plus éclairés n'ont jias
alteints. Le roi ne voulait point i|u'il y eût en France une par-
celle de talent et de génie qui ne concourût à sa gloire ; il n'en
faut pas davantage pour faire un gr.ind règne et un grand
siècle. Molière, tel que nous le voyons, était impossible sans
l'appui de Louis XIV. Ayant pour ennemis acharnés les gens de
cour, les précieuses et leur immense coterie, le clergé entier,
les médecins, il eût succombé vingt fois. M. de La Feuiliade
l'eût fait assommer après la Critique de l'École des Femmes;
on l'eût mis à la Bastille au seul soupçon de l'existence du
Tartuffe. Il renonçait ù écrire, et il se bornait à des ouvrages
innocents et sans portée, comme le Dépit amoureux.
Molière était de la maison du roi , en qualité de valet de
chambre et tapissier; il était de semaine à son tour pour faire
le lit de sa majesté, Louis XIV ayant souhailé que M. Poqueiin
KKvri. lU". i'MUS. ir>r>
ronservAt son emploi. Il avait les enlrées dans la cliainbpe. au
\>('.Ul lever, an déboKer e( an coucher. Le roi le recevait volon-
tiers de bonne humeur, s'infoi mail s'il avait un ouvrage sur le
chantier, si son Ihéâlre allait à son gré. Coniine il avait plus à
lui diPL' qn'ù la pluput des grands seigneurs, et qua les sujets
de conversation fournis par la présence de Molière pouvaient
intéresser les as-istants. le roi lui parlait beaucoup, tandis qu'il
en finissait en d«ux mois avec les princes eux-mêmes. LouisXIV
aimait Molière, et ne craignait pas d'exciter dj-s jalousies par
ses familiarités avec un comédien dans letiuel les ambitieux ne
voyaient j oint un rivai. Un mol amical ou u;i sourire adressés
à Lauzun valaient une dignité ou un ordre; adressés à Molière,
ils n'engageaient à rien. Mais le jour où ce comédiei; passa sur
le corps à tous ces grands personnages, et i)riî pour un instant
le rang de prince , quel saisissemiMit parmi les gens de cour !
Ce fut à n'en pas croire ses yeux, .\vant de couler comment le
fait arriva, c'est ici le moment de dire (juelle était l'éticiuelle
de la chambre , et combien elle ajoutait au prestige de la ma-
jesté royale.
Le premier valet de chambre en (piartier couchait sur un lit
de camp dressé au pied de celui du roi, en dehors de la balu-
slrade; il se levait doucement , une heure avanl sa majesté,
!.'habillait dans l'anlichambre, et aiiait avertir le grand cham-
b;;llan et le premier gentilhomme en année, s'ils n'étaient point
encore arrivés. Un <iuarl d'heure avant d'éveiller le roi, on en-
trait dans sa chambre allumer le feu ; on ouvrait les volets sans
lu uit, et on enlevait la bougie et le usortier. Ce mortier était un
vr.se de bronze dans leipiel un gros morceau de cire jaune, posé
dans l'eau, bifi'ait au moyen d une mèche. On ôtail le lit de
camp et la collation de nuit ai)peiée Ven-cas. Nous verrons
plus lard en quoi elle consistait.
L'heure à laquelle le roi avait commandé (|n'on l'éveillât ve-
n-int à sonner, le premier valet de chambre s'ajiprochait du lit
et disait :
—• Sire, il est l'heure.
il ouvrait alors aux garçons de la chambre : l'un d'eux allait
au f/ohelet , et nn antre à la bouche, commander le déjeuner
du roi; lUi lroisi(inc prcnai! pos^cssioii de !a porte. Tant (pi'il
136 REVUE DE PARIS,
y était, il ne laissait passer que les personnages ayant les en-
trées au lit du roi.
En 1664 , la liste se réduisait à ceux dont les noms ou les
litres suivent :
Monsieur, frère du roi;
M. le Prince (de Condé);
Le prince de Conti ;
Le duc de Longueville ;
Les ducs de Vendôme et de Beaufort ;
MM. de Lauzim, de Guiclie, Vardes et Dangeau (l'année sui-
vante, 1665. MM. de Guiclie et Vardes furent exilés à cause de
l'affaire des lettres anonymes, et D;ingeau se rendit sans doute
importun, puisqu'il fut remis aux premières entrées. Lauzun
seul resta);
Le confesseur du roi;
Le premier médecin (Vallol) ;
Le premier chirurgien (Félix),
La porte s'ouvrait à deux battants pour Monsieur , à un seul
battant pour les autres. En entrant, on s'approchait du lit, en
dehors de l'enceinte, et on se tenait en silence. Le roi étant en-
core couché, M. Boiitemps, premier valet de chambre, lui
versait de l'espril-de-vin sur les mains; le grand chambellan
présentait l'eau bénite, et quand Sa Majesté avait fait le signe
de la croix , on pouvait lui adresser la parole. Un quart d'heure
se passait en conversation, puis on voyait arriver le barbier
Quentin, tenant deux perruques ou plus; le roi en choisissait
une que le sieur Quentin emportait pour la friser et l'accom-
moder. Au sortir du lit, le rui mettait ses mules et sa robe de
chambre, présentée par le grand chambellan; il s'approchait
ilu feu et s'assayait dans le fauteuil , tandis qiie les garçons de
garde-robe franchissaient l'enceinte et enlevaient le haut-de-
chausse et l'épée. Monsieur |)résentait, entre deux assiettes de
vermeil , une serviette dont un coin était mouillé ; le roi se la-
vait le visage, en attendant (|ue le barbier vint raser la barbe
et (ailler ou parfumer les moustaches. Ces préliminaires, si
courts, étaient fort précieux pour les gens de l'entrée au lit du
roi , qui avaient les premiers l'oreille de Sa Majesté. Une fois
Louis XIV assis au fauteuil, on annonçait dans l'antichambre
qu'il faisait enfin petit jour, et cpie le j élit lever allait com-
ÏW.YVE bV. l'AP.IS. 1.-7
mencer. Le premier gentilhomme ôtait le bonnet de nuit de la
îL'te du roi , qui demandait à l'instant même la pretnière eti"
trée. M. Bontemps répétait à haute voix :
— La première entrée.
Aussitôt le garçon de la chambre ouvre la porte, et les
courtisans favorisés d'un brevet d'entrée se présentent. Leur
nombre n'est pas considéiable. Ce sont MM. de Mazarin ,
Villeroi , Berinijhen, et quelques autres des plus confidents
(|ii'ait eus le roi , comme on disait alors. Pour le service, on
fait encore passer les secrétaires du cabinet, les lecteurs, les
contrôleurs de l'argenterie , les médecins ordinaires , l'apo-
lliicaire en chef, le commandant des équipages , le concierge
lies lentes.
Quentin peigne le roi, qui se peigne aussi lui-même. Un valet
(le chambre tient le miroir. La toilette marche encore lente-
ment , et , quoique Louis XIV ne fasse guère au petit lever que
se nettoyer les ongles, cela dure assez pour qu'on ait le
trmps de lui en dire long, de lui compter les nouvelles et de
lâcher de le mettre en bonne humeur. C'est le moment où les
llaltenrs savent i)rofiler de la paresse du matin , du négligé de
la robe de chambre, pour avancer d'un jias dans l'intimité du
monarque. L'absence de la peiTU(|ue est d'un poids impossible
à déterminer dans l'abandon où semble alors la majesté royale.
L'arrivée de celte perruque apporte un changement à l'état
d'esprit de Sa Majesté , aussi bien qu'à réti(|uelle. Quentin pa-
raît, tenant à sa main les petits cheveux. Dès (|uils sont
placés sur la télé du roi. les officiers de la garde-robe entou-
rent le fauteuil, portant chacun une pièce de rhabillement, et
Louis XIV s'écrie :
— Ma chambre.
Le mouvement et l'activité succèdent au calme. Le grand
lever commence. Les huissiers de la chambre s'emparent delà
porte. On laisse entrer les ambassadeurs, les ducs et pairs,
les maréchaux, les lieutenants généraux, les prélats de
l'Église, etc.. et enfin ( en 1G90)M. Racine! Pour ces dernières
entrées, il n'est pas besoin d'un brevet. Avant d'ouvrir à ceux
<[ui ne viennent pas tous les jours , l'huissier dit leurs noms an
premier gentilhomme, qui les répète an roi. Si Sa Majesté ne
fait point de réponse , on leur ouvre la porte. M. Racine entrait
12.
138 fiEVCE iil-: PARIS.
(oui droit , sans qu'on allât demander pour lui. Le service
anienait une si grande foule d'officiers de la bouche, du
gobele!, des écui ies, des chasses el de la maison , que nous en
négligeons l'énuméralion . comme inutile el sans inlérél,
Cepcndanl le roi commence à s'habiller dans le fauleuil.
Chacune de ses bardes, apporlée de la garde-iobe par les
garçons, passe entre plusieurs mains avanl d'arriver jusqu'à
lui. On lui présente d'abord son haut-de-chausse , aucjuel sont
allachés ses bas de dessous , el il les niel lui-même. Ensuite on
lui offre plusieurs paires de bas de soie , d'estarae ou foulés ,
suivant la saison. Un valet de chambre ordinaire lui chausse
ses souliers, dont les boucles sont de diamants, et il attache
lui-même ses jarretières. Cela fait, le sieur Quentin rase le roi.
Pendant celte cérémonie, un officier de la bouche apporte sur
un plateau de vermeil le déjeuner , qui se compose d'un
bouillon. Il le donne au grand chambellan , qui le met sur un
guéridon. Anssilôt que la barbe est achevée, le roi déjeune.
Deux officiers i\u gobelet tiennent le vin et l'eau; un troisième
jiorle une serviette dans une soucoupe de vermeil. Le piemier
genlilhonuiie goûte le vin et l'eau , essaie le verre, le rince
lui-même, et le présente au roi, qui se verse à boire. Or, il
faut que Sa Majesté s'essuie , et comme la présentation de la
serviette est un des articles d'honneur, c'est Monsieur ou le
premier prince du sang qui oui le privilège de l'offrir. Ceci
amène i:n incident compliqué : Monsieur étant frère du roi, on
est aussi honoré de le servir, et, pour donner la serviette, il
faut qu'il se débarrasse de ses gants el de son chapeau. M. le
grand chambellan se détourne donc du service du loij il jtrend
les gants el le chapeau de Monsieur; mais, coniine le frère de
Sa Majesté ne peut pas recevoir la serviette des mains d'un of-
licier du gobelet, le premier gentilhomme ou le grand maître
de la garde-robe laissent aussi le serv.ce du roi pour passer la
serviette à Monsieur, qui la présente enliii au roi.
•Quand Sa Majesté a déjeuné , elle quille sa robe de chambre.
Le grand iiuiitre de la gardeiobe lire la camisole de nuit par
la manche droite, el le premier valet de garde-robe par la
manche gauche. Le roi oie les reliques pendues à son cou. Le
premier valet de chambre les enferme dans un petit sac, el les
porte, avec la montre et la bourse, dans le cabinet. Ici com-
KF-VUt Dr. PAniS. 130
mfince IVpisode intéressant et épineux de la chemise. En dehors
des officiers rie la chainl)te, la chemise ne peut être donnée que
par Monsieur , M. le Prince, M. de Conli , son frère, ou M. de
Loiigiieviile. Si aucun prince n'assiste an lever, la chemise re-
vient au grand chambellan. A l'ordinaire , voici par <|uels
ricochets celle pièce de 1 habillement arrive aux épaules de Sa
Majesté : le premier valet de garde-robe apjjorle la chemise
dans un plateau de vermeil et recouverte d'un lalïetas blanc. Il
la remet au premier genlilhomme. tandis que Monsieur donne
son chapeau et ses ganis au grand chambellan. Le frère du roi
prend ensuite le plaleau des mains du premier genlilhomme,
découvre la chemise , tl s'approche du fauieuil. Dmx valets de
garde-robe soulèvent ensemble la robe de chambre du roi en
manière de rideau , et c'est deirière ce rempart que le change-
ment s'opère. Le premier valet de chambre aide Sa Majesté à
passer la manche droite , e! un garçon de garde-robe se charge
de la manche gauche. Le roi se lève du fauteuil. Monsieur re-
prend ses gants e! sdn chapeau , et délivre aussi le grand-cham-
bcilan , qui aide Sa Majesté à nouer ses cordons et à bou-
lonner son haut-de-chausse. Alors ie ridi-au tombe , et les
assistants peuvent regarder le monarque debout en manches de
chemise.
. Pendant celle première parlie de la toilette , le roi n'a guère
vu que les princes. Les courlisans , à distance du fautenil,
ont causé entre eux . et lorsqu'iis font trop de bruit, un huis-
sier vient les prier poliment de parler bas. C'est à la seconde
partie que la conversation devient générale. On enlève le fau-
teuil. Le roi , élanl debout . s'adosse A la cheminée j tout le
inonde peut lui adresser la parole. Le reste de la toilette ap-
partient uni(|uemenl au grand-maîlre de la garde-robe; c'est
lui qui offre les nœuds de cravate h choisir ; il attache la veste,
l'habit, la ceinture, Tépée , le collier des ordns ou le cordon
bleu. Il donne aussi le mouchoir, la canne, les gants et le
chapeau. Les jours de grande cérémonie, c'est encore lui-(iui
apporte le manteau, et présente Justju'au sciptre et à la cou-
ronne, s'il y a lieu. La raison en est facile à comprendre :
loules ces ( hoses demandent à être mises avec goût , et il faut
que le grand maître en ait fait une étude; personne ne saurait
l'y aider ou le remi>lacer. Tandis «pie le roi cause en achevant
HO WFM \: DR t'Vi-.IS.
de s'habiller, un page de la chambre pose devant le lit un car-
reau de tapisserie. Sa Majesté quille la cheminée, dépasse
la balustrade d'enceinte, s'agenouille sur le carreau pour
dire ses prières j alors on ouvre les portes , et la foule se
retire.
Louis XIV dînait au sortir de la chapelle , car il entendait la
messe tous les jours. Habituellement on servait à dix ou onze
heures du matin, dans les appartements, et en famille; les
duchesses étaient assises , et les autres dames debout à l'enlour
de la table. Les violons jouaient , dirigés par M. LuUi ou M. de
La Lande, qui étaient chargés de connaître des voix et
instruments pour faire bonne musique au roi. On appelait
cela dîner en famille royale.
Souvent Sa Majesté dînait seule dans sa chambre. On n'y in-
troduisait alors que Monsieur et ceux à qui nous avons vu l'en-
trée auprès du lit. Le frère du roi présentait la serviette , après
quoi Sa Majesté lui disait :
— Asseyez-vous , Monsieur.
Le premier geiililliomme a|)prochait un siège, mais Monsieur
restait debout jusqu'à ce (jue le roi eût ajouté:
— Monsieur , vous pouvez vous asseoir.
Le dîner achevé, Sa Majesté passait dans son cabinet, où
Monsieur pouvait seul l'accompagner. Plus lard , monseigneur
le dauphin eut, dans la chambre , les mêmes privilèges que le
frère du roi , ainsi que le duc de Chartres { le régent ) et les en-
fants légitimés.
Lorsqu'il y avait chasse, promenade ou tir, les courtisans
n'assistaient pas à la seconde toilette qui précédait la sortie du
roi. Pour é|)argner ;i Sa Majesté la peine de ré|»éler à ses gens
ce qu'elle voulait faire, les officiers jugeaient par les change-
menls de l'habillement du but de la promenade.
— Le roi demande ses éperons.
Aussitôt on court préparer les chevaux de selle. M. le pre-
mier écuyer se place au bas de l'escalier. Comme le roi ne sort
du château qu'en carrosse , les chevaux suivent, et Sa Majesté
ne les monte que dans la campagne. Au bas des degrés , M. le
Premier reçoit des maii s Au porle-manteau l'épée qu'il remet
au roi à la descente de carrosse. Si le roi n'a pas ses éperons ,
le porte-manteau garde l'épée.
r.FVî'K m: imp.k. m
Les fonctions du porte-manteau sont dignes d'être rappor-
ts 's. C'est lui qui tient les hardes et les objets que Sa Majesté
<liiille pendant la promenade, le tir ou la partie de paume : le
miiichon , la canne . le chapeau , la montre. Il a une pochette
faite exprès à son haut-de-chausse pour y mettre les reliques.
LUi.ind le roi joue, le porle-manteau présente les balles à Sa Ma-
jesté. Il paie les frais du jeu et commande, pour le maître de
paume et les officiers qui assistent à la partie, une colla-
lion honnête , si on est après dîner, ou un déjeuner si c'est le
matin.
Il ne faut pas croire que pendant les sorties du roi l'étiquette
s'endorme un instant. La chambre est un sanctuaire où le feu
sacré brûle encore en l'absence du dieu. Un garde en faction
se lient devant l'enceinte et ne laisse point approcher de la ba-
lustrade. Les dames qui visitent l'appartement doivent faire la
révérence en passant devant le lit de Sa Majesté !
Autour de la promenade s'opère le débotter. C'est le moment
ou l'on parvient le plus aisément auprès de Louis XIV. On y re-
lî'.uve les gens des entrées, grandes et petites. D'autres cour-
! ins se glissent dans la chambre sans qu'on les chicane. Mes-
sieurs les gentilshommes ordinaires peuvent y amener les
personnes qu'ils veulent obliger en les faisant parler au roi. Le
premier valet de chambre tire la botte droite , un gaiçon de la
chambre ôte la botte gauche. Si Sa Majesté fait une toilette
complète, un prince offre encore la chemise ; mais , s'il n'y a
point de prince au déboîter, ce qui arrive souvent, c'est
le grand chambellan qui offre la chemise.
Les jours de chasse au cerf, le roi donne, après le débotler,
une collation aux dames qui l'ont accompagné. Cette collalion
est servie dans le cabinet 5 excepté le grand chambellan, le
piemier gentilhomme, le grand maître de la garde-robe et les
officiers nécessaires au service du repas , les hommes et les
princes eux-mêuics en sont exclus.
Pour ne |)oint nous arrêter à des détails trop minutieux ,
nous passons sur la fin de l'après dîner , et nous arrivons à la
nuit. On allume les lustres ordinaires dans les appartements.
Pailout où le roi circule, deux huissiers marchent devant lui ,
portant des flambeaux d'or avec des bougies. Monsieur est aussi
précédé par ses huissiers munis de flambeaux d'argent. Ils
m ilKVlF. !>F. Î'ARIS.
l'éclairenl purloul, à l'exceplion lie la cliambie du lOi , dont
ils n'ont pas IVntrée. Lorsque Monsieur y pénètre, ses gens
rallendiiiU dans ranlicham!)re.
En liiver, i! y a de trois joui s l'un. flr/;,oa;7e/«e«#s au château,
et de trois jours l'ini comédie françiise ou ballet. Les soirs
d'appartement, on allume les luslresextraordinaiies. On dresse
des tables pour toutes sortes de jeux : les caries, les dés , le
Iric-lrac, les échecs, le trou-madame. A partir de l'année 1C95 ,
il y eut un billard chez le roi , qui s'était pris de passion pour
ce jeu nouveau. M. de Chamillard y excellait. Le roi n'assiste
point sux appartements. C'est un régal qu'il donne à sa cour,
et il prend ce temjjs pour aller voir M""' de La Vallière avec
ses amis les plus intimes. O.i joue jusque dans sa chambre et
son cabinet ; mais deux gardes en faction emi)èchpnl d'entrer
dans leuceinte du lit, et ne soutfient pas qu'on approche du
l)ureau ni de la table de travail.
A moins que le roi ne soit incommodé ou qu'il n'ait pris mé-
decine, il soupe toujours en famille; les princes, les prin-
cesses du sang et les enfants sont du repas. Les dames as-
sises et debout autour de la table, comme au dîner; il y a
musique.
Après le souper , le roi va souvent au salon de la reine. Pen-
dant ce lemps-lù on commence dans la chambre les préparatifs
du coucher. Hnw officiers du gobelet a|»porlent la collation,
appelée en cas de nuit. Elle consiste en trois petits pains, deux
bouteilles de vins différents, dont une d'Espagne ou de niuscat,
un flacon d'eau , un verre, une lasse de vermeil , plusieurs ser-
viettes el trois assieltes. Pour en faire l'essai , le premier valet
de chambre goûte le vin et l'eau. On place !e fauteuil devant
le feu. Le barbier QuiMilin pré|)aie les peignes. Un valet de
chambre dispose dans la ruelle les coussins sur les<iuels le roi
doit dire ses prières. Il allume le bougeoir à deux bobèches et
se lient dans l'alcove. Les officiers de la garde-robe éialent la
robe de chambre sur le dossier du fauteuil, et les bardes de nuit
sur la loilele de velours louge.
Dès que Sa Majesté quille les salons et se retire par les petits
aiipartemenls pour aller se coucher , les gens des entrées
grandes et petites vont à la chaud)re ; l'huissier les reçoit. Le
roi arrive bieiilôi p,ir la j'orle di- son c.ibinol . où il lionvele
REVIF DE l'AKlS. 143
;;rand inailre O.k'. la garile-rolje , auquel il donne son clia;)eau ,
ses ganis el sa canne. Ccini-ci les passe à un valel de chambre,
qui poite l'épée dans l'encpinle du lit. Comme il y a loujouis
foule dans ce moment, i'iiirissier de rin(érieiir fait ranj^er les
assislanis pour que le roi enlre dans sa ruelle. L'aumônier ac-
compagne Si Majeslé, prend le !)Ougeoir el récite l'oraiso;! :
Qnœsumus , omni'potens Deun , e[c. Quand le roi fait le signe
de la croix el se relève, le premier valet de chambre ôle !e
bougeoir à Tanmônier , prend les reliques, la montre, et
marche devant le roi jiis(|u'au fauleuil.
— A qui Voire Majeslé veut-elle donnerJe bougeoir ? dit le
grand chambellan.
Le roi parcotiit des yeux l'assemblée, désigne la |)ersoniic
qu'il honore de celle faveur. L'éiu s'avance, el soutient le bou-
geoir pendant la toilelle de nuit. Le grand maître de la gar(l;>
robe débarrasse Sa Majeslé de toutes les bardes dont il a seul la
surveillance , et le roi s'assied ensuite dans le fauteuil. Chacun
défait le soir ce qu'il a mis le malin. La cérémonie de la ch,-
mise s'opère de la même façon qu'au lever. Il y a seulement
une personne de plus derrière le rideau , celle qui a 1 honneur
du bougeoir. .\ussilôt que la robe de chambre est endossée, le
loi se lève et fait un salul à la compagnie. Le |)remler geniil-
homme reprend le bougeoir, cl les huissiers crient :
— Allons, messieurs, passez.
Tandis que la cour se relire, le capilaine des gardes , le com-
mandant des cent Suisses , el le colonel des gardes françaises ,
reçoivent du roi le mot d'ordre. Ils sortent les derniers. Les
grandes entrées étant fermées . il ne reste i)!us (|ue les gens (jui
ont la petile entrée le matin. Quelquefois les violons jouent
pendant le petit coucher, mais cela n'est pas fréquent.
A l'instant où la porle est fermée , on enlève les cheveux t\u
roi et on le peigne sur un |)liant. près de l'enceinle du lit. In
valet de chambre pose sur la balustrade plusieurs mouchoirs el
bonnets de tuiil ; le roi en choisit un que le premier valet de
chambre Itfi attache sur la léle, après qu'il seit lavé le visajye
avec la serviette mouillée. Sa .Majeslé dit ensuite à quelle heure
elle veut qu'on l'éveille , et commande les babils qu'elle désire
mettre le Icisdemain. L'huissier ouvre de nouveau la porte, fait
sortir les petites enirtej . le chambellan, le premier genîil-
Hi iiEXLL DH PAlilS.
I
homme, et sort lui-même le dernier. Il ne reslc jiius que le
premier valet de chambre , M. Bonteraps, et ses garçons de
chambre. Avant de se mettre au lit. le roi passe un quart d'heure
dans le cabinet où sont les chiens; il s'amuse à les flatter, et '
cause avec le porte-arquebuse, pendant qu'on dresse le lit de I
camp du valet de cl)aml)re en service de nuit. Lorsqu'il rentre, '
on allume le mortier et une bouf;ie dans un coin. Ces deux lu-
mières brûlent jus(|u'au matin. Le roi étant couché , le premier
valet de chambre ferme les rideaux du lit, tire les verroux des
portes , et sort par le cabinet.
Si le roi veul se ^ndre à l'appartement de la reine, M. Bon-
temps envoie avertir les femmes de la visite de Sa Majesté. On
ferme les rideaux de la reine. Le premier valet de chambre,
marchant devant le roi, porte l'épée et le bougeoir. 11 entre
ainsi jusque dans la ruelle et dépose l'épée auprès du lit, sur
un pliant , du côté où le roi doit se placer, puis il se retire avec
les femmes.
En temps de guerre, lorsque le roi va en campagne, on em-
porte deux mobiliers complets de la chambre, et partout où
Sa Majesté s'arrête . on lui dresse un ai)partfmenl que l'on
dispose comme celui de Saint-Germain ou de Paris , autant que
les localités le permetient. L'étiquette s'y pratique au lever et
au coucher de même ([u'en temps de paix el au château.
Il semble , à voir cette cérémonie assez expédilive et le grand
nombre des personnes présentes, que l'occasion d'y faire sa
cour et de dire ce qu'on oirhaile n'y soit pas facile à saisir 5
c'est pourtant là que les ambitieux et les fins courtisans glissent
leur requête à l'oreille, réparent leurs erreurs, jugent du degré
de faveur où ils sont par la mine que leur montre le monarque,
éclaircissent les sujets de griefs, combattent la cal(»mnie, rl.s-
quent la plaisanterie et le sarcasme, el arrachent le bon nuit
qui les fait riches ou puissants. C'est le terrain le plus glissant
pour le maladroit . l'imiiorlun , Tiiomme disgracié de la nature
ou enrhumé, car Louis XIV a horreur dos rhumes el de la
laideur quand elle dépasse un certain degré; mais c'est l'arène
la plus favorable pour l'homme adroit (|ui a du coup-d'œil, la
repartie prompte et surtout la présence d'esprit, el une audace
bi'.ii déguisic sous le ujasque de lenjouemenl. C'est au petit
HF.VLE DE PARIS. IJo
lever, quand le roi n'est pas encore rasé par Quentin, et qu'il
n'a pas ses idées bien nelles , que Lauzun lui arrache la per-
mission d'épouser la grande Mademoiselle, la cousine germaine
de Sa Wajeslé. Le roi est le plus honnête homme de son royaume
et n'a qu'une parole. Le consenlemenl lâché, lout le monde dit
que Lauzun épousera Mademoiselle. Cependant c'est au petit
coucher, en offrant la chemise, derrière la robe de chambre,
que Monsieur el M. le Piince excitent le roi à retirer sa pro-
messe. Il se rétracte, pour la première fois de sa vie. Alors pa-
raît ce visage de Lauzun , si plein de résignatiofi et de déses-
poir; le roi, confus en présence de ce remords vivant, l'accable
de faveurs pour le consoler de son mariage manqué.
C'est au petit lever que Vardes , froidement accueilli , se
creuse l'esprit à chercher comment on a pu découvrir sa lâcheté
de lettres anonymes. 11 veut faire le plaisant et l'hommedégagé.
Le malheuieux s'enferre de plus en plus. Un regard terrible du
roi le glace jusqu'au fond de l'âme. Il sort bouleversé, rentre
chez lui el trouve le capitaine des gardes, qui l'arrête et le
mène en prison.
C'est au lever et au coucher du roi, qu'on voit pendant trois
mois le noble et discret Lavauguyon , appuyé sur la balustrade
du chevet , comme une image de la mélancolie , attendant l'effet
des promesses du roi.QucI(|ueschétives dettes, une répugnance
invincible â faire l'importun , un cœur trop délicat , telles sont
les causes de sa tristesse et de son silence. Cn beau matin , on
ne voit plus i)ersoniie contre l'enceinte : Lav;iuguyon s'est brûlé
la cervelle , et Louis XIV désolé brusque M. Bontemps et gour-
mande Quentin lui-même.
C'est assurément au grand lever que M. Racine, après avoir
imprudemment critiejué Scarion devant sa veuve devenue reine
de France, remarque un changement notable dans l'accueil du
roi, et s'en va mourir de chagrin , laissant sur son bureau le
plan d'une belle Irajjédie. Hélas ! monsieur Racine. poin(|uoi
prendre les faiblesses du courtisan , vous qui étiez le pruice des
|)Oëtes vivants? Le vieux Corneille , regardant ses lauriers (|ui
se desséchaient avant de re|)ousser sur son tombeau , n'était
point mort des dégoûts que vous lui aviez attirés. Il n'avait pas
cédé un seul jour à la Parque, et s'était couché dans le cer-
tuii! , unii cluugé d'ans cl pKin dii tonli nicc d.nis !<• ju.'^f^nviil
3 ( j
116
UEVLE DE PAKIS.
de la poslétilé. II fallait faire comme lui , renlrer chez vous ,
désabusé sur les vanKés de la faveur, pour écrire paisibîemenl
votre Iphigénie en Tauride.
Mais revenons à l'année 1C64 et à Molière. On voit par ce.
qui précède qu'il jouissait des entrées à toute heure, en (pialilé
de valet de chambre. A moins d'un congé, ses Iravaux et son
Ibéàlre devenaient incom|tntil)les avec son emploi. Puisfiii'i!
était plus souvent parmi ses camarades ou dans sa maisonnetle
d'Auteuil qu'au lever d» roi, il faut que Louis XIV l'ait quel-
quefois dispensé d'un service qui reùt mis nuit et jour aux
ordres de M. Bontemps. Il venait au château comme ami et
comme courtisan ; son emi)loi était un prétexte, car il en fal-
lait un , et cette cour si prosternée devant le monarque était
d'un orgueil accablant jjour le reste du monde. Le roi ne faisait
rien sans dessein. Il savait parfaitement pourquoi, en s'adres-
sant à l'auleur du Tartuffe, il l'appelait Molièie, tandis que
les assistants disaient : y Monsieur Poquelin , valet de chambre
de .Sa Majesté. »
Qwe. le pauvre Molière a dû souffrir dans cette chambre si
méthodique, et que de passions il étouffait au milieu de c.ts
fadaises majestueuses ! MalfTié la mauvaise conduite de sa
femme, il adorait Armande Béjart , et tous les matins au petit
lever il retrouvait M. de Guiche qu'elle avait aimé, ou M. de
Lauzun dont elle était encore la maîtresse ! Heureusement le
roi témoignait tant d'amitié à Molière , il causait avec lui d'une
humeur si gaie, lui donnait tant de marques de sa bonté, que
cela rempilait un peu de baume sur ce cœur malade. Sa majesté
l'entrelenail sans cesse de ses comédies , des divertissements
qu'on y mêlait, du jeu des acteurs, lui soumettait parfois des ob-
servations et se rendait toujours à ses avis, en répétant : « Vous
devez avoir raison , vous vous y connaissez mieux que moi. «
Notre grand pbilos()|)he n'avait pas encore produit ses œu-
vres capitales. 11 en était i'i VJJcole des fonmes et à la Critique
dont celle pièce fut suivie. M. le duc de La Feuillade, détrac-
teur de la comédie, avait scivi de modèle pour le manpiis. On
peut juger de sa colère, lorscju'il se vil traduit sur la scène et
qu'il retrouva son mot de tarte à la crème , dont il avait ren)-
pli le chàtiau. Rencontrant un malin Molière dans uni; galerie,
le duc lui ouvre lesbras en le sup|)liantde permettre qu'il l'eni-
r.F.VUE DE PARIS. 147
l)iasse. Molière s'incline avec rospect pour recevoir celle ac-
colade, et M. de La Feuillade, itii saisissant la lète dans ses
mains, lui froKe rudement la joue contre les boutons de son
jiislaucorps.
L'année était maHirurouse. C'est dans le même temjis que
parait le lilielle infâme de Monlfleuri , acteur de l'hôtel de
Bourgogne , qui accuse Molière d'avoir épousé sa propre fille.
Cependant Belioc , poële de cour et valet de chamhre. voyant
ses camarades refuser de faire le lit du roi avec uu baladin, dit
un jour à Molière en ôtant sou clutpeau : « Monsieur, voulez-
vous bien permettre que j'aie l'honneur de faire avec vous le lit
de Sa Majesté? » Louis XIV veut être le parrain du premier en-
fanl d'Armande Béjart. Tout cela ne suffit |)as encore à relever
Molière. 1 es gens de cour l'accablent de mépris; les ofiBciers
du chàleau qui mang(Mil avec lui chez le contrôleur de la bou-
che quittent la lable en refusant de s'asseoir à côté d'un his-
trion. Molière leur cède la |)lace, et renonce à des droits (|u'on
assaisonne de pareils dégoûls. Le roi est averti par Belioc de ce
qtù se passe, il cherche dans sa lêle un moyen d'en finir une
fois pour toutes avec ces cruautés et ces jalousies.
Dans les récils qu'on a faits partout , Louis XIV. pressant
Molière par ses questions, le force d'avouer ces indignes trai-
tements. Il demande son en-cas de nuit , e( s'attable avec le
comédien. Il lui sert une aile de poulet , lui verse à boire, et
ajjpelle la première entrée. Ce sont les favoris et les grands
seigneurs seulement qui assistent au déjeuner.. A ce com|)te-Ià
le but ne serait atteint ([u'à moitié. Les ducs el pairs, parmi
lesquels est M. de La Feuilhide , attendraient encore à la porte
et ne sauraient la nouvelle que par les bruits de l'antichambre.
Mais l'intîexible étiquette et la simple vraisemblance prouvent
qu'il y a dans le récit deux petites erreurs.
Les détails que nous avons donnés sur le petit lever sont au-
thentiques , invariablement les mêmes dans tous les mémoires
du temps et les ouvrages (|ui ont traité de ce sujet. Le lecteur
a vu que la première entrée paraît au momint où le roi sort
de son lit et s'assied dans le fauteuil. Louis XIV n'a pas pu se
mettre à table étant encore couché. Il faut donc que cette |>re-
mière entrée ail eu lieu avant révénement. Le fameux coup de
ihéâlre des |)0i tes ouvertes pendant le déjeuni'r a dû s'exrouler
148 lîF.VlT. Dl' PARIS.
pour les personnes de la dernière entrée , où passe M. de La
Fenillade; c'est celle des courlisans; elle s'opère quand le roi
demande « sa chambie. •> En effet, la leçon n'est bonne et pro-
fitable que pour les gens de la cour et de la maison du roi. Les
princes sont trop haut placés et les favoris trop adroits pour
être ennemis de Molière. Les dernières entrées amènent les of-
ficiers de la bouche et de la chambre, ceux-là précisément qui
ont maltraité le poète. lî est donc physiquement et moralement
impossible (jue le déjeuner de Molière ait eu lieu avant l'instant
où le roi , assis au fauteuil . a demandé la première entrée.
Nous avons expliqué plus haut comment , en ouvrant les vo-
lets , on enlève immédiatement Vencas de nuit avec la bougie
et le murtier. Il se peut que les garçons de chambre ne le por-
tent pas loin, et que Louis XIV n'ait qu'un mot à dire pour
qu'on le reraelte sur le guéridon. L'aile de poulet dont on a
orné le repas ressemble fort à une amplification des narrateurs.
Le grand point n'était pas précisément de régaler Molière,
mais bien de le mettre à la table du roi , et même, selon nous,
la simplicité des mets ajoute ù l'impoi lance de la distinction.
Ce semblant de repas donne encore |)lus de prix et une signifi-
cation i)lus nette à la faveur. On s'est figuré apparemment (ju'un
aussi puissant monarque ne pouvait avoir moins qu'un poulet
rôti , pour les cas d'aiipélit nocturne. Ce luxe d'imagination est
une puérilité. Louis XIV avait l'odorat fort délicat; il eût diffi-
cilement supporté le séjour d'un poulet rôti dans sa chambre à
coucher et près de son lit. D'ailleurs la vérité a le pas sur tous
les raisonnements du monde. Il est certain que Vencasde nuit
se compose seulement de trois petits pains , de deux bouteilles
de vins différents, dont une d'Espagne ou de muscat, et d'un
flacon d'eau. IN'ous l'aimons mieux ainsi, tel que l'étiquette
lous le dorme , et s'il faut absolument que le convive du roi ait
le goîit flatté autant (pie l'amour-propre satisfait et le cœur
louché, on peut se persuader (juc les vins que Sa Majesté boit
sont exquis. Nous savons bien que, dans les cuisines du châ-
teau, ont eût facilement trouvé un poulet rùli. Le grand roi
n'était pas à cela près; mais le déjeuner était alors le jilus léger
des repas. On ne mangeait pas de viandes avant le dîner, qui
se servait à l'heure où nous déjeunons aujourd'hui. L'aile de
poulel n'est ni nécessaire ni vraisemblable. Ces légères erreurs
nrVl'K ItF. PARIS. MO
une fois relevées, le resle du récit n'a plus rien que de naUuel.
Voici donc comment les choses se sont passées :
Louis XIV vient de quitter le lit ; il a mis sa robe de chambre
et demandé la première entrée. Les assistants sont Monsieur,
frère du roi, M. le prince (de Condé), MM. de Guiche, Lauzun,
lîeringhen, et l'éternel Dangeau : Molière entre , comme em-
ployé dans la chambre; le roi , averti par l'honnête Belloc , des
impertinences et des basses envies de MM. les officiers , lui dit
aussitôt qu'il le voit :
— Est-il vrai, Molière, que vous faites maigre chère ici , et
que messieurs de la chambre ne vous trouvent pas fait pour
manger avec eux?
— Il est vrai , sire , que ces messieurs s'accommodent mal de
s'asseoir à côté d'un comédien ; mais j'ai soin de leur épargner
celle peine.
— Eh , où donc mangez-vous?
— Hors du château , Sire.
— Quoi ! vous allez dîner au cabaret, lorsque je vous donne
le couvert à la table du contrôleur! C'est une chose intoléra-
ble. Je saurai montrer l'état que je fais d'un ccunédien comme
vous. Sans doute vous avez faim ? Nous allons déjeuner ensem-
ble. Messieurs, qu'on nous serve mon en-cus de nuit.
Les valelsde chambre rapportent le plaleau qu'ils viennent
d'enlever et le renietttnt sur une lable devant laquelle on pose
deux sièges. (Le frère du roi lui-même ne s'asseyait jamais au
déjeuner de sa majesté.)
— Asseyez-vous, Molière, reprend Louis XIV, et déjeunez
avec moi.
Le roi prend un des petits pains, en donne un autre à Mo-
lière, et dit , ainsi que l'étiquette le veut :
— Faites entrer ma chambre.
La porte s'ouvre. La foule des courlisans , les ducs et pairs,
et parmi eux le duc de La Feuillaiie , paiaissent. Pour le ser-
vice entrent aussi tous les officiers de la chambre qui ont in-
sulté Molière. Le fauteuil du roi est vide. Les gens de cour
restent stupéfaits du spectacle incroyable qui s'offre à leurs
regards. Dans ce moment Louis XIV, attablé avec le comédien,
lui verse à boire!
— «Messieurs, dit le roi, vous me voyez occupé à faire
15i> fU;VL!i; DK ['AKIS.
minffGf Molière, que mes officiers n'esliineiit point d'assez
bonne comjjafjnie pour eux (1). »
Malifié la présence de ci-nx à ijiii s'adresse la leoon, ils sonl
de Iroj) bas élage pour que Louis XIV leur parle. C'est aux
fjrands seigneurs qui l'enloureiU que sa majesté dit en retour-
nant au fauteuil :
— Je pense que ces messieurs ne se laisseront pas prier deux
fois pour recevoir Molière à leur table et lui rendre ce qu'ils
lui doivent.
On imagine aisément de quelle confusion et de quel effroi les
coupables furent saisis. Autant les gens de celte grande cour
usaient de fierté îi l'égard de ceux (|u'ils se croyaient en droit de
mépriser, autant ils étaient souples et caressants pour les au-
tres. Ils ne se piquaient point de ménager leurs |)rocédé8 par
(Ips transitions subtiles, et passaient brusquement, sans pudeur
(''. sans peine, du comble de l'arrogance à la civilité la plus
obsé(|uieuse. Étiez-vous oublié du roi ou en disgrâce? vous
aviez cessé d'existei', vous ne comptiez plus sur la terre, vous
ne méritiez pas un regard seulement. Receviez-vous une marque
cerlaine de faveur? vous deveniez à l'instant un liomme ado-
rable, un demi-dieu. On n'allait pas avec vous par deux che-
mins : on vous pressait les mains, on vous accablait de pro-
testations d'amitié, on ne pouvait plus vivre sans vous. On
aurait dit volontiers comme Andromaque :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.
Et ceci n'est pas une exagération; ce n'est que l'exacte vérilé.
M. de La Feuillade, le i)liis déhonlé flatteur (jui fût sous le
ciel, ne reparla jamais de ses griefs contre l'auteur de la Cri-
tique , et celle tarte à la crêine (ju'il avait eue si fort sur le
cœur se trouva du coup paifaitenient digérée. L'histoire raconte
(|ue Molière reçut, le jour de ce déjeuner, des invitations de
toutes parts, chez les plus ricli 'S et les plus orgueilleux, sans
remettre au lendemiiin. Nous gagerions que le duc de La Feuil-
(1) Mémoires Ae Mme Campan. Hrot , Snpplèmenl à In vie de Mo-
liérr . etc.
RKVL'K DE i'ARîS. 151
lade n'arriva pas le dernier. Pour ce qui est des officiers de la
bouche et de la chambre , il va sans dire qu'ils s'estimèrent trop
heureux de manger avec M. de JMolière, leur cher confrère ,
qui faisait des comédies adinirab'es et qui raérilail si bien les
lionlés que le roi lui lémoijjnait.
Mais qui pourrait écrire ce qui se passa dans la lête du poëte?
Ouels mouvements la suri)rise et la reconnaissance firent naître
dans ce cœur si facile à remuer? De telles émotions ne pou-
vaient être exprimées que par celui qui les avait senties, el nous
regrettons vivement que son ami Chapelle n'ait jias mis par
écrit le récit <iue Molièie lui lit sans doute au coin du feu, à
son retour du château. Malheureusement Chapelle n'était qu'un
ivrogne, troj) occupé de ses plaisirs pour connaître le prix
inestimable de l'intimité de Molièie; au lieu de nous laisser
d'assez méchants vers, des chansons dont on ne se soucie plus
ou des épigrammes qu'on ne lit pas, il aurait pu recueillir les
détails les plus précieux, et tirer des seules conversations de
son ami , une ample matière à faire le livre le plus attachant et
le plus agréable.
Pour être jusie, nous ne devons pas terminer sans rappeler
au lecteur que M. le P.ince, qui était présent au déjeuner,
aimait extrêmement Molière. Ajjrès le roi , le vainqueur de
Rocroi fut le meilleur aj)pui de notre poëte, et, peut-être, si
l'on savait bien toutes les paiticularités de celle scène, décou-
vrirait-on que ce prince y joua son rôle. Le grand Condé allait
beaucoup chez Molière. Ayant reconnu (ju'il le dérangeait de
ses travaux, il lui avait fait promettre de venir à l'hôtel de
Condé toutes les fois <|u'il en aurait le temps, el (|uand Molière
r.rrivait, M. le Princ« renvoyait ses gens, rompait les audiences
el les visites pour s'enfermer avec le philosophe. Ils restaient
souvent ainsi à deviser ensemble pendant trois heuies sans in-
terruption.
Quant à Louis XIV , si on ne trouve pas qu'il s'est co!:duit
avec i'auleur du AJisanihrope comme le prince le plus vrai-
ment grand, le plus délicat ami , el le proti cleur le plus éclairé,
nous ignorons ce «lu'on enlend par un homme intelligent cl un
grand roi.
PAtjr, DE Musset.
LE
MARQUIS DE JERZAY.
I.
La petite province du Vexin, dont Manies est la capitale, a
toujours élé l'une des plus belles et des plus afjréables de
France. De tout temps la terre y a produit beaucoup, les habi-
tations y ont élé proches les unes des antres , les jardins bien
entretenus, les fermiers exacts à payer leurs redevances, et les
hôtelleries en état prospère.
En 1 649 , lorsque la guerre civile et les troubles de Paris fu-
rent au plus fort, le Vexin et la Normandie étaient assez heu-
reux pour n'avoir dans leurs cbam|)s les gens d'aucun parti.
Depuis la bataille d'ivry, on n'y avait point entendu le bruit du
canon, et les blés y poussaient paisiblement , tandis (|ue dans
jes autres provinces les pieds des chevaux ne laissaient pas aux
moissons le temps de voir ariiver la faucille. Cependant,
comme le Français est ingrat et turbulent, on était frondeur
en paroles dans le Vexin. On y adorait le duc de Beaufort,
M. de Bouillon et la duchesse de Longueville, sans les coii-
, naître. On avait une foi aveugle d;ins le courage et le génie
du coadjuteur, et on inventait cent histoires ridicules sur la
puissance de ce grand conspirateur. 11 devait amener le
triomphe de la bonne cause , à moins que la reine mi^re, Anne 1
RKVLE DE PARIS, 153
d'AuUiche, ut- vint à Lout de lui faite donner du poisoi! par
son cuisinier. Quant au cardinal Mazarin, c'était une âme ven-
dre au diable, qui avait ensorcelé In régente, qui enseignait
■ \ enfants de France à parler l'italien et voulait corrompre
!i- petit roi Louis XIV, Les curés débitaient ces belles choses
Il ii'urs prônes, et les paysans témoignaient assez leur haine
en donnant à des chiens le nom du premier ministre. On
niisait pas de la même insolence envers le prince de Condé,
qui tenait pour la cour, et dont la fortune nouvelle , la gloire
et l'intrépidité inspiraient au menu peuple une terreur in-
croyable.
La consternation fut grande dans le Vexin, lorsqu'on apprit
<j:ie la guerre paraissait près de s'éteindre et que les députés
(lu |)arlement s'accommodaient avec la reine à la conférence de
Uiiel. La tin du blocus de Paris et la trêve furent considérées
comme des calamités. On accablait de malédictions les bonnets
carrés, et l'on n'espérait plus que dans l'opiniâtreté du coad-
juleur.
A cette époque on voyait près du village de Bonniêre, sur le
bord de la Seine, un petit cliàleau érigé depuis peu en marqui-
sat, et dans lequel habitait un jeune gentilhomme qui avait tout
pour lui , comme disent les bonnes gens. Le marquis de Jerzay
était beau comme le jour, adroit, galant, courageux, et magni-
fique avec assez de biens pour ne pas craindre de se ruiner.
L'envie de plaire , une ambition mesurée, un cœur franc et hon-
nête . telles étaient ses (|ualités. Il avait aussi quelques graves
défauts : l'estime exagérée de soi-même, l'inconstance, la lé-
gèreté de tête, troj» de complaisance à se croire remarqué de
loules les femmes. C'était un véritable Français, vain, oublieux
et tendre, avec de la rectitude d'es|)rit et une conduite souvent
folle, mélange singulier de raison et d'extravagance, mais tou-
jours brillant dans ces travers particuliers à uotre nation, qui
passait alors pour la plus aimable du monde.
A l'âge de vingt ans, Jerzay fut maître de sa fortune. Le
vieux marquis, son père, avait recueilli de la gloire dan» la
guerre de la Valleline, et il avait en outre gagné l'amitié du
feu roi Louis XIII par son habileté à prédire le malin s'il tom-
J)erait de la pluie le soir. En récompense de ses services il re-
cul , pour son argent , la charge de porle-raanteau de Sa Ma-
irji RF.viir: i»k I'aris,
jcsté. avec promesse de la survivance. Le grand-père avait aussi
marqué à la cour de Hinri IV ; ce prince l'avait aimé, (|uoi(|u'il
eût osé parier d'amour à la reine Marie de Médicis, ce dont le
r;!eilleur des rois s'était plutôt diverti (jue fâché.
Lorsque notre liéros se trouva orpiielin, il édifia la province
par sa douleur et ses justes regrets; puis il se consola , comme
font les jeunes gens, chez qui la chaleur du sang ne souffre
pas quL' les cliagrins aient un long cours. Il monta sa maison ,
emplit ses écuries de chevaux, et courut les bois avec ses meu-
les. Il donnait les violons aux dames du pays une fois par se-
maine. Dévoué à la cour par goût et par intérêt, il attendait la
majorité du |)eli! roi pour demander son emploi , et se prépa-
rait à offrir le secours de son bras à la reine mère, si l.i guerre
venait à recommencer. Comme il |)ortait la lèie haute dans sa
province, et qu'il eût assez aimé à tirer sa rapière, les bouches
frondeuses restaient closes en sa présence , et l'on se cachait
de lui pour mal parler de M. le cardinal.
Sur les confins de la Normandie et du Vexin demeurait un
autre gentilhomme, que les petites gloires de notre marquis
empêchaient di; dormir. M. le chevalier de Menil, s'élant trouvé
comme lui maître à vingt ans de biens considérables, voulut
imiter Jerzay en toutes choses. Il eut aussi dt s violons à gages
et donna la musique aux dames. Ses habits étaient de même
forme que ceux du marquis, ses équipages du même modèle,
et tout son domestitiue organisé de la même façon. Jerzay
portait son chapeau (|uel(|ue peu sur le côté : le chevalier mit
le sien tout à fait sur l'oreille, et devint insensiblement la ca-
ricature de son voisin. On n'avait pas pour ses ridicules autant
d'indulgence que pour les défauts de notre héros , parce qu'il
ne les rachetait ni par des vertus ni par de la grâce. Jersay et
Menil firent amilié ensemble, jusqu au jour où de méchantes
langues s'amusèrent à brouillrr les caries. Pendant une dé-
bauche, des railleurs, échauffés par le vin, demandèrent au
chevalier si ses entrailles étaient en bon état lorst|ue Jt-rzay
prenait médecine. Dans un moment où les frondeurs se disaient
les nouvelles , un plaisant s'écria qu'il fallait |)arler bas, de
peur d'affliger Menil, (|ui devait de la reconnaissance à la reine
pour le bien que le feu marquis de .li;rzay avait reçu delà
vieille i-oii.. l.i; ch val:i"r se relira oiilrag ■!i.<:'me;it miilitié.
REVUE DE l'AKIS. 155
vcc le (rislt; soupçon ({u'om liail depuis longlenips à ses dé-
pens, tandis qu'il croyait pai lager éjîalement avec Jeizay l'ad-
uiiralion générale. Trop infatué pour s'en prendre à lui-même,
il tourna son dépit contre celui dont l'imitation lui avait si mal
réussi. Dès le lendemain, Jerzay ayant donné une demi-pislo!o
à un valet qui> lui tenait son cheval , on vit M.nil demander
l'élrier à un la(|uais du marquis , et lui jeter avec ostentation
un écu d'or. On connut ainsi que l'accord allait se changer en
rivalité. Le chevalier cessa en effet d'offrir l'exacte copie de
notre héros, et ne visa plus au contraire qu'à le contre-carrcr
ou à le surpasser en toutes choses.
Ces messieurs vivaient encore en bons voisins. Jerzay ne
s'embarrassait guère des changements survenus dans les idées
du chevalier. Des deux parts on se prodiiiuait les compliments;
mais la haine s'établissait à la sourdine. Cette haine était diius
l'âme de Mcnil bien pUiloi «|ue dans celle de Jerzay, qui m:
souhaitait de mal à personne , et qui attendait l'occasion du
chercher fortune sur une scène plus digne de lui que les prai-
ries du Vexin. Il ne manquait plus entre ces jeunes champions
qu'une paire de beaux yiux pour faire sortir de terre les tiois
furies et tourner ces enfunliihiges en une guerre acharnée.
Au village de Bonnière était un bac où l'on traversait la ri-
vière. Notre maniuis rencontra lui jour dans ce bac un genlh-
bomme du pays ([u'on appelait le sauvage parce qu'il vivait
bizarn-ment. Cet homme passait pour frondeur; mais il avait
une jolie fille qui n'inspira point à Jerzay les mêmes ré|!ii-
gnances que le père. M. d'Endreville ramenait du couvent
M"' Cécile. La jeune fille touchait à ses dix-sept ans, et, aus-
sitôt que le marquis l'eut regardée , il oublia la politique et la
fronderie pour faiie connaissance. La chose était difficile, car
le gentilhomme sauvage répondait avec brus<iuerie aux ques-
tions que Jerzay lui adressait pour nouer un bout de convei-
sation tandis tjue le bac cheminait lentement d'une rive à l'au-
tre. Sans se laisser rebuter, notre marquis poursuivit ses frais
de |)olilesse, et, tout en adressant la parole au père, il louinail
ses regards t\u coté de M"'= Cécile. Le lecteur n'ignore point
que rien ne s'airange poin- le commun des hommes aussi vite
ni aussi bien que pour les gens qui sont doués du côté de la
figure. Ceux-ci n'ont pas à se donner pour plaire la moitié des
156 REVLt; DE l'AKIS,
peines et des soins dans lesquels tant d'anlres se consument.
Auprès des jeunes filles surtout, qui se prennent par les yeux,
on fait plus de besogne par des agrémenls personnels qu'avec
tous les mérites du monde. Il ne fautdonc point s'élonner de
voir souvent dans la vie d'un beau garçon des incidents et des
coups heureux du sort qui n'arrivent point au vulgaire, parce
que les femmes emploient pour eux des abréviations toutes
particulières. Les regards ont un langage aisé à déchiffrer, qui
est involontaire et prompt comme la pensée : Jerzay, habitué
de longue main à recevoir par là des marques de préférence
qu'on ne soupçonnait pas. était peut-être excusable de se croire
au-dessus des autres. M"^ Cécile n'avait guère vu de jeunes
gens; les portes de son couvent venaient de s'ouvrir pour la
première fois . et le hasard la mettait tout à coup en présence
du i)lus aimable cavalier qui fût dans la province. Si le gentil-
homme était bien fait, la demoiselle était charmante , et trop
novice pour ne pas voir avec plaisir la puissance de sa beauté.
Le sang lui monta aux joues tandis que Jerzay perdait le fil de
son discours. Leurs yeux se dirent apparemment quelque chose
de doux et de significatif que nous ne saurions traduire, puis-
qu'ils rêvèrent tous deux A la rencontre chacun de leur côlo.
De retour chez lui , noire jeune marquis laissa ses chevaux
et ses chiens pour s'enfoncei' sous les arbres du jardin et penser
librement à M"« Cécile. En découvrant qu'il était blessé au
cœur, il serait peu-être tombé dans la mélancolie si sa pré-,
somplion naluielle ne l'eût soutenu. Il se rappela les coups
d'œil échangés, et, s'imaginant (ju'il avait inspiré de la sym-
pathie, il ne soupira pas trop pour un amoureux à son début.
Jerzay courut au village de Bonnière et descendit à l'auberge
du Taureau-Blanc. L'hôlelière, M'"'= Ledru, grosse comm.iv
qui se souvenait de sa jeunesse, eut pitié de notre marquis lors-
qu'il assura qu'il était fort malade, fort à plaindre et fort
amoureux. Elle lui promit de le servir autant qu'il serait
en son jiouvoir, et commença par une kyrielle de renseigne-
ments :
— On prétend, dil-elle , que le gentilhomme sauvage a plus
de biens <|u'il n'en étale. Son château, situé lù-bas au fond des
bois, a été brûlé du temps de la ligue, ei il n'en resU; plus
qu'un morceau tl deux luurtlUs. M. d'Ludrcvillu remplit ses
REVUE DE PARIS. lo7
devoirs de relijîiou; il n'a point de deltes et, paie comptant.
C'est un rude homme quand il se fâche , mais cela est rare.
Les uns disent qu'il fabrique de la fausse monnaie, les autres
qu'il ouvre ses portes , au petit jour, pour laisser passer la
chasse du diable, et qu'il donne à Satan la droite et le fauteuil
à bras comme à son souverain. Ce sont des contes bleus qu'on
débite dans les écuries et les cuisines plutôt que chez les pay-
sans. M. d'Endreville est tout simplement un politique , car il
reçoit des dépêches de Paris qui lui viennent par des exprès, —
Quant à la demoiselle , ajouta l'hôtesse en faisant claquer sa
langue, c'est un friand morceau, monsieur le marquis, mais
c'est de la fine fleur de sagesse et d'innocence j douce comme
une brebis , charitable au pauvre monde. Au lieu d'aller à
Rosny le dimanche, si M. le marquis vient à Bonnière entendre
la messe et se rafraîchir au Taureau-Blanc , il pourra voir
M"" Cécile dire ses prières comme une petite sainte.
— J'y viendrai assurément, ma chère dame.
Le siècle où vivait notre héros n'était pas , comme le nôtre ,
un siècle d'hypocrisie. Jerzay conta naïvement son aventure à
ses amis. Dès que cela fut venu aux oreilles de Menil, le che-
valier voulut voir M"'' Cécile , afin de railler Jerzay si elle
n'était pas aussi jolie qu'on le disait. 11 la trouva au-dessus de
sa réputation, et, se figurant aussitôt, par un faux point d'a-
mour-propre , qu'il était amoureux, il déclara hautement son
intention de courir sur les brisées du marquis. On eut beau le
plaisanter de cette passion prétendue qui lui poussait inconti-
nent, greffée sur celle de Jerzay : il jura ses grands dieux qu'un
des deux céderait bientôt le pas à l'autre, fallût-il pour cela
faire prendre l'air aux épées.
Notre marquis venait un matin de s'étendre sur des coussins
pour rêver à sa maîtresse, quand il vit paraître le chevalier,
muni d'une gravité d'ambassadeur.
— Monsieur le marquis, lui dit Menil, nous avons vécu jus-
qu'ici en bonne intelligence. Il serait dommage qu'il en fût au-
trement à l'avenir. Nous allons donc, s'il vous plaît, éclaircir
ensemble une petite affaire, après quoi j'espère que nous nous
entendrons à merveille.
— Je ne me plais pas dans les ténèbres, monsieur le che-
valier. Nous éclaircirons tout ce que vous voudrez.
3 14
158 REVUE DE PARIS.
— Vous aimez M"' Cécile, n'est-ce pas?
— Plus que je ne saurais vous le dire.
— Je l'aime autant, sinon plus que vous.
— Eli bien ! monsieur le chevalier, la chose est éclaircie :
nous l'aimons tous deux.
— Que va-t-il en arriver? Que nous nous donnerons l'un à
l'autre beaucoup de gêne. Partout où nous rencontrerons
M. d'Endreviile avec sa fille, nous ne ferons que nous nuire.
Quand vous serez à la droite de la demoiselle , vous me verrez
à sa gauche, car je ne reculerai point d'une semelle, à moins
d'un arrangement entre nous. Si elle vous donne à porter son
éventail , elle ne me refusera pas l'Iionneur de tenir ses gants
ou son masque. Nous exciterons ainsi sa coquetterie sans y rien
gagner. 11 serait mieux, comme je vous le disais, de nous en-
tendre. Le père est un farouche personnage qu'on ne sait par
quel bout entamer. Unissons-nous contre lui. Nous aurons à
tour de rôle un jour ou une semaine , et, au lieu d'être rivaux,
nous nous entr'aiderons. Vous me fournirez vos expédients, et
je vous suggérerai les miens. Ce traité, conclu par engage-
ment d'honneur, durera jusqu'au moment où l'avantage appar-
tiendra visiblement à l'un de nous deux. Le vaincu laissera la
place à l'autre sans hésitation.
— C'est une rêverie, chevalier. Cet accord chimérique au-
rait autant de netteté qu'il en faudrait pour qu'on demeurât des
deux paris en état de nier sa défaite. Est-ce que vous croyez
que, si je trouvais un expédient tandis que vous seriez de
quartier , je m'en irais vous le donner? Aussitôt qu'un de nous
sera préféré, il se moquera des prétentions de l'autre, sans
qu'il soit besoin d'un traité conclu , et , si ce bonheur-là
ra'arrive, je ne m'inquiéterai point que vous me laissiez ou non
la place.
— Vous refusez donc mon accommodement ?
— Je n'en veux plus entendre parler.
— Comme il vous plaira. Vous comprendrez trop tard voire
faute , lorsque vous me rencontrerez partout sur votre chemin.
— Je ferai comme si vous n'y étiez point.
— Et moi , je saurai bien faire en sorte que vous vous aper-
ceviez de ma présence.
— Tenez , monsieur le chevalier , éclaircissons les choses en-
REVUE DE PARIS. 159
core davantage. Je vois à tout ceci que votre envie n'est pas
tant de plaire à celte jeune fille que de ra'erapêcher de réussir.
Vous y perdrez votre latin , si elle me trouve à son goût. Celte
fantaisie n'est pas honnête, monsieur, et offre d'ailleurs quel-
ques dangers.
— Des dangers ? Je ne m'en soucie point.
— Ni moi de voire rivalité. Vous n'êtes pas amoureux, mon-
sieur; votre proposition le prouve suffisamment. Je gage que
vousne savez pas de quelle couleur sontles yeux de M"^ Cécile.
— Us sont du plus beau bleu du monde , et ses cheveux d'un
blond charmant.
— Et ses mains , comment sont-elles ?
— Je crois les voir : petites avec des doigts un peu longs
qui se relèvent à l'extrémité.
— C'est bien cela. Mais, dans son visage, n'a-l-elle pas un
signe qui vous a frappé?
— Je n'ai point remarqué de signe , répondit le chevalier un
peu déconcerté.
— Un détail , monsieur, ou, comme on pourrait dire , un
accident, qui dislingue son visage entre mille autres.
— La finesse des sourcils parfaitement arqués?
— Pas cela. Une beauté qui frappe au premier regard , etqui
vous tourne la cervelle à mesure qu'on y pense. Quoi! vous ne
l'avez pas aperçue ?
— Ses dents semblables à des perles ?
— Vous n'y êtes pas.
— M'y voilà. Le sourire qui est doux comme celui de la
Vierge?
— Monsieur le chevalier , s'écria Jerzay avec sévérité , non-
seulement vous n'êtes point amoureux , mais vous n'avez pas
même regardé avec attention.
— Eh ! que diable avez-vous donc vu de si étrange?
— Une fossette, monsieur, une fossette au menton, qui
donne un charme, une grâce inexprimables; une fossette qu'on
ne voit pas sans un saisissement qui vous Ole la raison. Voilà
où il fallait vous attacher. Allez, monsieur le chevalier , vous
TOUS moquez des gens à venir parler de voire passion, quand
vous avez la tête vide et que vous ne pouvez pas dire comment
est la personne dont vous prétendez être épris.
160 REVUE DE PARIS.
— Eli bien ! aimez-la pour cette fossette; moi, je raimerai
pour quelque autre chose .
— Vous n'êtes pas digne de l'admirer.
— Pourvu que je sois digne de l'épouser, cela suffira , car je
prétends en faire ma femme , je vous en donne avis.
— Et moi de même. Quelle pitié ! n'avoir pas vu cette fos-
sette !
— Corbleu ! vous me faites perdre patience avec voire fos-
sette. Faut-il vous prouver que tout ceci est sérieux? Prenez
votre épée et suivez-moi dans le jardin.
— Oui, c'est cela, il faut nous battre; nous n'en finirons
jamais autrement.
Jerzay mesura l'épée de Menil pour en choisir une de même
longueur; puis on descendit à la hâte au jardin, comme si
l'affaire eût été pressée.
— Voulez -vous convenir, dit le chevalier, que le premier
qui sera touché abandonnera ses prétentions sur la demoi-
selle?
— Par ma foi ! répondit Jerzay, quand vous réussiriez à me
larder de cent coups, je ne rabattrais pas un iota de mes pré-
tentions. Ceci montre encore que vous n'êtes pas amoureux. Vous
n'ouvrez pas la bouche sans qu'il vous échappe une preuve de
votre indifférence.
— C'est la fin qu'il faudra voir. Croisons le fer , monsieur le
marquis.
— Je suis en garde,
Menil, qui était le plus robuste des deux, voulut profiter de
ses avantages en passant sur son adversaire comme M. de
Coustenau dans son fameux duel avec l'abbé de Gondi ; mais
Jerzay , plus agile que lui , fit un bond en arrière , et, lui pré-
sentant la pointe de son arme , il lui perça le bras droit dans la
saignée. Le chevalier, sentant son épée lui échapper, la prit de
la main gauche.
— Vous avez gagné la partie , dit-il ; la revanche sera pour
moi un autre jour.
La rage de se voir vaincu se mêlant à la douleur physique,
Menil jura cent fois , avant de rentrer chez lui , de n'avoir point
de repos qu'il n'eût tué son rival, et il songea bien plus b. sa
vengeance qu'à ses amours.
REVUE DE PARIS. 161
II.
La blessure du chevalier n'offrait aucun danger, el se trouva
guérie en moins de huit jours. Comme les duels de ce genre
étaient fréquents alors, on ne pensait pas que ce fût la peine
d'en parler, à moins qu'il ne restât un homme sur le carreau.
Cependant le blessé eut soin de faire un peu de bruit, afiu
d'apprendre à 1^1""= Cécile qu'il s'était battu pour elle et qu'il
comptait recommencer. Ce fut pour son rivai qu'il travailla en
agissant ainsi. Les regards de la jeune lîlle eurent une douceur
mêlée d'intérêt, la première fois qu'ils rencontrèrent ceux de
Jerzay.
Un dimanche à la sortie de l'église, nos deux concurrents se
présentèrent à la fois devant M"" Cécile pour lui offrir l'eau
bénite. Les mains des deux cavaliers furent tendues en même
temps , comme s'ils s'étaient donné le mot. Avec cette présence
d'esprit que les femmes possèdent admirablement dans les occa-
sions d'importance, Cécile comprit aussitôt qu'elle ne devait pas
accorder de préférence au pied du mur. Elle feignit de ne pas
s'apercevoir du service qu'on lui voulait rendre, et, plongeant
ses doigts dans le bénitier , elle laissa les deux rivaux le bras
levé, le corps civilement incliné, les pieds en dehors elle cha-
peau à la main gauche.
— Que le diable vous étouffe, chevalier! dit le marquis
lorsque la demoiselle eut franchi la porte de l'église,
— Qu'il vous étrangle vous-même !
— Vous avez bien besoin de vous fanlasier pour une per-
sonne qui ne vous remarque pas, et de venir comme une mouche
vous planter toujours entre elle et moi.
— Il faut croire que j'en ai besoin, puisque je le fais. Si je
suis une mouche , vous êtes un frelon.
— Morbleu ! je veux que cela finisse.
— C'est mon avis.
— Si nous nous reballions ?
— Bien volont^rs.
— Voici un petit cimetière qui semble là loul exprès.
14.
I
162 REVUE DE PARIS.
— Va pour le petit cimetière.
Sans attendre que la foule qui sortait de Téglise se fût dis-
persée, les deux rivaux entrèrent dans leur champ-clos. Cette
fois.Menil mit dans son jeu toute sa science de l'escrime. Le
combat dura longtemps , et Jerzay, qui était plus animé que son
adversaire, manqua de prudence. L'épée lui effleura les côtes ,
mais sans entamer la chair , et , le hasard le servant , il toucha
Menil dans le poignet par un coup de maladresse.
— Ventrebleu ! s'écria le chevalier, me voilà encore empêché
par une égralignure. Monsieur le marquis, je vous ajourne à
quinzaine , et tout de bon cette fois , avec nos chevaux, deux
seconds et le pistolet à la main.
— Comme il vous plaira , chevalier.
Cette blessure, qui semblait plus légère que l'autre, eut
pourtant quelque gravité. Le bras enfla , et Menil se vit con-
damné au repos. Le dimanche suivant , Jerzay, se trouvant à
l'église seul maître de la place, s'abreuva d'oeillades qui appro-
chaient de la tendresse. Il sentit un petit frisson dans les doigts
de sa belle en lui donnant l'eau bénite à la sortie. Du caractère
dont il était , l'espérance lui serait venue à moins, il ne douta
plus qu'il ne fût aimé. Sa passion s'en accrut selon la règle
ordinaire ; la fossette au menton lui entra plus avant dans l'es-
prit, et cette folie qu'on appelle amour ne nous galope jamais
aussi fort, comme ditMontaigne , que lorsqu'elle s'attache ainsi
à quelque détail minutieux d'un beau visage.
Un matin que Jerzay passa devant le cabaret du Taureau-
Blanc, l'hôtesse accourut sur le seuil de la porte :
— Comment n'ètes-vous pas à Rosny, monsieur le marquis?
dit-elle. On y chasse un cerf ce matin, et vous y verriez
M. d'Endreville. Rien n'est si joli que M"o Cécile sur son petit
cheval , avec des bottines rouges.
— J'y serai tout à l'heure.
Jerzay piqua des deux, et l'hôtelière lui souhaita bonne
chance. Il rejoignit les chasseurs comme on se rendait au bois
où le cerf était enfermé. La première personne qu'il aperçut fut
Cécile à côté de son père. Il aborde le gentilhomme sauvage
avec courtoisie :
— Puisque mademoiselle votre fille aime la <^assc, monsieur,
je vous offrirai volontiers le libre passage sur mes terres.
REVUE DE PARIS. 163
Nous avons à Jerzay quelques chevreuils dont vous pourrez
disposer.
— Grand merci , monsieur; ma fille n'aime pas autant la
chasse que vous le pensez, et moi je suis ici pour affaires.
— Me permeltrez-vousdu moins, monsieur, d'envoyer quel-
quefois mes violons à mademoiselle?
— Une honnête fille n'a que faire des violons, et, s'il faut
tout vous dire, nous ne courons pas , vous et moi, le même
gibier. Mais comment n'êles-vous pas à la cour , monsieur le
marquis? Le manteau du petit roi sera bientôt assez long
pour qu'on le porte , et c'est un bel emploi que celui de porte-
manteau.
— Apparemment assez beau pour exciter de la jalousie.
— Votre responsabilité sera grande. Si le roi gagne un
rhume au jeu de paume , on vous accusera peut-être de ne
l'avoir pas couvert à propos.
— Je m'attends à trouver partout des plaisants ; je les sup-
porte dans leVexin, pour être bon voisin ; mais , à la cour, je
leur couperai la gorge.
Notre marquis s'éloigna de peur d'en venir malgré lui à une
querelle avec le père de sa maîtresse.
Cependant le veneur qui menait la chasse prononça le
laisse z-cour re , et les fanfares annoncèrent que le cerf était
lancé En un moment la jeunesse impétueuse se dispersa dans
les bois. Les têtes grises et les politiques restaient seuls en
arrière. Le gentilhomme sauvnge paraissait fort occupé au
milieu d'eux , et sa fille se tenait un peu à distance , peut-
être à dessein. Jerzay j)rotila de l'occasion pour revenir près
d'elle.
— Je n'ai point le bonheur de plaire à M. votre père, lui
dit-il.
— Il est vrai que vous avez mal débuté ensemble; mon
père est brusque. Je vt)us prie, monsieur, d'excuser sa rudesse.
— Elle me désespère , car je souhaitais avec ardeur son
amitié, comme un moyen de gagner celle d'une personne que
j'aime et dont il dis|)Ose.
— Hélas ! reprit la demoiselle en rougissant , c'était la voie
la meilleure et la plus bunntjte.
— L'aversion de M. d'Kndreville m'oblige à suivre un chemin
164 REVUE DE PARIS.
opposé. Je n'ai plus qu'à me faire agréer de la personne que
j'aime , et je la supplierai de m'aider à combattre cette haine
cruelle que je ne mérite pas. Les instants sont précieux. C'est à
présent qu'elle peut me dire si elle approuve mon projet , si
l'amour qu'elle a dii voir cent fois dans mes yeux ne l'a pas
trouvée insensible , ou bien s'il me faut étouffer ma tendresse
pour elle , au risque d'en mourir.
Un amant sait bien démêler la vérité à travers la rougeur et
les mots entrecoupés ; mais l'occasion avait trop lardé à
s'offrir , les regards avaient de()uis longtemps trop d'avance
sur les discours , pour qu'on s'en tînt celte fois au langage
muet, quelle que fût son éloquence. M"» Cécile releva ses pau-
pières baissées , et surmonta son trouble en répondant d'une
voix tremblante qu'elle approuvait le projet du marquis,
et qu'elle l'y aiderait de tout son cœur. Cet effort une fois
fait, la timidité s'écarta un peu et céda la place à la confiance.
— Ne vous dissimulez pas , poursuivit Cécile, que les obsta-
cles sont grands. Mon père est du parti contraire à la cour. La
guerre civile va nous séparer. On dit que la paix signée à
Saint-Germain ne sera pas acceptée, et que les portes de Paris
seront fermées aux députés du parlement.
— Vous me percez le cœur , reprit Jerzay , en me montrant
la guerre et le parlement entre vous et moi , car je ne puis
cesser d'être fidèle à la reine.
— Gardez cette fidélité, monsieur; elle vous honore, et il
faut l'observer religieusement afin que je puisse croire...
— A celle que je vous dois , interrompit Jerzay.
Notre marquis fit alors ces mille serments d'amour et de
constance qui ne prouvent rien , sinon que le cœur aime dans
le moment oii la bouche les prononce. Cécile en écouta autant
qu'il en voulut dire, et avec des yeux brillants de plaisir et
(l'émotion :
— Vous devez, répondit-elle , puiser de l'espoir dans cette
idée, que mon père a pour moi plus de tendresse encore
qu'il n'a de haine contre la cour. 11 faut éviter sa compagnie
et montrer de la patience à endurer ses boutades , pour l'amour
de moi. Le |)lus sage est de quitter la chasse et de retourner
chez vous.
Jerzay n'eut garde d'obéir. Tout en parlant de prudence ,
REVUE DE PARIS. 165
d'avenir, d'obstacles à surmonter , on se répéta de cent façons
qu'on s'aimait , qu'on peuserait l'un à l'autre incessamment.
Enfin , on serra les nœuds autant qu'on put afin d'èlre bien en-
gagés avant de se séparer.
Le gentilhomme sauvage ayant achevé sa conférence poli-
tique, celle de nos amants se trouva terminée par force. Avec
celte irrésolution particulière aux gens amoureux , Jerzay rôda
quelque temps encore autour de sa maîtresse en cherchant
une seconde occasion qui ne voulut pas se présenter. Un dia-
logue entre deux inconnus le tira de ses méditations.
— Voilà, disait l'un d'eux, un coup de main hardi que
M. d'Endreville vient de monter contre la reine.
— M, de Menil est, dit-on , de la partie; nous ferons route
séparément; mais lui qui ne s'est donné à la fronde que de ce
matin, aura l'honneur de voyager en compagnie du chef.
— Il y a sans doute un mariage sous jeu avec la jeune de*
moiselle ?
— Cela se pourrait.
Le marquis comprit à d'autres propos interrompus qu'il se
brassait une conspiration sous le prétexte de cette chasse. Il eût
peut-être pris ombrage de ce qu'on avait dit sur Menil, si les
aveux de Cécile ne lui eussent donné de l'assurance. Trop
confiant en lui-même pour être jaloux , il rentra chez lui le
cœur plein de tendres sentiments , et il laissa les nouvelles du
jour et les colères du parlement pour ne songer qu'à ses
amours. Sur le soir, un exprès du chevalier de Menil lui ap-
porta une lettre ainsi conçue :
« MoiTSiECR lE Marquis,
« Je n'ai point oublié que nous devons nous rencontrer
dans quatre jours d'ici. Un voyage d'importance m'oblige à
vous demander un délai. Je désire m'acquitter des deux coups
d'épée que Je vous dois , et j'espère que vous ne perdrez rien
pour attendre. Vous avez été bien inspiré en refusant l'accom-
modement que je vous proposais. Votre partie serait mau-
vaise à l'heure qu'il est; ce qui veut dire qu'il y a quelque
166 REVUE DE PARIS.
amendement dans les affaires de voire très-humble serviteur et
voisin. »
Le marquis répondit par le même courrier :
a MONSIEDR LE CHEVALIER ,
» Notre rencontre n'a rien qui presse. Vous me trouverez
prêt à vous satisfaire une autre fois comme à présent. Nous
jouerons à quitte ou double les deux coups d'épée (pie vous me
devez. Quant à vos affaires de cœur, je vous félicite de leur
amendement, et je suis persuadé que, par un juste retour,
vous vous réjouirez d'apprendre qu'il y a un mieux notable
dans celle de votre très-obéissant voisin et serviteur. »
Le ton de cette réponse ne prouve pas que Jerzay n'ait point
eu du souci des airs conquérants de M. de Menil. Sans oser
former un soupçon injurieux contre la loyauté de Cécile,
l'envie le talonnait d'approfondir avec elle tout ce mystère.
L'un des signes certains auxquels on distingue les fictions des
histoires véritables est la complaisance extrême des faiseurs de
romans à procurer des entretiens secrets à leurs amoureux.
Rien n'est en réalité plus rare qu'un tète-à-lête, d'une heure
seulement, entre un beau garçon et une jolie fille bien gardée
par son père ; cependant on voit les conteurs prodiguer ù leur
héros autant de ces moments agréables qu'ils en peuvent sou-
haiter, au grand mépris de la vraisemblance. La vie ne s'ar-
range pas ainsi selon les désirs des gens, et, malgré notre
bonne volonté de montrer le marquis heureux, nous respectons
trop la vérité pour ajouter rien à ce que nos informations nous
permettent d'avancer sans craindre qu'on nous accuse d'infidé-
lité ou d'exagération.
Jerzay, en se creusant la cervelle à chercher comment il
parviendrait jusqu'auprès de sa belle , eut le loisir de remar-
quer combien les romans sont pleins d'impostures. Le dimanche
était encore loin , et les œillades de la messe n'offraient plus
qu'un aliment trop léger pour ses désirs. Tout ù coup il pensa
<|ue l(! moyen le plus simple de voii' une dame était de prendre
REVUE DE PARIS. 167
>onchai)e;iu . de moulera cheval et de l'aller trouver chez elle.
Il prit donc son chapeau et demanda son cheval. La nuit était
sombre et l'air doux. Notre marquis s'enfonça dans les bois par
les chemins de traverse, suivi d'un valet sûr et adroit, avec la
résolution de tenter quelque entreprise.
A un quart de lieue d'Endreville, Jerzay laissa les chevaux
à la garde de son laquais pour gagner seul le château. Avec ses
jambes de vingt ans , il eut bientôt franchi les clôtures ; il pé-
nétra sans bruit jusqu'au pied des murailles. Un silence pro-
fond régnait partout. La vieille architecture elle délabrement
de l'habitation . son aspect fantastique à cette heure de la nuit,
le lierre qui en couvrait les pierres , et les ronces qui en défen-
daient les abords, lui donnaient un grand air de parenté avec
ces manoirs diaboliques dont les Araadis et les poëraes de che-
valerie faisaient de longues descriptions. Il n'eût tenu qu'à notre
aventurier de se croire quelque paladin des temps anciens,
conduit par le destin à la délivrance d'une belle ; mais Jerzay
devait à la nature et au feu marquis son père cet esprit gaulois
dont le bon sens forme le fond, et qui se prèle peu aux jeux
d'imagination, sans exclure pourtant ni la passion, ni même
parfois un certain tour poétique dont la veine existe à l'endroit
des sentiments. On concevra donc sans peine que Jerzay ne se
soit point arrêté à contempler le vieux château , et qu'il ait bien
plutôt pensé à la jeune fille qu'il aimait et qui habitait ce sé-
jour. II remarqua d'abord lespoints où l'on voyait de la lumière ;
c'étaient les soupiraux des cuisines et une fenêtre située au pre-
mier étage d'une tour. Un châtaignier lui parut offrir tout
exprès un lieu d'observation. Il y monta, et trouva , en usant de
précautions , une branche où il était à l'aise et d'où ses regards
pénétraient dans l'intérieur de l'appartement.
Cécile, assise devant une petite table, écrivait sous la dictée
de son père , qui allait et venait dans la chambre. M. d'Endre-
ville . animé par la composition , passait les mains sur sa barbe
et s'arrêtait quelquefois devant sa fille en croisant les bras
d'un air tragique. Ce travail lui échauffa sans doute la tête ,
car il ouvrit la fenêtre , ce qui permit à notre héros d'entendre
la fin du morceau politique que la main blanche de sa maîtresse
mettait sur le papier.
— Où en eies-vous, Cécile? dit le gentilhomme sauvage.
168 REVUE DE PARIS.
— 9 Je n'ai pas essuyé un seul refus. »
— « .... Un seul refus. Vous pouvez donc annoncer à M. le
coadjuteur l'arrivée des quatre-vingts gentilshommes du Vexin
d'ici à trois jours. Ils sont tous riches , bien pourvus en armes,
chevaux et domestiques, et se rendront à l'archevêché sans
qu'il lui en coûte un doublon. Il n'aura plus qu'à les loger dans
le voisinage de Notre-Dame. Le rendez-vous est à Mantes, où
nous coucherons demain pour nous recorder ensemble. Nous y
séjournerons vingt-quatre heures, alin de laisser le temps de
nous rejoindre à ceux qui auront du retard. Je sais de bonne
main qu'on promène tous les jours le petit roi dans le bois de
Saint-Germain avec une faible escorte. Si M. le coadjuteur en
est d'avis, nous passerons dsjns la forêt à l'heure de celte pro-
menade , et je prends l'engagement , à moins d'un contretemps
impossible à deviner, d'enlever les princes avec mon monde,
et de conduire ces otages précieux à l'ombre des tours de la ca-
thédrale. Par là, le refus que fait la reine de ramener son fils
à Paris se trouvera levé. M. le coadjuteur décidera ensuite
dans sa sagesse s'il lui convient d'être le protecteur de la
France, ainsi que miîord Cromwell l'est de l'Angleterre. Ce-
pendant, comme cette proposition est de conséquence et que
je ne sais point suffisamment les plans de M. le coadjuteur pour
assuré que cet enlèvement ait son approbation, je le prie d'en-
voyer à Mantes un courrier qui m'apprenne ses volontés....»
M. d'Endreville prit la plume en cet endroit de la missive ,
afin d'écrire le reste de sa main , et l'on peut supposer , à ce
qui précède, que la suite contenait quelqu'autre phrase trop
horrible pour être communiquée à sa fille. Jerzay, saisi d'in-
dignation, eût peut-être apostrophé le gentilhomme sauvage
du haut de son arbre, si la présence de sa maîtresse ne lui eût
rappelé qu'il n'était pas venu pour la politique. Ses amours
passaient avant les intérêts de la reine. Il se promit pourtant
de mettre obstacle à ces desseins abominables qu'il surprenait
inopinément. Cécile paraissait fort émue.
— Nous allons donc quitter ce pays demain ? dit-elle à son
pore.
— Il faut être à cheval à huit heures du matin. Préparez vos
bagages ce soir. Un chariot partira au point du jour pouf
Mantes.
REVUE DE PARIS. 169
— Et pourquoi ra'avoir caché vos projels jusqu'à ce mo-
ment?
— Quel besoin aviez-vous de les savoir?
Cécile n'osa rien dire contre le complot de l'enlèvement du
roi. Dans son trouble, elle vint sur le balcon pour y respirer
plus à l'aise. Les jeunes filles s'attendent toujours un peu à voir
leur amant sortir de terre ou descendre du ciel auprès d'elles ;
aussi, lorsque Jerzay lui jela fort adroitement une petite
branche d'arbre qui tomba sur sa robe, Cécile devina bien qui
pouvait être là. On ferma précipitamment la fenêtre, mais non
pas sans que le mouchoir agité en manière de signal apprît
Jerzay qu'on n'était pas fâchée de sa hardiesse et qu'on retour-
nerait à lui plus tard.
Quand la lettre fut achevée , le père la porta lui-même au
valet de charrue qui lui servait de messager. Cécile parut aus-
sitôt dans la cour , et appela Jerzay , qui fut bien vite au pied
de son arbre.
— Vous avez dû tout entendre, lui dit-elle; allez â Saint-
Germain , et sauvez le roi.
— Nous serons en mesure demain. Je venais pour vous
parler de nos amours...
— Le plus utile et le plus pressé, c'est d'empêcher que mon
père ne commette un grand crime.
— Il ne le commettra pas , je vous en réponds. Songez que
nous allons être séparés, que vous quittez ce pays. Ne pouvez-
vous me garder ici jusqu'au matin ?
— Et vous, monsieur, songez donc que je vous gronderais
de votre imprudence, si le hasard ne vous eût amené à propos.
Je vous aime, vous le savez. C'est tout ou rien entre vous et
moi. Ne vous arrêtez pas à des bagatelles. Obéissez-moi; volez
jusqu'à Saint-Germain ; pénétrez auprès de la reine , et ne souf-
frez pas qu'on mène les princes dans la forêt.
— Vous ne pensez qu'aux princes , et vous n'avez pas un mot
de consolation pour moi, dans ce moment où je vous perds!
La jeune fille tendait sa main avec effusion, et, sans résister
à celle de Jerzay , qui l'attirait à lui, elle laissa prendre à son
amant un baiser qu'il avait bien gagné.
— Oue vous serez coupable si vous m'oubliez après cela! lui
dit-elle tandis qu'il l'embrassait.
5 15
170 r.F.VlK M. PVRIS.
— Le ciel me foiulroie si je vous oujjlie jamais !
On entendit la voix du gentilhomme sauvage qui appelait sa
fille. Cécile s'échappa comme un oiseau ; et Jerzay , se glissant
le long des murailles , retourna chez lui , fort remué parles
événements de la soirée.
Le lendemain, le marquis, muni de ses meilleures armes
et suivi de quatre laquais montés sur d'excellents chevaux,
partit de grand matin pour Saint-Germain. Sans doute M. d'En-
dreville s'était mis en route plus tôt qu'il n'avait dit , car Jerzay
le trouva aux environs de Rosny. Menil l'accompagnait, et se
tenait assidûment à côté de Cécile. La joie du liiomphe brilla
sur le visage du chevalier en voyant son rival saluer d'un air
cérémonieux et passer outre au grand trot. Tandis que Jerzay
laissait reposer ses chevaux à Mantes , il rencontra dans les
rues bien des visages qu'il connaissait pour des frondeurs, et qui
semblaient équipés en guerre. Un mouvement remarquable ré-
gnait dans la ville. Les écuries étaient pleines , les salles des
auberges résonnaient au bruit des éperons. Les bourgeois se te-
naient à leurs portes, et les enfants suivaient les cavaliers en
regardant de tous leurs yeux.
Notre héros laissa le Vexin à ses rumeurs, et poursuivit son
chemin en faisant diligence. Il arriva vers midi à Saint-
Germain. Le duc d'Aumonl avait été des amis de son père j
aussitôt que Jerzay lui eut exposé le motif de son voyage, le
duc s'écria que cela tombait à merveille. Il prit notre marquis
par le bras, et le mena au cabinet du ministre.
— Voici , dit-il en entrant, un beau garçon qui apporte à
votre éminence une réponse toute faite pour MM. du parlement.
H a découvert un complot qui se trame à six lieues d'ici pour
enlever le roi pendant sa promenade du malin.
— Bon cela! dit le cardinal j contez-moi ce que vous savez ,
mon jeune ami ; mettez-y des détails précis et des noms propres,
afin qu'on ne puisse nier la chose.
Jerzay fit un récit clair et circonstancié de son aventure. Il
parla de la lettre au coadjuteur, en adoucissant un peu les
termes, afin de ménager M. d'Endreville. Il noinma tous les
conspirateurs qu'il avait vus assemblés à Mantes , sans omettre
le chevalier de Menilj mais il supplia M. le cardinal de ne le
point forcer à dénoncer le père de sa maîtresse , en assurant
REVUE DE PARIS. • 171
qu'il emploierait lous ses soins à le ramener dans la bonne voie.
— Nous vous passerons celui-là en faveur du service, dit le
cardinal , quoique ce soit le plus coupable de tous. Je vais
causer de ceci avec la reine. M. d'Âumont vous présentera ce
soir pour qu'elle vous remercie.
Notre marquis, s'élant retiré dans l'appartement du capi-
taine des gardes , vit entrer les députés du parlement. Leur
conférence ne fut pas longue. Au moment où elle nnissaK,
l'ordre fut apporté de monter à cheval et de préparer les car-
rosses. La cour quittait Saint-Germain. M. d'Aumont eut soin
de placer Jerzay sur le perron où la reine devait descendre.
L'escorte et les voitures y arrivèrent bientôt; les portes s'ou-
vrirent, et la régente parut, tenant ses enfants parla main.
— Messieurs les députés, dit Sa Majesté , si la ville de Paris
a tant d'envie de revoir le roi , qu'elle chasse de ses murs les
traîtres qui conspirent encore après la paix signée. C'est mon
dernier mot.
— Ce complot ne vient point de Paris, madame, et votre
bonne ville en désavoue les auteurs, répondit une voix sortie
du groupe des robes noires.
— Nous partons pour Compiègne, messieurs. Voilà le cas que
je fais des prières de notre bonne ville. Le roi ne doit pas de-
meurer là où il n'aurait point le haut du pavé.
Anne d'Autriche traversa le vestibule d'un pas majestueux.
Elle était belle encore , malgré ses quarante-cinq ans ; l'irrita-
tion de son âme augmentait dans ses traits énergiques la ma-
jesté royale. Les yeux de notre héros en furent éblouis; son
cœur battit plus vite que d'ordinaire à l'idée de parler à cette
personne altière qui tenait à trois couronnes. Cependant le no-
ble sang du vieux marquis son père s'éveilla; une voix inté-
rieure lui cria qu'il était sur son terrain , et qu'il s'y fallait
montrer homme de qualité, serviteur loyal, intelligent et hardi.
Leduc d'Aumont appela Jerzay, et, lui posant une main sur
l'épaule, dit à la reine :
— Je vous présente mon protégé.
— Monsieur de Jerzay n'est point un inconnu pour nous , dit
Anne d'Autriche avec bienveillance. Sa place est gardée dans
la maison du roi. En ces temps malheureux où les sujets fidèles
sont comptés, nous en voyons venir un de plus avec plaisir.
172 REVUE DE PARIS.
Vous pouvea nous accompagner à Compiègne, monsieur; nous
aurons le loisir d'y causer du service que vous nous avez
rendu , car nous y serons les maîtres.
— J'ai peine à concevoir, répondit Jerzay, qu'il existe un
endroit du royaume où Votre Majesté ne soit point maîtresse du
pays. S'il lui plaisait de rentrer à Paris , je m'imagine que la
chose serait facile.
— Ce n'est rien que d'y entrer, puisqu'on nous y appelle et
que la paix est acceptée ; il y faut être à l'abri des insolences ,
et tenir, comme je l'ai dit, le haut du pavé.
— Le haut du pavé, reprit Jerzay, appartient à celui qui le
prend , et , si Votre Majesté le veut avoir, un mot de sa bouche
doit suffire.
— Et quel est ce mot? dit la reine, soufflez-le-moi, monsieur,
que je le prononce.
— Le voici , madame : je veux cela , et je prie les gens qui
m'aiment de faire en sorte que ce soit promptement.
— Eh bien ! c'est à vous que j'en donne l'ordre. Prenez le
liant du pavé.
— Je l'aurai dans huit jours.
La reine et M. d'Aumont se regardèrent en riant.
— Il l'aura indubitablement, s'écria le vieux duc.
Anne d'Autriche adressa un sourire à Jerzay et monta en
carrosse.
— Votre protégé , dit-elle , m'a l'air de réussir dans tout ce
qu'il entreprendra. Il nous en faudrait beaucoup de cette
trempe. C'est un des jeunes gens les mieux faits que j'aie jamais
vus.
Les yeux de Sa Majesté cherchèrent notre marquis par la
portière du carrosse , et, quand ils l'eurent trouvé, ce fut pour
lui envoyer un sourire plus gracieux que Je premier. Anne
d'Autriche était fort coquette; les manèges des femmes jolies
lui durèrent jusque dans un âge avancé , comme il arrive sou-
vent aux personnes qui ont eu, par leur position, plus de
sagesse que la nature ne leur en avait donné. Au mpment de
partir, elle appela encore :
— Monsieur de Jerzay !
Le marquis s'avança le chapeau à la main.
— Oue voulais-je vous dire? murmura la reine en regardant
REVUE DE PARIS. i73
le ciel et en posant la plus belle main du monde sur le bord de
la portière.
Après avoir un peu cherché, elle reprit :
— Entendez-vous, à Paris, avec MM. de Boutteville et de
Candale ; ils sont gens à vous bien seconder. Votre projet
m'amuse prodigieusement.
— Ne fût-il bon qu'à divertir Voire Majesté , ce serait déjà
beaucoup.
— M. d'Aumont m'en fera le conte dans ma ruelle.
Siirun signe de la reine, le capitaine des gardes donna l'ordre
du départ. Deux heures après cela , Jerzay, qui ne doutait de
rien , entrait dans la capitale, et voyant ces rues tumultueuses,
d'où le peuple en rébellion avait obligé la cour à s'enfuir, il
s'écria :
— C'est en ce pays-ci qu'il faut faire parler de soi, et non
pas dans le Vexin.
III.
tes trois dernières années de la fronde sont assurément les
plus fécondes en incidents que l'on puisse trouver dans notre
histoire. On jouait chaque malin le pouvoir aux dés. Les ha-
sards s'y prêtaient , et jamais on ne vit la fortune aussi déré-
glée qu'en ce temps-là. Hormis la reine et le peuple, qui étaient
de bonne foi, la première dans son obstination à conserver le
cardinal , et le second dans sa haine du Mazarin , tout l'inter-
médiaire se composait d'ambitieux déguisant leurs passions
sous le masque du zèle pour les intérêts du roi ou les souffrances
des pauvres gens. On se faisait plus fAché qu'on ne l'était contre
la cour, afin d'obtenir de meilleures conditions le jour de l'ac-
commodement. Tel était le secret de la plupart des querelles.
Le parlement favorisait ces intrigues en multipliant les très-
humbles remontrances et en refusant les impôts avec une rare
opiniâtreté. Si la reine eût voulu contenter tout le monde, en
ce moment où les prétentions n'avaient plus de bornes, les ri-
chesses des Deux-Indes n'auraient pas suffi à construire les
ponts d'or qu'on demandait pour fair<' sa rentrée. Après la fin
15.
174 REVUE DE PARIS.
(lu blocus et le traité de paix de Rueil , on devina qu'une nou-
velle fronderie allait bientôt s'élever sur les débris de la pre-
mière.
Le cardinal de Refz ne dit point dans ses mémoires que son
désir, en chassant le Mazarin, fût de mettre le roi en tutelle et
de remplacer Richelieu. Peul-étre n'a-t-il pas vu le succès
d'assez près pour fixer ses pensées là-dessus , ou n'a-t-il pas
voulu en avouer le fond. Quoi qu'il en soit , il possédait au plus
haut degré l'art de conspirer et d'agiter le peuple. Outre son
habileté à saisir les imaginations, sa prodigalité, son éloquence
et son courage, il avait pour lui les curés de Paris, qui for-
maient une puissance occulte , unie par un esprit de corps in-
croyable, toujours au courant des nouvelles avant le reste du
public et poussant des ramifications infinies en mille endroits
où on ne la soupçonnait point. Le coadjuteur eût sans doute
triomphé si l'irrésolution de Monsieur n'eût rendu inutiles la
moitié de ses efforts , et s'il n'eût trouvé à l'autre bout de la
bascule le contrepoids du grand Condé.
Le duc de Beaufort , tout en répétant sans cesse « qu'il mar-
cherait son droit chemin, » était le seul chef de cabale qui ne
sût ni où il allait ni ce qu'il voulait. Ses cheveux blonds, le sang
de son grand-père Henri IV, et ses dehors de paladin le faisaient
adorer des harengères. Il n'avait qu'à paraître pour soulever
les halles j mais le coadjuteur le menait par le nez, et ce jeune
prince était le meilleur serviteur de l'archevêché, tout en se
croyant redoutable et indépendant.
Monsieur, Gaston d'Orléans, avec de l'esprit, des lumières,
la parole à la main, le goût des cabales, était l'homme le moins
propre aux factions comme au gouvernement. Le coadjuteur
lui reproche amèrement de n'avoir jamais su se résoudre à
rienj on s'étonnera moins de voir Monsieur insensible à l'at-
trait du pouvoir, si l'on songe que M. de Gondi ne lui souhaitait
ce pouvoir que pour le saisir. La faiblesse et la paresse de ce
prince, sur lesquelles le coadjuteur comptait pour gouverner
un jour, étaient précisément ce qui empêchait Monsieur de
prendre la régence.
Les femmes eurent aussi une part considérable dans les in-
trigues , et quand ce sexe pousse au désordre, il embrouille
admirablement l'écheveau.M"' de Chevreiise , qui venait d'ar-
REVUE DE PARIS. 175
river de Paris, aimait le coadjuteur ; elle était nièce de Madame
et s'entendait avec elle pour souffler dans l'oreille de Monsieur
ce qu'on voulait à l'archevêché. Mme ^q Pommereux, parente
de M. de Gondi , savait tout ce qu'on disait à la cour. La prin-
cesse palatine, femme d'une grande intelligence, s'intéressa
un moment au coadjuteur par enthousiasme pour ce qui était
vaste , profond et aventureux. Ce fut à elle qu'il dut le chapeau
de cardinal. M™"= de Monlbazon , très-belle et galante, comptait
des adorateurs dans tout les partis. Elle gouvernait M. de Beau-
fort , et on se disputait l'honneur de conduire par elle la tête
éventée de ce prince. Le maréchal d'Albret , dont elle recevait
bien les hommages , la promettait à Mazarin ; Vigneul , qu'elle
aimait , ne put réussir à l'entraîner vers le parti de Condé ; le
coadjuteur la maintint parmi les frondeurs. M™» de Longue-
ville , après avoir brillé au premier rang et tenu sa cour à
l'Hôtel de ville pendant le blocus, était disparue de la scène.
Elle fuyait en province, plus encore pour éviter de rentrer chez
son mari que par crainte des vengeances de la reine.
Quant au prince de Condé, nous parlerons assez de lui sans
qu'il soit besoin d'en rien dire à l'avance, puisque Jerzay devint
son confident et sa victime.
Notre héros , en arrivant sur le théâtre de la guerre et des
cabales, voulut s'y faire connaître pour ce qu'il était. Une grosse
somme d'argent qu'il avait apportée l'aida fort à prendre dans
Paris la figure qu'il souhaitait avoir. 11 loua un petit hôtel dans
la rue Saint-Honoré. et commanda ses repas chez le traiteur ù
la mode en attendant qu'il eût un cuisinier. Beaucoup des
grands seigneurs étaient aux expédients ou vivaient sur leur
crédit. M. de Candale ne savait à quelle porte il enverrait frap-
per pour emprunter quelques pistoles. Il se décidait en faveur
de son ami M. de Montmorenci-Boutteville (1), lorsque celui-ci
entra en disant qu'il lui venait demander mille écus. Jerzay les
trouva riant aux éclats de la rencontre. Son projet de faire du
bruit dans la ville eut semblé merveilleux à ces jeunes fous
quand même il n'eût pas été approuvé de la reine. M. de Can-
dale surtout, qui était fanfaron et courageux, voulait mener
les choses grandement , assembler tous ses amis et regarder
(1) Le marcchal de Luxembourg.
176 REVUE DE PARIS.
les gens de la fronde dans le blanc des yeux. M. deBoutteville,
ayant plus de sens , comprit les raisons de Jerzay, qui craignait
de gâter les affaires en se donnant des torts. Il fut convenu que
l'on se montrerait d'abord trente personnes ensemble , sans
compter les hommes de suite. On envoya chez ceux du parti
qui étaient en ville pour leur donner rendez-vous au jardin
des Tuileries.
Depuis la retraite de la cour, les bourgeois jouissaient de
cette promenade. Aussitôt qu'ils virent au loin les chapeaux à
plumes, ils cédèrent les grandes allées aux gens de qualité. On
reprit possession du pays en conquérants. On causait et on
riait tout haut. Les portes étaient encombrées de valets qui re-
nouaient connaissance en même temps que leurs maîtres , en
sorte qu'il y eut assez de bruit pour attirer des curieux et
ameuter les passants. On monta sur le rempart situé au bout du
jardin où était le fameux traiteur Renard, et l'on soupa en plein
air. Le repas fut aussi bon que l'impromptu le permettait. Les
viandes manquèrent un peu, mais on se rattrapa sur la cave.
Comme il rentrait beaucoup de monde dans Paris, la troupe
s'accrut tous les jours d'une dizaine de gentilshommes. Elle se
monta bientôt à plus de six-vingts personnes. On avait des
violons et des chanteurs. Le peuple venait écouter la musique
au pied du rempart ; les dames , voyant qu'on ne songeait pas à
inquiéter ces jeunes gens, abandonnèrent les arbres de la
Place-Royale pour ceux des Tuileries. Renard y faisait fortune,
et ne voulait plus servir que M. de Jerzay et ses amis. An
théâtre du Marais , les banquettes de la scène et la moitié des
loges furent prises par cette cabale , qui poussa la prudence
jusqu'à n'interrompre la pièce que deux ou trois fois.
Tout ce qui pouvait embarrasser ou humilier la fronde était
si agréable à la reine, qu'elle se réjouissait fort des succès et
de la hardiesse de Jerzay.
M. le cardinal trouvait que ces folies prenaient de l'impor-
tance , et que c'était un coup porté aux rebelles. On plaisantait
à Compiègne aux dépens des frondeurs qui se tenaient enfermés
dans leurs trous. On ne manqua pas de s'imaginer qu'ils n'en
sortiraient plus, que le parlement était apaisé , le peuple dé-
couragé, le duc de Beaufort voué au ridicule, et le coadjuteur
retombé par impuissance dans la vie ecclésiastique. Le retom>
REVUE DE PARIS. 177
à Paris du prince de Condé donna queliiue apparence de fonde-
ment à ces idées. Le génie de ce grand capitaine, la hauteur de
son langage et le prestige attaché à son nom, semblaient suf-
fire pour brider la sédition partout où il se montrait. La plus
brillante moitié de la jeunesse s'était donnée à lui, et cette
suite riche et aventureuse s'élevait à plus de quatre cents gen-
tilshommes qui l'accompagnaient triomphalement et se mode-
laient sur les airs de leur chef.
Jerzay ne se piquait point d'être un politique profond. Il par-
tageait la confiance de la cour; et comment en aurait-il su plus
long que ceux qui avaient tant d'intérêt à juger sainement les
choses ? Il attendait que le parti de la fronde eiit perdu toute
espérance, afin de ménager au père de sa maîtresse le pardon
de la reine , et à Cécile un rang digne d'elle auprès de sa ma-
jesté. Un billet qu'il trouva chez son concierge lui vint ap-
prendre qu'il n'en était pas oii il se croyait.
a Monsieur le marquis, lui disait-on, voire nom a fait bien du
bruit en peu de temps. Je me réjouis de la faveur que vous ac-
corde votre grande protectrice ; mais vous êtes sur le bord d'un
abîme. Il a été parlé de vous hier chez M. le coadjuteur. On y
a rais en question si vous seriez égorgé , vous et vos amis.
N'allez plus à ces assemblées qui commencent à irriter les fron-
deurs. Vous ne soupçonnez point leur puissance. Je la vois de
près , et je sais que d'un mot ils soulèveraient le peuple. La
personne qui vous donne cet avis n'est pas reine de France,
mais elle se ferait scrupule de vous jeter dans le danger au profit
de ses colères. »
Quoique la lettre n'eût point de signature , Jerzay devina
qu'elle était de Cécile. Le petit grain de jalousie qui perçait
dans la dernière phrase lui donna autant de confusion que de
joie , car il sentit que l'ambition avait occupé son âme un peu
au préjudice de l'amour. Il baisa le papier, le mit dans sa
poche, et , quand il eut bien rêvé ù toutes les beautés de Cécile,
la tristesse le prit en voyant l'heureux dénoûment qu'il croyait
si proche se perdre au loin dans les brouillards de l'avenir.
On avait commandé pour le lendemain un grand dîner chez
Renard , où l'on devait chanter des vaudevilles contre le coad-
juteur. Jerzay alla au rendez-vous , dans le dessein d'engager
ses amis à rompre la cabale. Afin de s'y prendre habilement, il
178 KEVUE DE PAKIS.
voulait leur faire entendre de se séparer avant que la longueur
du temps amenât la désertion dans leurs rangs. Il prépara son
discours en ce sens durant la promenade, et prit place à table
absorbé par ses réflexions. Les rires étaient plus forts que ja-
mais autour de lui. La symphonie, qui s'évertuait de son mieux,
attirait la foule des passants au pied du rempart.
— Mes amis , s'écria tout à coup l'un des convives, je vois
venir à nous une troupe de gentilshommes qui me paraît un
peu bien nombreuse.
— Ce sont les frondeurs, dit un autre. Je reconnais parmi
eux la chevelure blonde de M. de Beauforl.
— Ne bougeons de nos places , dit M. de Caudale, et buvons
une rasade.
Il y eut un sauve qui peut parmi les curieux. Les violons
voulaient gagner le large, mais M. de Boutteville les menaça
de les tuer s'ils ne poursuivaient leur musique ; ces malheureux
reprirent donc l'air interrompu du Lansquenet galant , et ra-
clèrent leurs instruments avec des mines épouvantées. En un
moment la terrasse fui envahie par les frondeurs , qui formè-
rent un cercle autour de la table. M. de Beaufort ôla son cha-
peau , et les convives firent de même, car l'usage voulait alors
que l'on mangeât la tête couverte. Le prince avait préparé son
discours :
— Messieurs , dit-il , nous venons de célébrer en votre com-
pagnie les bienfaits de l'amnistie elles loisirs de la paix...
— C'est fort bien à vous , interrompit M. de Candale en se
soulevant à demi, les deux poings posés sur la table. On va
faire apporter du vin ; souffrez seulemenlque nous vidions ce qui
est versé dans nos verres. Nous allions boire à une dame, et
vous, monsieur le duc , qui êtes petit-fils de Henri-le-Grand ,
vous trouverez bon que nous portions cette santé.
— Assurément, messieurs.
— Le verre en main ! s'écria M. de Candale. Nous buvons à sa
majesté la reine !
M. de Beaufort , ayant perdu le fil de sa harangue , se jeta
dans l'improvisation:
— A présent , dit-il , je vais vous servir un plat de ma
fa^on.
L« prince saisit la nnppe des deux mains , ol . la tirant à lui.
REVUl' l)V. l'AKIS. 179
fil voler en l'air !es assieKes et les bouteilles. A l'inslaiil , plus de
deux cents épées furent mises au vent.
— Messieurs, reprit M. de Beaufort de toute la force de ses
poumons, la partie n'est pas égale; nous sommes trois contre
un , et il y a parmi vous des personnes de qualité dont la vie
ne doit pas être risquée sur un hasard aussi mauvais. Il suffit
que vous sachiez que l'on ne rit point à nos dépens. Quant à
M. de Jerzay , qui a mis tout ceci en train , si nous ne le jetons
pas du haut de ce rempart dans la rue . c'est en considération
de ceux qui veulent bien l'avouer pour leur ami.
— Il faut l'assommer, crièrent plusieurs voix.
— Monsieur le duc , dit Jerzay, tous ceux que je vois dans
votre suite ne sont pas plus grands seigneurs que moi. Donnez-
m'en un pour faire le coup d'épée.
— Je me charge de ce soin , dit le chevalier de Menil , qui
s'était tenu à l'écart. Nous avons un vieux compte à régler en-
semble.
Le chevalier se jeta sur Jerzay à l'improvlste et lui plongea
deux fois sa rapière dans le corps (1).
— Nous sommes quittes ! ajouta Menil en se remettant dans
le groupe des frondeurs.
Un désordre effroyable suivit, pendant lequel les violons et
la vaisselle furent brisés. Cependant, par un de ces jeux for-
tuits qui ne s'expliquent point, les armes rentrèrent dans leurs
fourreaux et le tumulte s'apaisa. Bientôt il ne resta plus sur la
terrasse que l'infortuné Jerzay, baigné dans son sang, et auprès
de lui quelques bonnes âmes qui le portèrent à son logis.
Ce serait abuser de la pitié du lecteur bénévole , que de le
tenir longtemps au chevet de notre héros , lâchement assassiné
par M. de Menil : nous passerons légèrement sur les langueurs
de Jerzay ; nous dirons seulement qu'il demeura au lit pendant
trois mois entre la vie et la mort. On lui envoya M. Vautier ,
médecin du roi , qui le remit sur pieds, et , pour le consoler, la
reine lui fit présent d'un magnifique nœud d'épée orné de pier-
reries.
(1) Mémoires du cardinal de Retz.
180 REVUK DE PARIS.
IV.
Tandis que Jerzay comptait les jours dans les ennuis de la
convalescence, la cour était rentrée au Palais-Roj'al, et la fron-
derie relevait la tête. La foule demandait l'exil du cardinal, la
superbe Anne d'Autriche commençait à s'inquiéter tout de bon ;
et le Mazarin , sentant le sol manquer sous ses pieds , ne savait
plus à quel expédient s'arrêter dans son arsenal de petites ruses.
Le nom de Condé était île seul frein des séditieux, et la res-
source dernière de la régence. Pour comble de malheur , ce
prince semblait s'éloigner de la reine; il traitait le ministre
avec une hauteur qui approchait du mépris, et s'amusait cruel-
lement des frayeurs où il voyait la cour. Sous une égale aversion
contre le cardinal et les factieux, il cachait une ambition sans
bornes. L'incertitude de sa conduite tenait à deux partis entre
lesquels son esprit flottait encore : écraser d'abord la fronderie
pour se tourner ensuite contre Mazarin , ou bien commencer
par chasser le ministre en s'unissant au peuple, et, dans les deux
cas, s'emparer du pouvoir. Le premier parti était le plus hon-
nête , mais le second paraissait d'un succès infaillible.
Les choses en étaient là , lorsque notre héros, paré de ses
plus beaux habits et de son nœud d'épée, rentra au Palais-
Royal. La pâleur de son visage relevée par les forces de la
jeunesse , son air fier et sa moustache naissante en faisaient
une figure de roman où les regards se prenaient comme à des
pipeaux. Les dames y mordaient sans dissimulation, les filles
d'honneur plus en dessous et à la dérobée. Les princesses ne
parlaient que de leur tendre intérêt pour le pauvre blessé. La
grande Mademoiselle , tout entichée qu'elle était alors de l'envio
d'épouser un roi , daigna préluder par des mots bienveillants à
l'amour qu'elle devait ressentir plus tard pour un autre gentil-
homme. La reine y allait en franche coquette. Elle appelait
Jerzay son petit chevalier, lui souriait î» tous propos, et la
majesté royale était fort tempérée par les badinages. Anne d'Au-
triche , négligée pendant vingt ans par le feu roi , avait accou-
tumé de prendre le style et les façons de la galanterie.
REVUE DE PARIS. ISl
Le cardinal eut quelque ombrage de la faveur de Jerzay. Il
feignait de se tromper dans son jargon sicilien pour lancer des
paroles offensantes par erreur de grammaire ou de prononcia-
tion. Notre héros, comme on sait, ne péchait point par l'excès
de modestie. Au milieu des embûches galantes, il avait besoin
de toute sa mémoire pour se rappeler ses serments de fidélité.
La tête lui tournait un peu des préférences de la reine. La vanité,
l'ambition, tout l'entraînait de ce côté par une pente à laquelle il
était malaisé de résister.
Ces manèges n'échappèrent point à l'œil d'aigle de M. le
Prince. 11 voulut avoir notre marquis parmi ses serviteurs.
— Monsieur de Jerzay, lui dit-il , le roi ne sera pas majeur
avant deux ans : que comptez-vous faire jusque-là ? Il est agréa-
ble d'être à la mode et de passer le temps aux genoux des
dames j mais voulez-vous ajouter un bout de réputation à vos
mérites de berger accompli? donnez-vous à moi. Je vous four-
nirai l'occasion de risquer un coup d'épée en meilleur lieu que
la terrasse Renard.
— Je n'osais m'offrir à votre altesse, répondit Jerzay. Puis-
qu'elle veut bien me souhaiter pour son serviteur, je serai ù elle
si la reine le trouve bon.
— Ce sera fait tout à l'heure. Je vais parler à Sa Majesté.
Depuis longtemps les prières de M. le Prince étaient des
ordres ; la reine déclara qu'elle consentirait à céder Jerzay si
le cardinal ne s'y opposait pas, se réservant sans doute d'o-
liliger Mazarin à un refus ; mais le ministre arriva pendant ce
'iébat.
— Ce jeune homme n'est point à moi , dit M. le cardinal. Si la
reine le cède , je n'irai pas gêner M. le Prince, bien que les ser-
vices de Jerzay me soient aussi vagues qu'à Sa Majesté.
— Aussi vagues f s'écria M. le Prince en riant.
— Excusez-moi : vago signifie agréable en italien ; c'est une
confusion de mots.
— Jerzay , dit le Prince à haute voix , vous êtes à moi. Il est
inutile de s'expliquer davantage. M. le cardinal fait des méprises
pour vous désobliger , ce qui veut dire en bon français qu'il ne
tient pas à vous garder.
— Vous n'en serez pas moins mon chevalier, reprit la reine,
el vous nous ferez voire cour comme devant.
3 18
182 REVUE DE PARIS.
— C'est pour mieux servir Votre Majesté que je veux m'tilta-
clier à M. le Prince.
— Cela s'enlend , dit son altesse. Je n'aurai garde d'empêcher
qu'il vous rende ses devoirs. Allons , Jerzay , baisez la main de
Sa Majesté, et parlons.
— Vous êtes un ingrat , murmura la reine avec une oeillade.
L'ambition vous sied , il est vrai , et je vous la pardonne.
M. le Prince emmena Jerzay et le fit monter avec lui dans son
carrosse.
— Ce fourbe de cardinal , dit-il , parle mieux le français que
vous et moi. Ses fautes de langage sont une arlequinade ita-
lienne. Vous étiez , à cette cour , dans un pays de borgnes; on
n'y voit les choses que d'un œil, et encore avec les lunettes de la
sottise. Oubliez ce que vous y avez appris, et causons un peu
comme des gens sensés : voulez-vous faire votre fortune?
— Cela n'est point de refus, monseigneur.
— Vous en avez un moyen simple et facile. La reine vous
aime , Jerzay. Le secret n'en est guère couvert dans son cœur ,
puisque je l'ai vu. On le sent à chaque parole qu'elle vous dit.
Avec les femmes espagnoles, on peut tenter jdus «lu'avec les
autres. Poursuivez votre bonne fortune, et vous réussirez, je
vous en réponds.
— Sa Majesté a de l'amitié pour moi. Lui supposer de l'amour
serait une folie. Elle a de la dévotion , et parle sévèrement des
femmes galantes.
— Elle est coquette comme un démon. Sans compter Buc-
kingham, qui est de notoriété publique, pensez-vous qu'elle
n'a point eu d'amants? J'ignore le fin mol de ses liens avec le
Mazarin , et je m'abstiens de le chercher par respect pour elle.
Vous lui plaisez , cela est certain ; je ne l'ai pas inventé; vous
le savez aussi bien que moi, étant plus intéressé à connaître la
vérité.
— Je confesse, monseigneur, <iue dans les airs de Sa Majesté
j'ai remarqué souvent un certain abandon qui dépassait les me-
sures ordinaires de la bienveillance j mais je me liens en garde
contre cet appât dangereux.
— Et c'est une faute. Que pouvez vous craindre ? Reines ou
bergères , les femmes ne sont jamais fâchées d'inspirer de la
passion. Déclarez-vous.
REVUE DE PARIS. 183
— Je no l'oserais, à moins d'y être provoqué lout à fait.
— Comment ! J'ai vu ses agaceries , moi qui suis occupé de
guerre et de politique ; la cour entière en jase , et vous n'ose-
riez pas parler! Attendez-vous qu'elle publie sa tendresse à son
de trompe, et que le dernier oflBcier du Palais -Royal en soit
instruit !
— Votre altesse me trouble singulièrement. La prudence
m'ordonne pourtant de rester sur la réserve.
— Écoutez-moi donc , Jerzay : l'état chancelle et va tomber
si une main ferme ne le relève. La colère du peuple a de légi-
times motifs , les dilapidations, le surcroît accablant des im-
pôts , la juste indignation du parlement. J'ai dû soutenir la reine
contre les rebelles. A présent qu'ils sont rentrés chez eux , je
prétends mettre fin aux abus , et changer le gouvernement. Il
faut que le Mazarin s'éloigne. Ce lâche Sicilien n'a point de
cœur de persister à vouloir mener un peuple qui le déteste. La
faiblesse de la reine pour lui devient criminelle.
— El à qui donc votre altesse donnera-l-elle la régence?
— Vous croyez déjà que je la prendrai pour moi : vous vous
trompez. Je suis un homme de guerre, et j'enrage de perdre en
disputes un temps ((ue je devrais employer mieux pour ma gloire
et celle de l'Etat. Je donnerai le gouvernement à Monsieur; son
âge, sa qualité d'oncle du roi sont des garanties satisfaisantes.
Si , après cela , le peuple s'émeut encore , j'écraserai les rebelles
sous le talon de ma botte. Je ne suis point né pour les cabales ,
et je ressens un dégoût invincible en voyant nos guerres de
cailloux et de pots cassés. Dites-le vous-même : mou projet est-il
honnête?
— Il est digne de votre grand cœur.
— Prêtez-moi donc le secours dont j'ai besoin.
— Commandez, monseigneur.
— Ne comprenez-vous pas que lout prétexte sera ôté aux
divisions si le Mazarin plie bagage? Le caprice d'une femme
plonge la France entière dans le désordre. Que ce caprice
change, et nous voilà tran(|uilles. C'est à vous d'amener une
révolution , ne fût-elle que d'un jour , dans les sentiments de !a
reine. Les bonnets carrés penseraient que vous êtes bien jeune
pour sauver l'Etat parla douceur; mais, comme le dit Cor-
neille d.ins sa tragédie, l'âge ne fait rieu à l'affaire si l'on est
184 REVUE DE PARIS,
courageux. Je n'avais que vingt ans à Rocroy , et je suis pour
les jeunes gens. Ces barbons s'étonnent que leur sagesse ne
persuade point la reine : c'est qu'elle est femme et qu'elle se
moque de la sagesse. Ce que leurs mille remontrances n'ont pu
faire, voire bonne mine l'achèvera dans un moment, si vous
le voulez , et il faut le vouloir. Sans autre appui que l'amitié de
Sa Majesté , je conçois que vous n'ayez pas risqué de lui dé-
plaire. Maintenant que vous êtes à moi et que ma protection
vous est assurée, vous ne devez plus hésiter. Déclarez votre
amour. On vous pardonnera cette témérité ; on y rêvera , et, que
la suite tourne au tendre ou au sévère, ce sera un échec pour le
Sicilien. J'arriverai sur ces entrefaites , et, quand on m'aura
laissé mettre le coquin ù la porte , je vous donne ma foi de pre-
mier prince du sang qu'elle lui sera fermée pour tout de bon.
Les querelles de la populace s'éteindront. J'irai alors à Parmée.
Vous y viendrez avec moi, si vos amours n'ont pas un long
cours ; mais , si la reine s'attache à vous, la position est assez
désirable pour qu'un gentilhomme de votre âge s'en trouve
heureux. Sa Majesté est belle encore.
— Fort belle assurément, et d'une beauté qui étonne et
charme tout ensemble; mais un obstacle m'arrête :je suis engagé
par serment avec une demoiselle que j'aime.
— Pardieu ! je n'entends pas vous marier à la veuve du feu
roi. Vous reviendrez à cette jeune fille plus tard. La reine passe
avant les demoiselles , et votre maîtresse n'en saura rien , ou, si
elle l'apprend , la raison lui dira qu'on ne refuse point les
grâces d'une tète couronnée.
On arriva, en discourant ainsi, à l'hôtel de Coudé; une
troupe de gens du peuple criaient : Vive son altesse ! à bas le
Mazarin ! M. le Prince prit un air terrible en se tournant de leur
côté :
— Est-ce que vous croyez , dit-il , que des drôles comme vous
peuvent quelque chose sur mes volontés? Je vous donne cinq
minutes pour vous retirer. Passé cela, vous serez pendus à celte
grille jusqu'au dernier. Sachez que, durant le blocus , je n'ai
vécu que des oreilles des bourgeois de Paris ; mais des vôtres
on fera le souper de mes chiens , si vous me mettez en colère.
Ceux qui vous poussent à vous émouvoir ainsi sont des méchanis
REVUE DE PARIS. 185
qui VOUS trompent. Allez, rentrez chez vous et ne m'échauffez
pas davantage.
En un moment la foule se dispersa.
— Vous voyez, Jerzay , reprit son altesse , que je ne cher-
che point les applaudissements du peuple ; cependant, puisque
ses sentiments sont conformes aux miens , je le contenterai.
Songez à notre projet , et revenez ce soir avec une bonne ré-
solution.
Notre héros laissa le Prince sur les degrés de son hôtel et se
rendit au jardin du Luxembourg dont Monsieur accordait la
promenade au public. Son esprit tomba dans celte i)erp!exité
qui emplit les instants de repos avant qu'on se hasarde à quel-
que démarche imprudente. Ce qu'on lui conseillait avait bien de
la gravité. Le cardinal de Richelieu s'y était fourvoyé jadis au
milieu de sa puissance ; mais Buckingliam avait été plus heu-
reux parce qu'il était jeune et aimable , et Jerzay sentait en lui
les avantages de Buckingham. Ce que disaient les yeux de la
reine n'était pas une chimère. M. le Prince l'avait remarqué.
Il le considérait si bien comme une chose certaine, qu'il allait
jusqu'à s'en vouloir servir pour amener une révolution dans le
gouvernement. C'était un appât séduisant pour l'amour-propre
d'un gentilhomme, que les bonnes grâces de celle reine belle
encore dont la vivacité espagnole avait tourné la cervelle à
tant de grands seigneurs. N'avait-elle pas suffisamment montré
ses désirs , fallait-il contraindre la femme à se dépouiller en-
tièrement du manteau royal , et attendre pour courir au-devant
d'elle que son pied eût descendu la dernière marche du trône?
S'il était téméraire de déclarer son amour à une personne de
celle qualité, n'était-ce pas aussi un rôle ridicule que celui
d'un homme qui se voit assuré d'une réponse favorable et qui
n'ose point demander ce qu'on brûle de lui donner? A mesure
que la vanité de Jerzay prenait du terrain , son amour pour
Cécile se retirait dans les recoins de son cœur. L'image de
celle aimable fille se tournait en vapeur, et celle de la reine se
parait d'un éclat majestueux. L'idée qu'on est distingué entre
mille rivaux prête un grand charme à celle qui vous accorde
une aussi juste préférence. Le bon goût de la reine méritait
quelque retour. Notre jeune homme trouvait les meilleures
excuses du monde à son infidélité. Il se plaisait à croire
IG.
186 REVUE DE PARIS.
qu'une intrigue de cour ne serait point un obstacle à son ma-
riage , et que le bonheur à venir ne devait pas l'empêcher de
goûter les faveurs du moment présent. L'imagination de
Jerzay bâtissait aussi des châteaux en Espagne. Il se voyait maî-
tre du gouvernement, et de moitié dans les vastes projets de
M. le Prince , qui ménageait en lui l'arbitre des volontés de la
reine. Ce qu'il craignait n'était déjà plus d'irriter Anne d'Au-
triche, mais d'en être aimé plus fort et plus longtemps qu'il ne
le souhaitait. L'époque prochaine de la majorité du petit roi
venait heureusement le soustraire à cet excès d'honneurs et de
puissance. Il retournait à Cécile, qui savait reconnaître le mé
rite de son abdication et la beauté du sacritice. Après avoir
caressé toutes ces visions et franchi vingt fois le Rubicon par
la pensée , notre héros eût regardé comme une lâcheté de ba-
lancer encore. Il releva la tête, posa son poing sur sa hanche
en écartant son manteau , et traversa d'un pas assuré les cours
de l'hôtel de Condé.
— Eh bien! Jerzay, lui dit M. le Prince, qu'avez-vous résolu?
— Je m'abandonne entièrement à votre altesse.
— Je vois que vous n'êtes pas au-dessous de la circonstaace.
Mettez-vous à celte table; écrivez un billet à la reine : nous
aviserons ensuite aux moyens de le faire parvenir ce soir
même. Tournez-moi votre déclaration galamment sans trop
d'humilité. Sous le cotillon royal est une femme aussi fragile
que les autres , et , d'ailleurs , si l'on se fâche , je vous promets
d'obtenir votre pardon.
Jerzay prit la plume et traça sans hésiter ie billel suivant :
u Madame,
n C'est une action qui porte en elle-même sa récompense que
de risquer ses jours pour Votre Majesté. Je suis glorieux d'avoir
couru cette fortune ; mais les épées de vos ennemis m'ont fait
des blessures moins cruelles que les traits qui partent de vos
beaux yeux. A peine guéri des unes, il me faut mourir des au-
tres si votre cœur n'en a point de pitié. Je sens toute ma folie
sans |)OMVoir résister ?i l'égarement (|ui m'entraîne. Ni le profond
respect dont je suis pénétré pour Votre Majesté , ni la grandeur
REVUE DE PARIS. 187
du nom, ni la crainte de mériter son courroux ne sauraient
me retenir. Ce courroux me sera moins affreux que l'incertitude
où je suis ; et que m'importe le renversement de ma fortune,
si j'ai le malheur de vous déplaire? Je supplie Votre Majesté
de considérer combien il me sera cruel de trouver dans les
bontés dont elle m'a honoré la source du plus grand déplaisir
de ma vie. D'un mot elle va faire de moi le plus heureux ou le
plus accablé des mortels, et c'est dans l'attente de ce mot que
les instants sont comptés par le âdèle et tremblant sujet de
Votre iUajesté.
» Jerzat. »
M. le Prince trouva cette épîlre conforme au goût du jour;
l'heure du cercle approchant, on partit pour le Palais-Royal
avec le dessein de faire remettre ce papier à la reine par l'une
de ses femmes. Afin que le Prince n'eiit point l'air d'avoir quel-
que part dans ce coup de tête, on convint que Jerzay prendrait
son rang parmi les gentilshommes de la suite et qu'il n'appro-
cherait point de son altesse dans le courant de la soirée.
Le cercle de la reine était fort agité. Des courriers arrivés de
Bordeaux avaient apporté de mauvaises nouvelles. La Guietme
entière prenait les armes contre M. d'Épernon, dont la tyrannie
et le défaut d'intelligence avaient irrité le peuple en cent occa-
sions. La reine et M. le cardinal, voyant un grand changement
dans les allures de M. le Prince, s'imaginaient qu'il avait fo-
menté ces troubles , et l'accueillirent avec une aigreur mal
contenue. Anne d'Autriche ne savait point garder ce qu'elle
avait sur le cœur ; elle ne put résister à l'envie de soulager sa
colère.
— Mon cousin, dit-elle , nous aurons du moins dans ce sur-
croît d'ennuis la consolation de voir qu'ils ne vous sont pas
aussi sensibles qu'à nous.
— C'est-à-dire, répondit M. le Prince , qu'on me soupçonne
ici d'appuyer les rebelles. Je suis donc un grand fou de ne le
pas faire.
— Prenez garde, interrompit le cardinal, d'exiger trop de
M. le Prince. Il s'est rapproché de M. de Conti, son frère, et
188 REVUE DE PARIS.
de madame sa sœur, donl la guerre l'avait éloigné. Nous de-
vons trouver bon que la division cesse dans sa famille.
— Oui, morbleu , je me suis accommodé avec ma famille ,
parce que je pardonne de meilleur cœur que vous, et que je ne
sais point cacher la haine et la rancune sous les grimaces de la
douceur et de l'oubli des injures. Si votre amnistie n'est qu'une
imposture, il ne m'appartient pas d'y tremper, et je n'entends
point que vos promesses à mon frère passent avec les autres
mensonges. Puisque vous n'avez pas craint de mettre ma loyauté
en suspicion, je vous déclare que je vous laisse sur les bras
l'affaire de Guienue, et que je ne combattrai point ces nouveaux
rebelles.
— 11 faudra donc, reprit le cardinal, que nous les combat'
tions nous-mêmes.
— C'est cela. Prenez la cuirasse, et enfourchez votre mule
pour aller en guerre, car je ne m'en mêlerai point cette fois.
Un long trouble suivit cette querelle. On eut toutes les peines
du monde à empêcher la retraite de M. le Prince , qui disait à
haute voix que , s'il n'était cousin du roi, ce faquin de cardinal
eût déjà fait de lui un second Balafré. Mazarin lui vint demander
pardon de sa vivacité , en le suppliant de ne point abandonner
la reine pour de vains mots qu'on rétracterait pour peu qu'il le
souhaitât. M. le Prince répondit avec beaucoup de hauteur :
— Je commence à connaître les véritables intérêts de la reine ;
ils sont entièrement séparés des vôtres. Elle est perdue si elle
garde plus longtemps auprès d'elle ces pantalons ultramonlains
dont l'âme est si corrompue, qu'ils ne veulent jamais croire à
la droiture des gens.
Son altesse tourna le dos au cardinal et s'en alla prendre
place à une table de brelan.
Pendant ce temps-là', Jerzay s'était glissé par les petits ap-
partements jusqu'à la chambre à coucher d'Anne d'Autriche.
On y avait allumé le mortier de cire et préparé les couvertures
du lit. Notre marquis, son billet à la main , marchait sur la
pointe du pied , lorsqu'il vit tout à coup paraître M»" Beauvais,
la première femme de chambre , armée des coiffes de nuit de
Sa Majesté.
— Un homme ici ! s'écria-t-elle ; et c'est vous , Jerzay , qui
vous introduisez chez la reine! Vous nous feriez un beau scan-
REVUE DE PARIS. 189
dale. Retirez-vous , mon cher enfant. Ce n'est pas un crime
d'être amoureux, mais notre souveraine ne veut plus trouver
d'amants dans ses armoires.
— Vous croyez donc , madame Beauvais , qu'elle recevra
mal ma déclaration et que je vais lui déplaire?
— Pour cela, je n'en sais trop rien. Hier, comme je lui
peignais ses cheveux, nous parlions de vous assez favorablement.
— Que vous disait-elle? répétez-le-moi , madame Beauvais,
je vous en supplie.
— Cent jolies choses : qu'elle vous trouvait l'air aimable ,
qu'elle regrettait de vous avoir donné à M. le Prince, que vous
aviez dans le visage quelques traits du pauvre Buckingham...
— Vous me transportez d'aise , madame Beauvais.
— A présent que vous êtes content , esquivez-vous , et ne
vous laissez point surprendre , car ce serait une histoire à nous
faire chasser tous deux.
— Je ne demande pas que vous m'enfermiez ici ; je veux seu-
lement mettre ce billet en quelque endroit où la reine le puisse
trouver.
— Bagatelle ! un billet ! On m'accusera de l'avoir accepté de
vous.
-^ Ne me refusez pas cette grâce , chère madame Beauvais.
Tout ce que je possède vous appartient.
— Allons, vous êtes un trop charmant garçon pour qu'on
vous laisse dans la peine, quoique ce soit un plaisir que de se
faire prier par vous. Mettez votre billet devant le miroir de la
toilette, tandis que je ne regarde point. Voilà qui est bien. Il
ne risque pas de s'égarer. Monsieur de Jerzay, lorsque Buckin-
gham fît sa première déclaration à notre souveraine , il me
donna une boucle de diamants d'un grand prix ; mais de vous
je ne saurais accepter autre chose qu'un baiser sur la joue.
— Je vous en donnerai quatre.
M"'" Beauvais touchait à la cinquantaine et n'était point belle;
Jerzay l'embrassa de tout son cœur , fort heureux d'élre bien
servi à si peu de frais.
Au moment où notre héros rentra dans les salons, on venait
de rompre le cercle. M. le Prince souhaita le bon sommeil à Sa
Majesté d'un ton fort sec , et le remerciement qu'il en reçut fut
plein de fierlé. Il s'en vengea sur le cardinal par ces mots que
190 REVUE DE PARIS.
tous les faiseurs de mémoires ont rapporté dans leurs écrits :
— Adieu , Mars !
La suite du vainqueur de Rocroy mit un gros quart d'heure
à déiiler, tant elle était considérable. Anne d'Autriche aperçut
Jerzay, qui demeurait parmi les derniers.
— Vous voilà donc au nombre de nos ennemis? lui dit-elle.
— Votre Majesté saura dès ce soir qu'elle me fait une mor-
telle injustice en m'aecusant de lui être contraire. Dieu veuille
qu'elle s'en souvienne, lorsqu'elle verra jusqu'où vont mes sen-
timents pour elle.
En arrivant à la rue de Condé, M. le Prince appela Jerzay.
— Avez-vous remis le poulet? lui dit-il tout bas.
— Sur la toilette de la reine. Il est entre ses mains à cette
heure.
— Allons dormir, en attendant la réponse. Elle sera favora-
ble, et demain je donnerai de la tablature au guerrier Mazarin.
Son altesse commanda ensuite à son secrétaire Gourville de
conduire Jerzay à l'appartement qu'on lui avait préparé. Notre
marquis était encore debout tandis que tout le monde dormait
à l'hôtel de M. le Prince. Il ne se coucha qu'au milieu de la
nuit, et roula dans sa tête une procession d'images tour à tour
agréables et fâcheuses. Il prépara des discours pour les diverses
conjonctures qui s'offraient à lui. Dans les uns il montrait au-
tant de noblesse que de désespoir; l'amour et la joie lui en
soufflaient d'autres non moins éloquents. Ses idées se brouillè-
rent enfîn peu à peu, et le sommeil vint s'abattre sur ses pau-
pières à travers ce chaos d'émotions opposées. Il faisait grand
jour lorsqu'il fut éveillé en sursaut.
— C'est ici que 'demeure monsieur de Jerzay, dit un valet
en ouvrant la porte de sa chambre.
— Que me veut-on ? demanda notre héros du fond de son lit.
— On vient parler à monsieur le marquis de la part de la
reine.
— VerJudieu! dit M. le duc d'Aumont (car c'était lui), cet
IiùIpI ressemble ù une forteresse. J'ai rencontré plus de cent
REVUt [>E l'ARlS. 191
paires de raouslaclies avant de péiiéder jiis(|irici. Où diable
êfes-voiis donc, Jerzay? Ah! encore au lit, à neuf heures! Vous
avez passé une mauvaise nuit? M. le Prince vous loge à mer-
veille; celte chambre est fort belle. Ce sont les arbres du
Liixemhourg que j'aperçois là-bas?
Jamais la reine n'eût chargé d'un message galant le véné-
rable duc d'Aumont ; aussi Jerzay, tombé de son trône et blotti
au fond de ses draps, eût dit volontiers comme le chevalier de
Grammont : a Fermez les rideaux , je suis indigne de voir le
jour. » Cependant le noble duc , qui avait de l'amitié pour lui ,
n'aurait pas eu ce ton léger pour accomplir une mission bien
sévère. En le voyant examiner l'appartement et regarder par la
fenêtre, Jerzay reprit un peu d'espoir, et s'imagina que peut-
être M. d'Aumont ne savait rien encore. Le duc posa un fau-
teuil près du lit et s'y assit en se frottant les mains d'un air
fort calme, tandis que notre héros suivait des yeux tous ses
mouvements avec anxiété.
— Ça ! dit M. d'Aumont, nous avons à causer ensemble, mon
garçon. Vous avez fait hier une insigne extravagance. La reine
m'a montré votre billet. Sans moi vous étiez perdu : on vous
envoyait au bout du royaume, et Dieu sait quand vous en se-
riez revenu. J'ai tourné la chose au plaisant : « C'est la faute
de Votre Majesté, ai-je dit à la reine. Ses yeux sont comme
deux grands astres qui manœuvrent toujours de ci et de là. Le
pauvre Jerzay arrive tout frais de sa province; il n'est pas en-
core habitué à ces feux croisés. Il s'est brûlé à la chandelle.»
Sa Majesté, qui aime mon franc-parler, s'est mise à rire. Elle
répétait que vous étiez un petit ambitieux, que vous ne pouviez
jouer sérieusement la comédie du soupirant auprès d'une
vieille comme elle l'est; à quoi j'ai répondu que, si elle était
vieille, il n'y paraissait point et qu'elle était encore diablement
femme : «Ce serait une horreur, ai-je ajouté, que de i)unir
cetaimablegarçonquand je vous vois assez flattée de son hom-
mage, m Elle m'a confessé qu'elle n'avait point de colère et
qu'elle vous pardonnait de tout son cœur, à la condition d'être
plus sage à l'avenir. J'ai promis de vous chapitrer comme il
faut ; mais je crois que celte petite leçon vous suffira. On ne
fera aucun bruit de tout ceci. L'affaire se passera entre nous
(rois. Vous demeurerez seulement éloigné de la cour pendant
192 REVUE DE PARIS,
une semaine, et puis votre algarade sera oubliée. N"en dites mot
à personne, sans quoi vous vous attireriez un orage sur la tête,
et je ne répondrais plus de rien. Allons, ne soyez pas ainsi con-
fondu, mon ami. De bonue foi, est-ce que vous ressentiez vrai-
ment de l'amour pour la reine?
— Je le croyais hier, monsieur le duc, mais aujourd'hui je ne
sais plus où j'en suis.
— Aviez-vous déjà logé dans votre cervelle que vous alliez
gouverner la France? Vos harangues sont-elles déjà prêtes
pour le parlement ; vos mesures prises pour les provinces en
rébellion? Vos plans sont-ils arrêtés sur l'affaire épineuse des
rentes de l'Hôlel de ville, le soulèvement de Naples, l'alliance
du Piémont , les menées de Fuensaldagne et la guerre de Cata-
logne? Vertudieu ! vous êtes donc plus savant que nous tous ,
et il faut envoyer à Rome demander pour vous le chapeau de
cardinal. Donnez votre démission, mon enfant, donnez votre
démission.
Jerzay sentait la honte lui monter à la gorge. La raison lui
parlait haut par la voix de M. d'Aumont. Elle était là devant
lui nonchalamment assise dans un fauteuil sous la forme
respectable de ce vieux seigneur de soixante ans , plein de sa-
gesse et de bienveillance. Il n'y avait pas moyen de ne la point
écouter.
— L'échec vous dégrise , reprit le duc en souriant. Songez
que vous êtes quitte à bon marché de votre étourderie. Si votre
bonhomme de père était là, il vous ferait des yeux terribles ;
mais ses avis et son expérience vous ont manqué. Je prends cela
en considération. La reine saura votre repentir, et tout ira le
mieux du monde.
— Hélas ! monsieur le duc , s'écria Jerzay, comment pour-
rai-je expier ma faute?
— Rien de plus facile. Vous vous battrez bravement à la pre-
mière occasion, et l'on vous récompensera. Faites votre cour
à quelque fille d'honneur. L'essaim en est tout frétillant de jeu-
nesse et de coquetterie. Divertissez-vous par-là; jouissez de vos
vingt ans. Adressez-vous à une demoiselle d'aussi bonne maison
que vous, et l'on vous mariera. Ce n'est pas, ce me semble,
une punition bien accablante. Adieu , mon ami ; remettez-vous
REVUE DE PARIS. 195
de celle secousse, et prenez courage. Je vais au grand con-
seil, et je dirai du bien de vous à la reine.
Quiconque a échoué auprès d'une femme , et , trouvant la
cage de ses illusions ouverte , a regardé d'un œil pileux ces
oiseaux dorés s'envoler par delà les nuages, comprendra le
dépit du pauvre Jerzay. Il n'élait pas homme du moins à se
lamenter inutilement, ni à se briser deux fois au même rocher.
L'entêlemeni de sa bonne mine n'allait point jusqu'à la sottise.
Après quelques minutes de rougeur et de confusion, il sentit
qu'il devait faire bon marché de ses prétentions et n'y plus
songer. Il s'habilla donc et descendit à l'appartement de son
prolecteur. Le grand Condé était en conférence avec le duc de
La Rochefoucauld.
— Vous avez une réponse ? lui dit son altesse. Est-elle comme
nous la désirons?
— Elle est mauvaise, monseigneur; nous nous sommes
trompés, et je viens vous prier de me retirer de vos balances.
— Cela me regarde. Que vous a-t-on fait dire? qui vous
a-t-on envoyé? quels sont les termes du message?
— Je supplie d'abord votre altesse de tenir celte affaire se-
crète entre elle et moi.
— Parlez sans crainte; je n'ai rien de caché pour M. de La
Rochefoucauld.
— C'est assez d'honneur pour moi que de faire mes confi-
dences à votre altesse seulement.
— Comme il vous plaira : venez donc dans mon cabinet.
Jerzay raconta la conclusion un peu brusque de son roman.
M. le Prince ne voulait point qu'il se tînt pour battu et ne re-
gardait pas la réponse de la reine comme un échec. Il y avait
(lu nouvelles espérances à fonder sur la douceur de la punition.
Heureusement notre héros eut assez de raison pour se mettre
en garde contre les conseils de M. le Prince, dont la confiance
aveugle en son crédit et la facilité toute particulière à compro-
mettre ses amis étaient assez connues. Jerzay refusa de pousser
sa bonne fortune , à moins que la reine ne revint d'elle-même
ly engager.
— Du reste , lui dit son altesse, le peu que vous avez fait ne
sera pas inutile. Je saurai en lirer parti.
Une heure après cela, notre marquis, cherchanl à oublier sa
o 17
194 REVUE DE TARIS.
mésaventure dans la compagnie de jeunes gens , vit passer
M. de La Rochefoucauld. L'honorable duc lui cria de loin :
— Vous êtes trop modeste , Jerzay. Il ne tiendrait qu'à vous
de régenter le royaume.
Le prince de Conli, qui sortait de l'appartement de son frère,
traversa aussi les cours de l'hôtel et dit à Jerzay :
— Si vous entendiez bien vos intérêts, vous dormiriez ce soir
dans le lit du feu roi.
— Salut au seigneur Buckingham ! ajouta M. de BouKeville,
qui suivait le prince de Conti.
La juste mesure de la discrétion de son prolecteur lui étant
donnée, Jerzay fut épouvanté des conséquences qui en pou-
vaient résulter si de semblables propos arrivaient aux oreilles
de la reine. Il monta au cabinet de M. le Prince; mais, tandis
qu'il le cherchait de ce côté , son altesse partait en carrosse
pour aller au parlement. Il ne trouva que Gourville occupé à
écrire des lettres.
— Savez-vous, lui dit le secrétaire, que vous avez attaché
un grelot qui fera du bruit? Il en sera parlé à tous les soupers
de la ville. Vous voilà posé comme une sentinelle avancée dans
notre rupture avec la cour , car il est aisé de prévoir que ce
sera une rupture. Le Mazarin n'a plus qu'à demander des che-
vaux de poste.
— Je comprends cette infernale machination, murmura Jer-
zay étourdi à l'aspect du précipice ouvert devant lui.
— Que parlez-vous de machination? reprit Gourville suivant
son idée. C'est un coup de maître, mon cher marquis. Voyez-
en bien la portée : son altesse a déjà humilié le ministre publi-
quement en le traitant de faquin. Cette affaire-ci va déconsi-
dérer la reine.
— C'est impossible ! s'écria Jerzay.
— Rien Ti'est plus sûr au contraire , car voici quinze lettres
que je vais expédier à diverses personnes...
— J'arrêterai du moins les lettres au passage.
En parlant ainsi , Jerzay saisit tous les papiers qui se trou-
vaient sur la table et les jeta dans la cheminée, au grand éba-
hissement de Gourville :
— Ètes-vous fou, Jerzay? C'est par ordre de son altesse que
j'ctris ces circulaires...
REVUE DE l'ARlS. 195
GoiirviHe. voyaiil uotre héros fouler aux i>icds les lettres avec
un air furieux , gagna prudemment le large. Jerzay courut à
la recherche de M. le Prince. Il le manqua d'un quart d'heure
au i)arlement, et, ne sachant plus oîi le trouver, il se rendit à
tous risques au Palais-Royal. La reine s'habillait. La porte
n'était ouverte qu'aux dames, et les hommes emplissaient les
antichambres. Des mouvements bizarres et opposés agitèrent
les couitisans à l'arrivée de notre marquis. Les uus le regar-
daient avec des airs où l'on reconnaissait une grosse part de
la terreur qu'inspirait M. le Prince ; les autres, plus courageux
ou plus fidèles à la reine, marquaient leur indignation par des
signes visibles. Des chuchottements circulaient où le nom de
Jerzay se trouvait mêlé , sans que personne fût assez charitable
pour montrer à l'imprudent l'orage (jui s'amassait. Au milieu
de cette foule ennemie W. d'Aumont vint à passer :
— Monsieur le duc, s'écria Jerzay, tirez-moi du lourmeat où
je suis.
— Qui êtes- vous? répondit le vieux seigneur. Je ne vous con-
nais point. Si vous avez du tourment , ce n'est pas ma faute.
Votre conduite n'est guère celle d'un homme intimidé. Allez,
monsieur, ne me pariez jamais de votre vie.
Cependant la reine sortit de sa chambre j elle s'arrêta devant
le commandeur de Jars et lui dit à haute voix :
— Nous sommes de trop vieux amis , monsieur le comman-
deur, pour que je néglige de vous apprendre une chose qui me
touche de jirès ; l'on me donne un amant et de si grande qualité
que vous en serez bien étonné.
— Ah ! madame, s'écria Jerzay, je suis assez malheureux de
vous avoir déplu sans que vous acheviez de m'accabler.
— Qui vous dit que je parle de vous , monsieur ? interrompit
la reine. Je sais que vous faites l'amoureux, et cela est ridicule
jusqu'à la jdtié. Il faudrait vous mener aux petites maisons j
mais votre extravagance ne doit pas me surprendre. Vous chas-
sez de race en imitant votre grand-père, qui a soupiré pour la
reine Marie de Médicis. Puisqu'il vous convient de publier vos
prétentions, je ne tairai pas davantage mes mépris.
Sa Majesté remarqua sans doute le chagrin de Jerzay, et
comme l'expression de la douleur a de la grâce sur un beau
visage elle en fut un peu émue :
196 REVUE DE PARIS.
— Rentrez en vous-même, ajouta la reine, et soyez plus rai-
sonnable. J'oublierai volontiers ces folies dont votre jeunesse
est l'excuse; mais, si elles étaient accompagnées d'intrigue,
votre audace ne vous serait jamais pardonnée.
Anne d'Autriche s'éloigna, laissant Jerzay confondu.
M. de Vigneul , qui appartenait à M. le Prince , rencontra
notre héros courant vers l'hôtel de Condé :
— Mon cher Jerzay, recevez mes compliments sincères. Vous
êtes fort avant dans l'amilié de son altesse. Nous venons de
prendre la collation chez le président Perrault, et M. le Prince
a porté votre santé, en vous proclamant éminence rose, par
allusion à la couleur de vos habits.
Sans répondre à Vigneul. Jerzay courut plus fort. Il trouva
enfin M. le Prince à l'hôtel de Condé.
— Votre altesse me perd, lui dit-il. La reine m'a déjà re-
proché mon indiscrétion, et toute la cour sait ma folle dé-
marche.
— Eh bien? répondit M. le Prince avec un sang-froid déses-
pérant.
— Eh bien, je vous dis que vous me perdez.
— C'est vous qui perdez le sens. Ne vous effrayez point. Les
gens de la cour sont des sots et des Jaloux qui voudraient être
à votre place.
—Cela est clair, dit Gourville, votre position est admirable.
Son altesse ne fera pas de vous un aussi graud usage sans vous
récompenser.
— Oui, reprit Jerzay, on me payera mon déshonneur.
— Il n'y a point de déshonneur, dit le prince. Je prends tout
sur moi. Mais voici M. de Comrainges qui nous apporte les or-
dres de Sa Majesté. Nous l'écouterons d'abord, et, s'il s'agit de
vous, nous lui donnerons une réponse où vous verrez que nous
savons appuyer nos amis.
Comminges, lieutenant des gardes delà reine, avait entendu
ces derniers mots.
— On ne m'a point commandé d'écouter une réponse, dit-il.
C'est à Jerzay seulement que j'ai à parler au nom de la reine.
Monsieur, Sa Majesté avait bien voulu vous pardonner l'imper-
tinence dont vous vous êtes rendu coupable en lui écrivant une
lettre d'amour. Pensant que celte folie ne venait que de vous,
liEVUF. DE PARIS. 197
elle jugeait inutile d en faire un éclat, et se contentait de vous
éloigner, par égard pour votre jeunesse et le zèle que vous lui
avez marqué en plusieurs occasions; mais, ayant appris que
d'autres personnes avaient trempé dans ce complot , et que vos
protecteurs avaient oublié le respect qu'ils lui doivent jusqu'à
mêler son nom à leurs propos de table. Sa Majesié, dans le mé-
pris et l'indignation que lui inspire votre conduite, se borne îi
vous retirer ses bontés, et vous défend par ma voix d'oser jamais
vous présenter devant elle. Votre emploi sera vendu , et le prix
vous en sera remis,
— Écoutez ma justification , s'écria Jerzay.
— Je n'ai point mission pour cela.
Comminges salua M. le Prince , et sortit sans rien vouloir en-
tendre.
— Votre altesse, reprit Jerzay, niera-t-elle encore que je sois
déshonoré, ruiné à jamais par sa faute?
— Ce n'est rien, mon cher ami ; je vous donnerai mieux que
votre charge à la cour.
— Et l'estime de la reine, me la rendrez-vous? C'est une ré-
paration qu'il me faut, et non pas un dédommagement.
— Une réparation? Eh bien , vous l'aurez, cela est juste. Jo
comprends votre scrupule. Puisque je vous ai jeté dans ce trou,
c'est à moi de vous en tirer. Suivez-moi. Dans un moment votre
paix avec la reine sera signée.
— M. le Prince emmena Jerzay au Palais-Royal. En traver-
sant les galeries , le vainqueur de Rocroi marchait d'un pas
ferme. On sentait si bien l'énergie de son caractère dans sa
figure d'aigle et sa petite personne , que notre pauvre marquis
reprit un peu d'espoir. Son altesse laissa Jerzay dans l'anli-
charabre du ministre, et se fit annoncer. Au bout de cinq mi-
nutes , M. le Prince ouvrit la porte lui-même :
— Entrez, dit-il ; le cardinal est allé porter mes paroles à la
reine. Elle vous verra aujourd'hui.
— Vous le croyez ?
— Je n'en doute point.
— L'émotion de notre héros l'erapécha de remarquer le bou-
leversement des traits du cardinal ù son retour.
— Sa Majesté, dit le ministre, consent à ce que désire votre
altesse : elle recevra M. de Jerzay...
17.
198 KEVUE DE PAKIS.
— El lui fera bon accueil ?
— Aussi bon qu'il sera en son pouvoir. Vous n'avez qu'à
liesceniire au salon du petit jeu.
— Marchons donc , je verrai si l'on me cède comme je l'en-
lends, avec la bouche en cœur et sans marchander.
Il y eut un moment de surprise parmi les dames lorsque
M. le Prince entra dans le salon. Les jeux restèrent en suspens.
— Votre Majesté, dit le grand Coudé, m'oblige en voulant
bien revoir Jerzay. Si mes indiscrétions retombaient sur lui,
ce serait me blâmer publiquement en sa personne.
— Il ne lui fallait pas moins que votre crédit auprès de nous
et le généreux emploi que vous en faites, répondit Anne d'Au-
triche avec un sourire plein d'amertume ; sans cela il n'eût ja-
mais reparu devant nos yeux.
— Croyez , madame, dit Jerzay en s'agenouillant, que mon
repentir éclatera dans ma conduite...
— C'est assez , reprit la reine; M. le Prince a plaidé votre
cause de telle sorte que vous ne sauriez ajouter rien de mieux
pour votre défense.
— Vous lui conserverez son emploi? dil le prince.
— Oh! nous avons du temps devant nous. La maison du roi
ne sera formée que l'année prochaine. Mais vous interrompez
nus jeux, messieurs. Nous n'avons pas accoutumé de recevoir
les hommes à celte heure.
— Jerzay reviendra vous rendre ses devoirs au cercle.
— Quand il lui plaira. 11 me retrouvera dans les mêmes sen-
timents. Je fais de lui tout l'étal dont il est digne.
— Et moi, je fais profession d'admirer la douceur de Voire
Majesté , ainsi que je le dois. Voilà qui est fini, Jerzay. Occu-
|ions-nous de quelque autre chose.
M. le Prince tourna sur ses talons , et sortit de ce pas ferme
et bref où l'on sentait l'orgueil et la force de son àme. Notre
marquis, assailli par des doules cruels, le suivait conslerné.
Une voix intérieure l'avertissait qu'il était victime d'une ambi-
tion plus grande et moins honnête que la sienne.
— Puis-je savoir, dit-il , en quels termes votre altesse a sol-
licité mon pardon ?
— En des termes que j'eusse employés s'il se fût agi de mon
frère.
RRVUE DE PARIS. 199
— La rciiic-avail un aii- coiitrainl qui me iluiuie du souci.
— C'est que rien ne coule plus aux lèvres d'Auue d'Autriche
•ine ces mots : «Je vous pardonne; « mais nous lui enseigne-
rons les verlus chrétiennes , savoir : la patience , la charité ,
voire même l'humilité, qui est la plus belle.
— Il m'est pénible de vous entendre parler ainsi de la reine ;
elle a plus de droits que jamais à ma reconnaissance et à mon
respect. Si les circonstances vous éloignaient d'elle, je vous
demanderais la permission de me retirer.
— Vous seriez à terre entre deux selles, car sans mon appui
vous verriez la rancune de cette femme s'élever par-dessus les
toits.
Le refus que M. le Prince faisait de s'expliquer nettement
augmenta le trouble de Jerzay. Au lieu de suivre son altesse à
riiôlel de Condé , il se sépara de l'escorte à moitié du chemin,
et revint au Palais-Royal , bien résolu à tirer les choses au
ciair. Ce fut par un coup de ioudre que la vérité perça les
nuages. M"« Beauvais avait envoyé un de ses gens à la recher-
che de Jerzay. Ce messager le rencontra sur les degrés et le
conduisit chez la première femme de chambre.
— Mon cher enfant, dit M™^ Beauvais, votre incontinence
de lan^iue va nous jouer un mauvais tour. On parle déjà de me
congédier. Je ne puis croire encore que vous soyez un monstre.
J'incline plutôt à penser que vous êtes sacrifié par M. le Prince.
— Au nom du ciel ! dites-moi ce que vous savez , madame
Beauvais. Que s'est-il passé entre la reine et son altesse?
— Quoi! vous l'ignorez? Ce n était donc pas convenu d'a-
vance? Je disais bien que vous étiez innocent.
— Vous me faites mourir d'impatience, madame Beauvais.
— Voici donc ce qui est arrivé. J'étais, il y a environ une
heure, dans la chambre de la reine. Sa Majesté lisait le Mo-
dèle de < onversation de Scudéry. M. le cardinal entra tout à
loup, le visage comme décomposé. « Je viens, a-t-il dit,
préparer Votre Majesté à une fâcheuse épreuve. M. le Prince est
là-haut dans mon cabinet. Il veut que vous receviez Jeizay, et
nous menace de se tourner contre nous si vous ne lui cédez sur
ce point. » La reine répondit avec beaucoup de dédain qu'elle
ne subirait pas cette humiliation; que le projet de M. le Prince
était de l'avilir, mais que la mère du roi était trop vieille et
200 REVUE DE PARIS.
d'un sang trop bon pour se voir menée à la baguette par ceux
qui lui devaient le respect et l'obéissance. « Je lui ai répondu
tout cela, reprit le cardinal, et même avec plus de force encore,
puisque j'ai ajouté qu'il n'était point de femme , fût-ce la der-
nière des bourgeoises , à qui on osât commander de revoir et
de traiter bien un homme qui lui a manqué ; mais M. le Prince,
avec cette hauteur dont il ne peut rien rabattre, m'a fait cette
réplique : « Il le faut pourtant, parce que je le veux (1). » A
ces mots , la reine se leva et jeta son livre à la tête du cardinal,
en l'appelant poltron , et en lui reprochant de n'avoir point
poignardé l'insolent. Quand elle eut bien crié , M. le cardinal
lui fit entendre qu'il n'y avait pas à reculer , que les bruits de
la rupture entre la cour et M. le Prince avaient plongé leurs
amis dans la consternation; que Sa Majesté serait abandonnée
de tout le monde, si l'éclat avait lieu aujourd'hui; qu'on la
croyait déjà perdue ; qu'on buvait à la régence nouvelle dans
l'hôtel de Condé, où les créatures des princes se partageaient
publiquement les charges de la cour et les gouvernements des
provinces; qu'il se tenait des conseils secrets où l'on ne visait
pas à moins qu'à enfermer Sa Majesté dans un couvent , et à
remettre comme autrefois la majorité des rois à dix-sept ans.
Tous ces discours du cardinal n'auraient pas encore suffi pour
ébranler les volontés de la reine, dont la colère ne laissait point
d'accès à la frayeur; mais M. le cardinal ajouta qu'en gagnant
du temps, il saurait procurer à Sa Majesté une vengeance aussi
complète qu'elle le pouvait souhaiter, et celte idée parut re-
mettre un peu notre pauvre maîtresse. L'heure du petit jeu était
sonnée, les dames attendaient au salon. La reine essuya ses
yeux, car elle pleurait de dépit...
Jerzay n'en écouta pas davantage. II laissa M™» Beauvais à
cet endroit de son récit, et courut, tout ivre de rage et de
désespoir, jusqu'à l'hôtel de Condé. M. le Prince était au milieu
de ses serviteurs. Notre héros l'apostropha si impétueusement ,
que son altesse en demeura stupéfaite.
— Monseigneur, s'écria Jerzay, je me félicite de vous trouver
entouré de votre cour : elle saura commuent vous vous jouez
de vos amis. J'ai appris enfin la vérité; toutes vos paroles,
(1) Mémoires de la diiclicsse de Nemouis.
REVUE DE PARIS. 201
depuis hier, n'ont été que des tromperies. Vous vous êtes servi
de moi comme d'un vil instrument pour calomnier et insulter
la reine. Vous m'avez sacrifié en rejetant sur moi l'odieux de
voire conduite. Je n'étais hier qu'un fou et un étourdi; à pré-
sent me voilà , aux yeux de toute la terre , un lâche , un impu-
dent et un ingrat, et il n'est plus en votre pouvoir de me rendre
l'honneur que vous m'avez ôlé. Le reste de ma vie ne sufiBra
peut-être plus à refaire ma réputation. L'esprit s'arrête indécis
à chercher lequel est le plus horrible, du traitement que vous
faisiez subir à la reine, ou de la perfidie raffinée dont vous
usiez à mon égard , sous le prétexte de ménager mon accom-
modement avec elle. Je ne juge point vos projets, ni les sou-
haits de votre ambition, mais les moyens que vous employez
sont abominables; ils ne sauraient vous mener qu'à une perle
certaine, en dépit de votre courage et de votre génie. Si vous
trouvez encore des gens assez sots pour s'attacher à votre
maison, après cet exemple frappant de l'indifférence et de la
légèreté des princes, il faut désespérer de la noblesse française.
Personne n'a plus admiré que moi vos belles qualités , ce qu'il
y a de grand dans voire âme , et cependant tout ce qu'elle ren-
ferme de méchant et de cruel est tombé sur moi seul. Je ne
suis qu'un simple gentilhomme , et sans doute vous ne vous
embarrassez guère de ce que je pense; vous avez lire de moi
tout le parti possible pour accabler d'outrages la mère du roi
notre maître ; vous avez réussi ; mais, eussiez-vous cent pieds
de lauriers sur la tèle , tant que je vivrai , ce monde que vous
emplissez de votre gloire portera un homme qui n'aura point
d'estime pour vous.
Tel est l'ascendant de la passion que , malgré toute sa fierté,
M. le Prince , qui sentait la justesse de ces reproches et qui
voyait le désespoir de l'infortuné Jerzay, n'eut point le courage
de l'interrompre,
— Il est inutile, ajouta notre héros , de vous dire à présent
que Je ne suis plus à vous. Adieu, messieurs, continuez de
servir des princes aussi soigneux des intérèls et de l'honneur
de leurs amis. Les procédés de son altesse méritent bien qu'on
lui consacre sa vie et sa fortune.
Jerzay, ayant soulagé sa douleur, retourna ensuite chez
M""» Beauvais , et la supplia de Tintroduire auprès de la reine.
202 REVUE DE PARIS.
— Il serait mieux d'alleiulre (jue jVussc préparé les voies,
lui répondit-elle; cependant votre hardiesse me plaît, et, dans
le transport où je vous vois , il se peut que vous réussissiez à
persuader la reine de votre innocence. Sa Majesté est dans la
chambre grise ; c'est le lieu de ses conseils secrets avec le car-
dinal ; je vous y conduirai.
La première femme de chambre mena Jerzay jusqu'au salon
des tapisseries , qui précédait le boudoir d'Anne d'Autriche.
Elie prenait déjà le peigne pour gratter à la porte, lorsqu'il lui
sembla entendre un bruit de pas et déperons à l'intérieur de
la chambre grise. La clef tourna dans la serrure ; M°>e Beauvais,
saisissant Jerzay par le bras, l'entraîna derrière une tapisserie.
La porte venait de s'ouvrir; la reine sortit accompagnée du
cardinal et de M. d'Hocquincourt.
— Une femme comme moi, disait Sa Majesté, ne se laisse
point réduire ù de telles extrémités sans se venger. Si je n'é-
coutais que mes désirs , je voudrais du sang.
— Donnez-moi donc un ordre, répondait M. d'Hocquincourt.
S'il y a quatre cents é|)ées autour de M. le Prince, j'en prendrai
mille avec moi, et je vous le Ir.sînerai ici , mort ou vif.
— Je m'y oppose de toutes mes forces , dit le cardinal ; vous
ne feriez qu'un massacre où le prince le plus intrépide du
momie périrait héroïquement, et nous écraserait dans sa chute.
Pour Dieu! madame, attendez à demain. Le donjon de Vin-
cennes n'a-l-il pas de quoi vous satisfaire?
— Ah ! que je maudis votre modération de prêtre et ma fai-
blesse de femme !
On entendit la voix de stentor de M. d'Hocquincourt répéter
l)lusieurs fois, en descendant l'escalier :
— Donnez-moi un ordre , et, dans une heure, je reviens
déposer à vos pieds le cadavre de votre homme.
— Nous n'avons plus ([u'à remettre votre audience, dit
M">'= Beauvais; votre afl'aire entraîne après elle des événements
d'importance, et la reine paraît tro)) iriilée dans cet instant;
elle ne vous écouterait pas. Surtout n'allez point redire ce que
vous venez d'entendre !
— L'indiscrétion m'a coûté assez cher pour que je m'en défie.
M"'"= Beauvais conduisit Jerzay, par les détours, ù une galerie
qu'il connaissait , et lui promit , en le quittant , de le servir le
RKVLI': I»K l'ARiS. 30S
mieux qu'elle pourrait. Notre héros avait encore du ciieinin à
faire pour atteindre les vestibules. Sa mauvaise étoile le mil
face à face avec M. de Comminges, qui entrait chez la leinc
— Est-ce un rêve ! s'écria le lieutenant des gardes. Ignorez-
vous que Sa Majesté veut qu'on vous jette par les fenêtres , si
l'on vous trouve ici ?
— Que m'importe d'être tué? Je venais pour voir la reine et
me justifier,
— Eh! que pourriez-vous dire , mon pauvre Jerzay? n'avez-
vous pas confié votre équipée à M. le Prince? On sait bien que
le reste n'est pas votre ouvrage ; mais il y a de ces imprudences
dont la gravité fait des crimes, et qu'une reine ne pardonne
jamais. Vous êtes perdu ; gardez-vous de reparaître, et i)renons
que je ne vous aie point rencontré.
Ces mots de Comminges rendirent à Jerzay tout son déses-
poir. Il sentit en effet que sa faute devenait irréparable, par un
enchaînement diabolique de contre-coups. La disgrâce de
MmeBeauvaismit le comble à ses remords. Celte femme, n'étan!
point prolégée par M. le Prince, essuya la colère de la reine vl
fut chassée avec un grand scandale. L'exaltation qui avait soii-
ienu jusqu'alors notre héros s'élanl dissipée , il lomba dans un
abatlemenl qui eût ému de pilié l'implacable Anne d'Autriche
elle-même.
VI.
Ce sont les plus cruels des revers , que ceux dont le le'.nps
est le seul remède, car l'esprit des malheureux refuse de croire
à l'efficacilé du spécifique, tout infaillible qu'il est. Noire
marquis, dans ce bel âge où l'imagination regarde les années
comme des siècles , aurait mal reçu quiconque lui serait venu
prêcher la patience et la longanimité. II se voyait envelopi»é
dans un réseau de perfidies et d'injustices où il se débattait on
vain. En s'écarlant du parti des iirinces, il avait donné la seule
preuve de son innocence qui fût en son pouvoir; mais l'arresta-
tion du grand Condé , si elle était exécutée , devait encore dé-
truire l'heureux effet de telle siparaliun, et rejeter dans le
204 REVUE DE PARIS.
doute le désintéressement de Jerzay. Les reines ont d'ailleurs
autre chose à faire que de rechercher les petites preuves qui
leur démontreraient la délicatesse et l'honnêteté d'un ami
calomnié. Il faut que la vérité se présente fort lumineuse à
leurs yeux , sans quoi elles ne la découvrent point et la laissent
dans l'ombre. Notre héros, condamné sans être entendu, mé-
content de lui-même au fond , et connaissant bien ses torts, se
crut ruiné sans ressources. 11 n'osait songer à Cécile, qui avait
sans doute appris son inconstance par les bruits publics, et le
méprisait à plus juste titre que tous les autres. De quelque part
qu'il tournât ses regards, il ne voyait que de la honte, des
affronts à subir, des reproches à essuyer, et, se retrouvant ainsi
seul, debout au milieu des débris de sa fortune, de ses amours
et de ses espérances , son chagrin fut si amer que le diable
l'eût trouvé de composition facile s'il le fût venu tenter.
Un malin, ne sachant que faire pour se dérober à sa tristesse,
Jerzay parcourut la ville et s'enfonça dans le labyrinthe des
rues. Il cheminait d'un pas méditatif, le menton sur sa poitrine,
et le cœur oppressé. Le hasard le conduisit au Palais de Justice,
où le peuple était toujours assemblé, criant pour ou contre
chaque personnage qui passait , avec des intermèdes d'impré-
cations au Mazarin, II traversa la foule et se mêla dans un
groupe de curieux qui causaient sur les degrés. Bientôt les
portes s'ouvrirent, et le parlement sortit. Le célèbre coadjuleur
parut , en rochet et en camail , mais fort accompagné de gens
à rapières. Toutes les bénédictions étaient pour lui, et les
transports du peuple montraient assez la puissance de cet
homme. Jerzay le vit marcher dans ces flots de turbulents avec
l'aisance du factieux passionné nageant en pleine sédition.
Derrière lui étaient M. d'Endreville elle chevalier de Menil,
parmi les quatre-vingts recrues du Vexin. Notre marquis, tom-
bant en pays de connaissance, allait s'esquiver, lorsque le
gentilhomme sauvage l'aperçut et l'appela par son nom.
— Il faut vous mettre avec nous , dit M. d'Endreville. Notre
chef ne se croit pas un dieu ù qui tout est permis ; il n'immole
point ses serviteurs comme M. le Prince. Prenez rang à côté de
moi ; je vous donnerai un prolecteur plus honnèle.
— Je vous suis obligé, monsieur. J'aurais toutes les raisons
du monde pour souhaiter de vous accompagner et d'être de vos
REVUE DE PARIS. 205
amis. Par malheur , ma conscience me le défend , et je me vois
forcé de lui obéir.
— Mon voisin, dit le chevalier de Menil, la renommée n'a plus
de trompettes que pour vous rendre fameux. Vous vous ac-
quittez à merveille des pas de clerc.
— Cela vaut mieux que de faire des assassinats.
— Je baisse pavillon devant votre belle conduite à la cour,
— Et moi devant votre loyauté dans le combat singulier.
— Donnez-moi de vos leçons en la science de séduire les
reines.
— Quand vous m'aurez enseigné celle du guet-apents , que
vous possédez si bien.
— Au revoir , marquis.
— Nous nous reverrons assurément , chevalier.
— Ne venez point me chercher à l'archevêché ; c'est un dé-
filé malsain pour les gens de votre bord.
— Tous les défilés seront bons pour vous couper les oreilles.
— Monsieur d'Endreville veut bien de moi pour son gendre.
Je vous inviterai à mes noces.
— Je lâcherai de vous tuer auparavant.
— C'est cela. Bonjour, marquis.
— Adieu, chevalier.
Malgré son infidélité , notre héros espérait encore que Cécile
garderait mieux que lui les serments auxquels il avait manqué j
les paroles de Menil furent comme la dernière atteinte qui com-
blait son malheur. Le mauvais destin ne lui épargnait pas
une blessure , et le frappait à la fois par tous les endroits où il
avait laissé quelque prise. Dans son agitation, Jerzay marcha
sans savoir où il allait , et sorlit de la ville par la porte Riche-
lieu. Il s'assit enfin, épuisé de lassitude, au bord d'un fossé,
pour s'abandonner à sa douleur et livrer son coeur aux serpents
qui le dévoraient. Le plus gros de ces serpents était la ven-
geance , trisle recours par où les gens désespérés, ne pouvant
plus réparer leurs maux , les font retomber sur d'autres.
Les sages de l'Orient assurent qu'un homme parvenu au der-
nier degré du malheur doit commencer à se réjouir, en pensant
que le sort ne saurait plus lui envoyer que des amendements à
ses peines. Sans nous amuser à débattre cette philosophie, nous
la citons en cet endroit de notre récit où elle se trouve de cir-
h V6
2Q(> Il E VUE DE PARIS.
coiislance. Nous laisserons un moment Jeizay à ses ennuis
pour apprendre au lecteur comment la fortune, après tant de
secousses , lui préparait une première consolation dans sa
détresse.
Une fois que l'arrestatioa des princes fut résolue dans la
chambre grise , la reine et ie cardinal en firent des ouvertures
aux frondeurs , à qui cette mesure donna une giande joie. Le
coadjulpur le dit à MH'= de Chevreuse et à M. de Laigues qui
raconta la nouvelle au duc de Noirmoiitiers. Le duc confia ce
mystère à une dizaine d'amis dont il était sûr. et particulière-
ment à Matha. qui le dit à Yigneul. Celui-ci courut chez M. le
Prince, et lui apprit les propositions de M. d'HocquincourI ;
comme elles semblaient incroyables, son altesse les tourna an
dérision.
— Me massacrer dans mon hôtel ! répondit M. le Prince ; cela
n'est plus de notre siècle. La fête de Saint-Barthélémy tombe
en août, et nous sommes en janvier. La reine n'est point de
Florence et ne se nomme pas Médicis ; ils savent bien d'ailleurs
qu'ils trouveraient à qui parler.
D'autres avis ([ui revinrent par des voies diverses ne furent
pas mieux écoutés. Enfin, lorsque les princes se rendirent au
conseil , on vit un homme se glisser dans la foule et remettre à
son altesse un billet où étaient ces mots : « Si vous entrez au
Palais-Royal , vous n'en reviendrez point. »
— Pardieu ! s'écria M. le Prince, c'est la dix-septième fois
qu'on me redit la même sotisse, el j'ai juré de n'y faire allen-
lion qu'à la vingtième. Il n'y a pas d'apparence d'atteindre à
ce chiffre pendant le chemin; nous entrerons donc au Palais-
Royal.
— Monseigneur, lui disait Vigneul, vous voilà en l'étal de
César allant au sénat sans se vouloir garder des ides de mars.
— Eh ! pourijuoi César a-t-il poursuivi sa route? N'est-ce
point qu'il avait un grand cœur? Il ne sera pas dit qu'il l'eût
plus grand que le mien.
Si Louis de Bourbon avait bien voulu se rapi)eler l'arrogance
el la dureté dont il usait envers la reine el le cardinal, il aurait
sans doute pensé que les avertissements ne manquaient pas
de vraisemblance ; mais, comme le disait alors M"" de Lon-
gueviile l'ainée , » les grands princes sont dans leur jeunesse
HEVIT. DE PARIS. 307
aussi |iersiiadés (lu'oa Its craint que les belles leuiines soiil
persuadées qu'on les aime, et il n'est pas plus aisé de détromper
celles-ci des effels de leurs charmes qu'il n'est facile de dé-
tromper les autres de la terreur que cause leur no:n. «
MM. les Princes de Condé et de Conti , et le duc de Longue-
ville leur beau-frère, ne tiouvêrenl pas la reine dans la salle
du conseil, ce qui leur donna du soupçon. Ils voulurent sortir
par la porte du petit degré qui menait aux offices. Elle était
fermée. Un détachement des gardes en quartier entra au pas
militaire. Ce fut leur capitaine, le vieux Guitaut, qui osa dire
au grand Condé :
— Je vous arrête, au nom de la reine.
H parla de même aux princes de Conti et de Longueville. On
leur demanda leurs épées , et la cérémonie s'acheva ainsi le
plus paisiblement du monde. On les mit en carrosse, et ils fu-
rent menés par un détour à la porte Richelieu, où M. de Mios-
scns les attendait avec trois cents chevau-légers qui les accom-
pagnèrent jusqu'au bois de Vincennes. Les chemins étaient
mauvais, le carrosse versa , et M. le Prince, sauiant par-dessus
un fossé, fut bien près de s'échapper. Miossens le retint en
courani sur lui l'arme haute.
Noire héros , que nous avons laissé promenant sa mélancolie
dans la campngne, fut témoin de celte scène,
— Jerzay, lui cria le prince, si vous m'aviez voulu secourir,
je leur échappais.
— Que votre altesse se tire d'affaire comme elle le pourra.
Mon épée ne sortira jamais du fourreau à son service.
— La reine saur.i votre réponse , dit Miossens à Jerzay , et
je souhaite que cette rencontre vous aide à rentrer en grâce.
— C'est à M. le Prince qu'elle servira. Il réfléchira tout à
l'heure, au bois de Vincennes, sur le danger de sacrifier ses
serviteurs.
Ayant ainsi goûlé le plaisir d'une vengeance légitime et mo-
dérée, notre héros rentra dans Paris avec moins d'accablement.
Le peuple allumait des feux de i)ailleen signe d'allégresse. La
cour ta la fionde se réjouissaient également de l'arrestation
des princes, et faisaient une trêve d'un moment ù leurs brouil-
leries. Jerzay, qui n'était plus d'aucun parti, et qui ne sentait
que du dégoût |iour les émotions populaires, se relira dans son
208 REVUE DE PARIS.
hôtel de la rue Saint-Honoré. Une lettre qu'il y trouva le surprit
agréablement en lui prouvant qu'il n'était pas oublié de toute
la terre. A la vue de l'écriture de Cécile, il trembla qu'elle ne
lui vînt confirmer la nouvelle dont Menil s'était vanté. Le lec-
teur jugera par lui-même de ce qui en était.
a Monsieur le marquis, disait Cécile, je ne vous écrirais
point, et vous n'auriez jamais entendu parler de moi si vos
desseins ambitieux avaient eu le succès que vous désiriez. Il est
mal à vous d'avoir rompu les liens qui nous unissaient sans
daigner me demander votre liberté. Je vous l'aurais rendue ,
monsieur, en préférant voire fortune à mon bonheur, puisque
ce bonheur n'était plus possible dès l'instant où vous aviez cessé
de m'aimer. J'ai versé bien des larmes tandis que vous étiez le
sujet de toutes les conversations. Aujourd'hui, je pense que
vous voilà malheureux , renvoyé de la cour, victime de M. le
Prince, en butte aux attaques de tout le monde, et que, faute
d'un ami qui vous console , vous donnez peut-être trop à votre
désespoir. Si vous deviez trouver de la douceur à savoir que je
vous plains encore , je me reprocherais de ne vous point accor-
der ce soulagement à vos chagrins. 1! n'était pas digne de vous
ni de moi de nous séparer ainsi sans un adieu. C'est donc un
adieu éternel que je vous adresse par cet écrit; la résolution
que je prends de ne vous revoir jamais me donne le courage de
vous dire combien votre infidélité m'est un déplaisir cruel.
Mon cœur ne pratique point cette fierté qui refuse d'avouer
ses peines. Je ne mets pas d'orgueil à paraître insensible. Oui ,
monsieur , j'ai plus de douleur de votre abandon que vous n'en
pouvez avoir des rigueurs de la reine. Songez donc bien à
votre dépit de ne point réussir à toucher le cœur de Sa Majesté ,
si vous voulez mesurer celui que j'éprouve de n'avoir pas su
conserver votre tendresse; mais, si vous ouvrez votre âme à
la haine ou bien au désir de vous venger de vos ennemis, vous
ne connaîtrez plus mes sentiments, car je n'ai point de colère,
et ma seule vengeance est de vous souhaiter de sentir quelque
regret en recevant mon pardon. L'on a dit cent fois que le
cœur n'est point le maître d'aimer ou de ne pas aimer; c'est
une façon lûche de considérer nos faiblesses comme inévita-
bles. Tout en demeurant d'accord de cette vérité, je me permets
d'ajouter que, si nos senlimenls sont involontaires, du moins
REVUE riE PARIS. 209
les cœurs bons et délicats se distinguent des autres par leur
constance. Excusez ce dernier reproche que le chagrin m'arra-
che. Il eût été plus généreux de ne point accompagner mon
pardon d'une plainte. Afin de ne pas imiter la reine , qui vous
refuse le loisir de vous défendre , j'enverrai chez vous demain
chercher votre réponse. Vous pouvez tenter de vous justifier ,
à moins qu'il ne vous plaise de passer condamnation sur des
torts qui n'ont point de remède. Mon père voudrait me marier
avec M. de Menil. Quoique je n'aie pas d'objection raisonnable
à lui opposer , puisque le chevalier m'aime et que je suis libre ,
je craindrais (lu'on ne pût voir dans ce mariage un empresse-
ment à réparer la perte de votre cœur ; je résiste aux volontés
de mon père , avec l'espoir que ma froideur éloignera de moi
M. de Menil. Comme votre sort ne me sera jamais indifférent ,
et qu'on doit souhaiter aux gens ce qui sied à leurs goûts et à
leur caractère , mes vœux pour votre bonheur sont d'apprendre
un jour que vous avez réussi à gagner les faveurs de quelque
princesse. Pour moi, je n'ai plus qu'une envie : celle de ne porter
jamais d'autre nom que celui de
Cécile d'Et^dreville.
Aussitôt que l'espérance eut trouvé une mince ouverture
pour se glisser dans l'âme de Jerzay, elle y passa tout entière
et s'établit en souveraine, appelant à sa suite le cortège agréa-
ble de la joie et des amours. Noire héros s'empressa de croire
qu'on l'aimait encore, et cette fois il n'eut pas tort, ce nous
semble. Plus il avait eu de chagrin et plus il se hâta de se con-
soler. Il courut à son écritoire et fit une fort longue réponse
dont nous avons extrait seulement le passage qui suit :
u Puisque vous avez assez de bonté pour vous inquiéter de
mon désespoir , apprenez que sans vous j'allais peut-être suc-
comber à ma douleur. Je n'ai jamais aimé la reine. Sans les
instigations et les conseils perfides de M. le Prince, je n'aurais
point cédé à cet étourdissement de vanité qui va faire le raal-
Iieur de ma vie. Il n'était pas besoin de tous les revers incroya-
bles que ma folie a entraînés pour dessiller mes yeux. Un seul
de vos regards, un seul mot tracé par votre main auraient
suffi j mais pendant ce vertige d'im moment tout semblait con-
-MO !\KVrî: i»F. PARIS.
courir à me tenir plongé dans un aveuglement ([ue je puis ;i
peine oomprendre aujourd'hui. Malgré le droit (|ue vous avez
de me haïr et de me mépriser , vous ne me supposerez pas assez
vii pour vous considérer comme un pis-aller dans mon infor-
tune. Du moins, je puis vous dire que je vous aime sans être
soupçonné d'ambilion. Je suis au-dessus du misérable étal
auquel m'ont réduit l'orgueil, l'injustice et la cruauté des
princes. Mon esprit se révolte de l'abaissement où la lâcheté
des courtisans feint de me croire abîmé. Les titres odieux qu'on
donne à une simple imprudence ne pèseront pas toujours sur
moi. Il me reste encore quelque noblesse dans l'âme. Avec du
temps, du courage et le secours de Dieu , je me relèverai. Sans
doute, j'ai mauvaise grâce à vous offrir un cœur qui vous a
trahie une fois , un nom taché , une réputation endommagée
par la calomnie, une fortune qu'il me faudra jjeut-élre sacrifier
pour retrouver l'honneur ; mais , si ce cœur vous demeure
fidèle après d'autres épreuves, si je lave les taches de mon
nom, si je viens à bout de reconquérir une réputation nou-
velle et s'il me reste assez de biens pour contenter votre père ,
ne serez-vous pas touchée de mes efforts? Nos liens sont rom-
pus par ma faule , il est vrai , et s'il vous plaisait de vous
donner à mon rival, je n'aurais point le droit d'en murmurer j
cependant . si vous ne m'avez pas remplacé dans votre cœur,
et si la plainte qui accomj)agne votre pardon vient d'une
douleur sincère , ne pleurez point sur des sentiments qui ne
sont pas éteints, et laissez à mon repentir le tumps d'expier
mes erreurs et de mériter encore votre tendresse et voire es-
time. »
Après avoir ainsi exprimé avec une honnête franchise tout ce
qu'il pensait, notre marquis, dans son zèle à se rendre justice
à lui-même, se plut à espérer que son épitre ferait dos mer-
veilles. Cécile devait infailliblement être émue de compassion
et oublier ses fautes avec une clémence amoureuse qui l'en-
chantait par avance. En déposant dans la main du vieu.\ laquais
de M. dLndreville sa réponse accompagnée d'une bourse assez
pesante, Jerzay crut ses affaires rétablies. Il s'imagina qu'une
siconde lettre de sa belle lui apporterait bientôt la certitude de
son bonheur. Cependant les jours et les semaines s'écoulèrent
sans que rien parût. Le dépit et l'inquiétude rentrèrent dans son
REVUE DE PARIS. -211
cime, loiir à loin vaiiKjiiuur.-; ou liéiojjé!» par re»i>t:iaiic»;. Taiitù!.
iiolre amoureux se sentait enlevé par-dessus les collines, el
innlot gisanl au fond des précipices. Ainsi vont les cœurs de
vingt ans, toujours dans les extrêmes, et jamais dans le sentier
maussade où marchent Page mûr et la raison.
VU.
Aussitôt les portes du donjon refermées sur les princes , la
colère du peuple s'éteignit avec les feux de paille. On cria bien
haut d'une tyrannie qu'on avait favorisée. Le Mazarin était un
Ojipresseur qui ne respectait ni le sang royal , ni la gloire el les
services passés ; il sacrifiait tout à ses vengeances. Le parle-
ment ne devait plus rien accorder à la reine sans demander la
liberté des princes et l'expulsion du cardinal hors du royaume.
La cour pensait enfin respirer plus à Taise . étant débarrassée
du grand Coudé ; ce moment fut au contraire celui de sa déca-
dence. Le coadjuteur ayant à lui l'oreille de Monsieur, la fronde
devint plus redoutable. Comme la reine songeait à fuir encore
de Paris, on délibéra au Luxembourg sur les moyens de l'en
empêcher, et M. de Gondi pensa faire résoudre Monsieur à en-
lever le roi. Ce coup de main une fois exécuté , les suites en
étaient incalculables. Heurtusement Gaston d'Orléans n'osa
point en donner l'oidre. L'étoile du ministre pâlissait de jour
en jour. Obligé enfin de reconnaître que ses ennemis étaient
plus forts que lui, le cardinal battit en retraite. Il courut an
Havre-de-Gràce , où l'on avait transféré les prisonniers; vou-
lant au moins se donner le mérite de leur ouvrir les portes , il
se jeta aux pieds de M. le Prince , qui le reçut fort mal et
sortit de prison avec plus d'arrogance et de menaces <iu'aupa-
ravant. Tandis que le grand Condé levenait au milieu de ses
amis, le Mazarin , en pileux équipage, passait en pays étran-
ger. La fronde , étonnée de n'avoir plus rien à exiger , rentrait
en grondant au fond de sa tanière; Monsieur se renfermait au
cbûleau du Luxembourg , et le coadjuteur écoulait siffler les
oiseaux de ses volières , a l'ombre de la cathédrale. La reine
trembla . et véritablement M. le Prince eut alors entre ses
212 liEVUE DE PARIS,
uiains le sorl du royaume. Anne d'Autriche monlra de l'habi-
leté en se rapprochant des frondeurs. M. de Gondi la vint
trouver à la chambre grise, à minuit. On s'accommoda tout de
suite , car ce bon père ermite ne demandait qu'à reparaître sur
la surface des eaux. 11 promit de disputer le pavé aux princes. Il
arriva au parlement, aussi accompagné que le grand Coudé,
aussi haut en paroles, avec des amis armés jusqu'aux dents,
prêts à tout massacrer au premier signal, et l'on peut dire qu'il
sauva la royauté d'une ruine complète.
Le pauvre Jerzay ne fut qu'un spectateur indifférent et dé-
couragé de ces changements de théâtre. On ne trouve plus son
nom dans les mémoires du temps , excepté dans ceux de Made-
moiselle. Nous avons vu avec plaisir que cette jeune princesse
l'avait accepté pour son serviteur. La grande Mademoiselle eut
toujours le caractère et les façons d'un enfant volontaire, gâté
de ses parents , quoique pas une de ses envies n'ait jamais été
satisfaite. On la caressait fort à la cour , à cause de ses biens
immenses que l'on convoitait. On lui promit d'abord de la ma-
rier au roi, mais la disproportion d'âge était trop grande, elle
y renonça d'elle-même. Le roi de Pologne ne lui sembla pas un
époux digne d'elle; le cardinal lui fît espérer la main de l'empe-
reur; la reine d'Angleterre lui offrit son fils détrôné. Après une
foule de leurres , Mademoiselle comprit qu'on se moquait d'elle
et qu'on ne lui voulait point donner de mari. Cette princesse
quitta le Palais-Royal dans un accès de mauvaise humeur , et
retourna au Luxembourg. Elle y eut une petite cour, dans la-
quelle Jerzay fut admis. Cette position était honorable, puisque
Mademoiselle n'avait encore trempé dans aucune intrigue;
d'ailleurs elle était bonne, sage, et libérale pour ses serviteurs.
A cette époque, elle délestait personnellement. M. le Prince;
dans ses mémoires, elle avoue naïvement que celte haine n'avait
aucun motif raisonnable. C'était donc bien la protectrice qu'il
fallait à nolr(; marquis.
Le jour où Jerzay ressortit de son néant fut celui du grand
conflit entre les princes et la fronde, unie pour celte fois à la
cour. Dès le lever du soleil, on s'assembla d'un côté ù l'hôtel
de M. le Prince, et de l'autre â l'archevêché. 11 n'était plus
permis de rester neutre. Le coadjuleur avait pris les devants
en cachant dans les armoires et les buvettes du Palais un
PxEVUE DE PARIS. 21Ô
arsenal de grenades et de naousquetons on guise de rafraîchis-
sements. Le grand chef de cabale , debout à la grille de son
archevêché, recevait les volontaires qui accouraient de toutes
parts. Il assignait un rang à chacun selon sa qualité. Notre
héros s'y présenta , envoyé par Mademoiselle , avec la bonne
envie de tirer l'épée contre son ancien protecteur. M. de Gondi le
reçut à merveille et lui donna dix hommes à commander, sous
les ordres de M. de Laigues. Menil conduisait aussi un déta-
chement.
— Nous voilà donc dans les mêmes rangs? dit-il à Jerzay.
— Ce n'est pas ce qui m'en plaît , chevalier , car je vous dé-
leste.
— Je vous le rends de tout mon cœur.
— Nous mettrons nos querelles de côté au milieu d'affaires
plus importantes; mais ces affaires une fois terminées, je pren-
drai la liberté de vous rappeler les nôtres. Eh ! d'où vient que
vous ne m'annoncez point voire mariage?
— C'estque j'en suis encore aux accordailles. On m'ajourne à
la fin de cette guerre , et je vis tranquille sur la parole de mon
beau-père ; je n'ai plus sujet de vous craindre, puisque vous
volez des reines aux princesses du sang.
— Vous n'êtes pas autant délivré de moi que vous l'imaginez.
Je vous ferai concurrence jusqu'à la mort.
— J'en attendrai les effets en dormant sur les deux oreilles.
La marche du cortège sépara nos deux rivaux. Nous ne ra-
conterons point cette séance si connue du parlement, dont on
a fait le récit partout. Le temple de la justice y parut trans-
formé en place de guerre , et pendant quatre heures les deux
partis en présence furent à deux doigts d'un carnage. La frondu
et les princes , enfermés dans cet espace resserré , devaient s'y
exterminer réciproquement s'ils en étaient venus aux mains ,
ce qui eût défait la cour de tous ses embarras. On sait que le
coadjuleur faillit recevoir un coup de poignard entre deux
portes, et que le courage du président Mole sauva la vie ù douze
cents personnes prèles à s'entr'égorger. M. le Prince sortit eu
déclarant qu'il cédait la place, pour ne plus se corametlre avec
des robins , mais qu'il reviendrait les brûler dans leurs repaires
et leur enseigner une antre gU'Tre que celle des pois cassés. Il
^I-î RKVUK !)K l'ARIS.
partit en effet |>mir Saiiil-Mai»r, d'où il se rentlil en Giiienne peu
(ie jours après.
Jerzay , dépendant d'une princesse jeune et capricieuse ,
craignait de n'avoir pas longtemps à demeurer dans la fron-
derie , et voulut au moins tirer quelque profit de ses entrées à
l'archevêclié. Il y alla plusieurs fois chercher le père de Cécile
sans le pouvoir rencontrer. Le gentilhomme sauvage était une
manière de républicain qui eût voulu suivre l'exemple du par-
lement d'Angleterre. Il boudait le coadjuteur et le traité de
Mazarin depuis son accord avec la reine. Un malin , noire héros
apprit que M. d'Endreville abandonnait le parti et faisait ses
bagages. Il se résolut à l'aller voir au logement que M. de Gondi
lui donnait. Un carrosse de voyage était à la porte, et le père
de Cécile y attachait lui-même ses malles.
— Monsieur, lui dit Jerzay, jusqu'à ce jour nous étions de
jiarlis contraires ; l'ardeur que vous mettiez à la politique m'em-
pêchait de vous témoigner la sympathie et le respect dont j'é-
l;iis pénétré pour vous. Aujourd'hui nous avons la même ban-
nière; souffrez que je recherche votre amitié , en vous parlant
d'une affaire qui me tient fort au cœur.
Le gentilhomme sauvage fit un demi-salut et continua d'at-
tacher ses bagages au carrosse :
— Monsieur le marquis , votre présence ici prouve assez que
la vraie fronderie n'existe plus. Je ne suis sous aucune bannière
à celle heure; mais il n'importe, vous pouvez me confier vos
affaires si bon vous semble.
— Monsieur, vous avez une fille charmante ipie j'aime depuis
le jour où je l'ai vue pour la première fois.
— Vous aimez ma fille? rejirit M. d'Endreville en bouclant
une courroie.
— De toute mon âme.
— C'esl donc une demande en mariage que vous me faites là?
— Oui , monsieur. Pardonnez-moi de n'employer le minis-
tère de personne ; j'ai voulu plaider ma cause moi-même , es-
|)érant (|ue l'amour m'insjjirerail assez d'éloquence pour vous
toucher,
— Il n'y a point de mal ù cela, .le ne suis pas formaliste. Cé-
cile est une fille sage ; je m'en rapporte ù elle. Comme ce n'est
pas moi qui épouserai son mari , je lui permets de le choisir ii
REVl [•: l)K PARIS. 215
son goûl , persuadé qu'elle ne prendra pas uu sol ni uu nial-
honnêle homme.
— Cela est d'un excellent père , et je vous estime davantage ,
monsieur . pour ces sentiments généreux. Combien je suis aise
de voir finir les prévenlions fâcheuses que vous aviez conlre
moi !
— C'est que vous étiez du parti de l'Espagnole. A présent
que la pauvre fronderie a rendu l'âme, je ne vous veux point
de mal.
— J'en suis pénétré de reconnaissance. Je puis donc faire ma
ma cour à M"'= Cécile, avec voire agrément?
— Faites votre cour, dit M. d'End-reville en nouant une corde ;
ce sera de la peine perdue.
— Eh ! pourquoi donc , monsieur?
— Parce que j'ai promis ma fille à M. de Menil, qui me l'.i
demandée le premier et qui l'aime aussi.
— Mais si 1M"'= Cécile me préférait à lui.
— Alors elle serait pour vous.
— L'espoir me revient. Sachez donc, monsieur, (jue j'avais
autrefois déclaré mon amour et que votre aimable fille m'avait
donné quelque encouragement.
— Elle aura changé d'idée.
— Permettez au moins que je m'en assure.
— Bien volontiers. Voilà mes bagages finis. Holà! Cécile,
cria le père; tout est prêt , vous pouvez descendre.
Cécile parut en habits de voyage. Le sang lui monta jusqu'aux
yeux quand elle reconnut Jerzay.
— Ma fille, reprit le gentilhomme sauvage, monsieur le
marquis dit qu'il vous aime et me demande votre main. Il
assure que vous aviez d'ancienne date un engagement avec
lui.
— C'est la vérité, mon père.
— Eh ! pourquoi diable avoir accepté Menil , si vous en pré-
fériez un autre ?
— Hélas ! ne savez-vous pas que monsieur de Jerzay m'a
manqué de foi pour prétendre aux faveurs de la reine?
— Vous me l'aviez pardonné, s'écria Jerzay ; mais je vois bien
que votre déplaisir était une feinte par t'empressemeut que vous
mêliez à me donner uu successeur.
21C REVUE DE PARIS.
— Et VOS nouvelles infidélilés, monsieur, vous les ai-je par-
données?
— Non , mademoiselle ; vous avez fait mieux , vous les ima-
ginez à l'instant. Le subterfuge est de mauvaise grâce.
— Le mensonge est inutile, monsieur ; vous aimiez la grande
Mademoiselle; mais apparemment vous y avez échoué comme
auprès de la reine. M. deMenil vous a vu faisant le galant chez
la princesse , et tout le monde répétait que vous recommenciez
au Luxembourg vos aventures du Palais-Royal.
— Et vous croyez les impostures de Menil , les discours des
sots et des bavards ! Allez , je suis un fou de chercher à vous
«iétromper, car vous ne m'aimez plus, et vous donnez de fausses
couleurs à votre trahison.
— Voici de la compagnie, dit le père. Nous devrions être loin.
Votre débat est-il terminé?
— Oui , monsieur , s'écria Jerzay. Je ne répondrai plus à ces
artifices grossiers. Prenez pour votre gendre un menteur et un
fat qui m'a lâchement assassiné.
— Je n'épouserai jamais M. de Menil , répondit Cécile. Par-
tons , mon père, et conduisez-moi dans mon couvent.
M. d'Endreville monta en carrosse avec sa fille, et le cocher
fouetta les chevaux. Le coadjuleur renlrait au milieu de son
cortège. L'encombrement de la rue arrêta les voyageurs.
— C'est vous , d'Endreville ? cria M. de Gondi. Vous nous
abandonnez? Cela n'est pas bien. Je ne l'aurais jamais cru de
vous.
La maigre figure du gentilhomme sauvage parut à la portière,
et le feu des passions politiques sortit de ses yeux gris.
— Et moi, dit-il, je ne vous aurais jamais cru capable de
vous allier à cette reine espagnole, qui ne vous en haïra pas
moins. Vous aurez le chapeau de cardinal , et vous le porlerez à
Vincennes ; ce sera le résultat de toutes nos discordes. Vous
avez tenu deux fois le roi dans vos mains sans en profiler. Je
vous regarde comme perdu pour avoir eu trop beau jeu.
— C'est pourquoi vous en tirez voire épingle.
~ Oui , venlrebieu ! tandis qu'il est encore temps. Vous irez
en prison , mais moi je serais fusillé.
— Vous éles un vieux Fairfax.
— El vous , monsieur de Gondi , vous n'êtes point un Crom-
REVUE DE PAKIS. 217
weli. Franchement, tout votre amour de la conspiration n'est
«jue pour la conspiration même, et ne va point au-delà. Si vous
réussissiez, Dieu me damne, je crois que vous en seriez au déses-
poir, parce que ce serait fini. Vous êtes dupe de vous-même,
et vos amis le seront un jour de leur confiance dans voire for-
lune et vos talents.
Pendant ce dialogue public, Cécile, frappée sans doute de
l'accent de vérité qui avait percé dans les paroles de Jerzay,
regardait par l'autre portière du carrosse , et il va sans dire
que noire héros se trouva par hasard tout auprès d'elle.
— Il est mal à vous, mademoiselle, lui dit-il, de vous
abaisser jusqu'à la feinte.
— Est-ce ma faute, monsieur, si l'on dit que vous aimez la
l)rincesse?
— Eh ! ne voyez-vous pas que c'est une ruse de Menil ? Vien-
drais-je adresser ma demande à votre père si j'étais amoureux
d'une autre que vous ? K'ai-je pas saisi avec soin l'instant favo-
rable où les revirements des factions nous rapprochaient? El
lorsqu'enfin M. d'Endreville n'a plus de préventions et qu'il
vous laisse maîtresse de vos volonlés , c'est vous qui rompez nos
liens sur un bruit ridicule! Ce dernier coup est le plus cruel
de tous; je n'ai plus qu'à m'en aller aux frontières chercher la
mort dans quelque bataille.
— Bon Dieu ! ne faites point cela , si vous êtes innocent. Jus-
tifiez-vous , monsieur; je ne demande qu'à vous croire fidèle.
De mon côté, je ne voulais pas survivre à votre nouvelle in-
constance, et nous serions de grands fous de nous en aller
înourir si nous nous aimons encore. Venez à Mantes la semaine
prochaine. Demandez-moi au parloir du couvent. Nous aurons
le loisir de nous expliquer, et ne songez plus à vous faire tuer
aux frontières.
Jerzay, un peu rassuré par les derniers mots de Cécile , re-
tourna au Luxembourg avec un visage moins ténébreux , mais
furieusement animé contre M. de Menil.
— Ce misérable! disait-il , oser répandre partout que je suis
amoureux de Mademoiselle! M'assassiner de sa langue de vi-
père quand il m'avait déjà blessé par trahison ! La princesse
est jeune et charmante , il est vrai. Elle rit volontiers avec moi ,
et je suis fier de la piéféieiicc qu'elle me témoigne; mais je
3 19
218 REVLi: DE l'ARiS.
saurju bien (Jiouver aux sols<jiie je n'ai poiiil la toiie de iicrdre
le respect que je dois à une aussi grande dame. Sans allendre
plus longtemps , je demande à Mademoiselle la permission de
me battre avec Menil. Nous allons sous les remparts ; je le (er-
rasse ; il avoue ses calomnies , et je lui coupe la gorge pour en
finir.
Les grands vents de la politique avaient soufflé sur la gi-
rwietle du Luxembourg. M. de Laigues, confident intime du
coadjuteur , rencontra notre marquis sur le perrou du château.
— Montez chez Monsieur. l»ï dit-il ; on y prépare une belle
campagne où la jeunesse et les cotillons vont faire des pro-
diges. Prenez vos souliers de danse pour livrer l'assaut à une
place de guerre. Votre princesse est devenue général d'armée.
Sans comprendre ces paroles, Jerzay courut au cabinet des
médailles , où était Monsieur avec sa fille et ses amis.
— Arrivez donc, Jerzay, s'écria Mademoiselle. Nous tenons
conseil , et il nous faut une forte tète.
— De quoi s'agil-il?
— De prendre la ville d'Orléans. C'est moi qui commande
l'expédition.
— Avec un aussi aimable capitaine , nous irions au bout du
monde.
— Quel enfantillage que cela! répétait Monsieur.
— Laissez faire , disait Madame. Je gage que ces enfants
réussiront à merveille, et vous en serez pour la honte de n'a-
voir point osé ce qu'une jeune fille va entreprendre.
— Voyez un peu les beaux guerriers en jupons blancs !
— Ils prendront la ville à votre barbe.
— Ma fille , n'oubliez pas vos bracelets et votre éventail pour
livrer l'assaut . et mettez votre gorgerette au bout d'un bâton,
en guise d'oriflamme.
— Ne riez point : j'en suis capable, s'il faut cela pour animer
mes compagnons.
— Allez donc à Orléans, mais ne gagnez point de rhume.
Monsieur sortit en haussant les épaules.
— A présent , demanda Jerzay , votre altesse m'expliquera-
t-elle ce qui se passe?
— Voici les nouvelles de ce malin : La reine manque à toutes
SCS promesses; elle se moque du parlement. Le Mazarin rentre
RKVLK DE 1>AKIS. 21!)
en Frnnce; la courrattend sur la route de Poitiers; un courrier
vient de nous annoncer ces changements. La fronde n'a plus
qu'à se joindre aux princes. M. d'Hocquincourt inarche sur
Orléans pour s'en emparer au nom de la régente; mais on n'y
vtut point de lui; on s'offre à Monsieur, qui hésite, selon sa
coutume. Les honncs gens d'Orléans nous ont beaucoup aimés.
Celte ville est de l'apanage de Monsieur. Sourdis , qui en est
gouverneur, nous promet de nous ouvrir les portes. Je veu.x
entrer dans la place avec mes femmes et quelques amis; j'y in-
troduis ensuite les troupes de MM. de Beaufort et de Nemours,
et si les gens du roi osent approcher , on les accueille à coups
de canon. Qu'en pensez-vous. Jerzay?
— C'est admirablement conçu.
— M. le coadjuleur approuve mon projet , et m'engage à
tenir ferme contre la faiblesse de Monsieur.
— Il a raison. Quand partons-nous?
— Tout à l'heure. Je n'attends plus que deux conseillers du
parlement qui doivent m'accompagner.
On annononça aussitôt MM. de Croissi et de Bermont, envoyés
de la grande chambre. Le prince de Rohan arriva ensuite pour
commander ajirès Mademoiselle , et , tout le monde étant prêt,
on demanda les carrosses.
A voir les préparatifs de celte expédition, Jamais on n'eût
imaginé que ce fût pour aller prendre une ville d'assaut.
Hormis M"»»» de Fiesque et de Fonlenac , femmes d'un âge mûr
et d'un grand sms, la maison de Mademoiselle ne se composait
que de jeunes filles. Ce blanc troupeau riait et jasait sur le
perron du Luxembourg. La princesse, au milieu d'elles, gar-
dait un sérieux fort politique entre les conseillers vêtus de noir,
el posait son doigt sur la poitrine de M. de Rohan |)our lui ex-
pliquer son plan de campagne. A une fenêtre paraissait le visage
<le Monsieur, derrièie les vitres, et Madame, du haut d'un balcon,
adressait à sa belle-fille cent rcommandations qu'elle n'écoutait
point. Les six gentilshommes de l'escorle, dont noire héros
faisait partie, debout à dislance, la bride du cheval en main,
ne quittaient pas des yeux l'essaim joyeux des demoiselles.
— Par ma foi ! disait l'un d'eux, la princesse est la plus jolie
de toutes. Voyez donc comme elle a de l'éclat avec ses
choveiix blonds.
220 r.EVUR DE PARIS.
— C'est vrai, ajouta Jerzay. Regardez son pied : qu'il est
charmant dans ce petit soulier vert.
— Allons, dit Mademoiselle, voilà qui est arrangé! Met-
tons-nous en route. A Orléans, mes amis : qui m'aime me
suive !
— A Orléans ! crièrent les demoiselles.
La princesse monta dans le premier carrosse en compagnie
des personnages graves. Les deux suivants furent occupés par
les jeunes tilles; mais il se trouva un quatrième carrosse
où il n'y avait encore personne-
— Qui donc y raettrez-vous ? demanda Madame du haut de
son balcon
— C'est ma musique , répondit la princesse avec majesté.
On vit arriver les violons de son altesse royale , conduits" par
le petit Lulli , qui n'était pas encore fameux comme il le devint
plus tard. Trois fourgons, bien garnis de vivres et de bagages,
fermaient la marche. Les six gentilshommes étaient à cheval.
La bande folâtre partit au galop , soulevant derrière elle un
tourbillon de poussière. Des bonnes gens qui passaient crièrent :
vive Mademoiselle ! Et M. l'avocat Patru, homme d'esprit , qui
prenait le frais sous les arbres de la barrière d'Enfer, en voyant
ce monde jeune et évaporé, dit à un vieux docteur de ses amis
ce bon mot qui circula le soir dans la ville :
— Les murailles de Jéricho sont tombées au son des trom-
pettes, celles d'Orléaus vont s'ouvrir au bruit des violons.
VIII-
La grande Mademoiselle avait lo pied bien fait et aimait les
souliers verts. Cette particularité fut de quelque poids dans la
destinée de Jerzay. Animé |)ar le plaisir et le mouvement, notre
héros n'avait point songé au dommage que cette campagne pou-
vait causer à ses affaires. Ce fut environ au Bonrg-la-Reine
que lui revint ù l'esprit le souvenir de sa colère contre Menil et
de son j)rojet d'aller à Mantes voir Cécile au parloir du couvent.
H était un peu lard pour s'en occuper. Jusqu'au village de Lon-
jumeau , il y r^va et en eut dn souci. Le doux regard que sa
KEVUE DE PARIS. 221
maîtresse lui avait jeté mélancoliquemenl par ia portière du
carrosse, et la voix toucliante de Cécile laissant le reproche pour
tourner à la clémence, formèrent un ensemble assez imposant
de motifs qui le conviaient à s'en retourner ; mais d'autres re-
gards accommpagnés de sourires, que la princesse distribuait
à ses amis par la portière d'un autre carrosse plus beau , se
mélangeaient avec les images de la matinée. Tout cela remué
encore dans sa tète par le trot de son cheval y établit un chaos
agréable oîi son cœur ne se reconnaissait p!us. Mademoiselle
s'amusait beaucoup de celte entreprise. Le coadjuteur lui eu
avait fait comprendre l'importance. Les historiens devaient
prendre leurs plumes neuves pour écrire une page aussi ex-
traordinaire. Plus Monsieur se montrait indécis , plus la fer-
meté de sa fille devait enchanter et surprendre. Abandonnée au
désir de la gloire , la princesse avait dans le geste et la parole
cette énergie qui ajoute un si grand éclata celui de la beauté.
Le feu du courage animait son teint ; ses yeux, où régnait or-
dinairement une fierté froide et hautaine, jetaient des lueurs
plus vives dont les voisins étalent éblouis. Le moment présent
l'emporte volontiers sur le passé dans les imaginations jeunes.
Notre héros aimait Cécile de tout son cœur et se fût indigné
de la meilleure foi du monde à l'idée de lui être infidèle. Ou
pourrait seulement avancer que , si Mademoiselle eût été laide
et vieille, il n'eût pas rempli ses devoirs avec la même ardeur
et qu'il eût pensé davantage à tout ce qu'il laissait en suspens
derrière lui.
Jerzay n'avait qu'à prétexter de sa haine contre M. le Prince
pour refuser d'être du voyage. Sa répugnance ne fut pas
extrême à se rapprocher du parti de Condé, puisqu'il n'y songea
point.
Les retards qu'on avait eus à Paris empêchèrent nos aven-
turiers d'arriver à Étampes pour la nuit. Ils couchèrent dans
un village. Le lendemain ils rencontrèrent les troupes de
MM. de Beaufort et de Nemours. Ces deux princes formèrent ,
avec M. de Rohan, le conseil de guerre dont Mademoiselle
était le président. On fut averti que la cour était proche
d'Orléans , mais que les portes ne lui seraient pas ouvertes. Dès
députés de la ville vinrent supplier son altesse de n'en point aj)-
procher jusqu'à ce que leroise fût retiré. La princesse n'en tint
19.
■i-22 liKVl'F. DF PARfS.
compte et poursuivit son chemin. Le soir du second jour , on
soupa gaiement en nombreuse compagnie , et, pour passer le
temps , on rompit les cachets de l'ordinaire de la poste. La lec-
ture des lettres amusa la réunion. Un autre conseil de guerre,
plus beau et non moins utile que le premier, occupa le matin
du troisième jour, et l'on parvint enfin à proximité d'Orléans.
Mademoiselle avait la tête si exaltée qu'elle ne voulut entendre
les avis de personne.
— C'est à moi . dit-elle, de mener à bien mon entreprise et
comme je l'ai conçue. Messieurs mes ministres, vous me devez
obéissance. Je prétends que la ville m'ouvre ses portes sans
fju'on ait vu de ses murailles un seul mousquet à côté de moi.
Je me présenterai accompagnée seulement de mes femmes, de
mes six gentilshommes et de quelques valets de pied. Tels sont
mes ordres.
Le conseil n'osa murmurer. La princesse s'avança donc
jusqu'à la porte Bannière. Les bourgeois et les soldats s'amas-
sèrent en haut des remparts et crièrent : Vive Mademoiselle !
Mais on n'ouvrit point. Ennuyée d'attendre dans son carrosse,
la petite-fille -d'Henri IV descendit en personne et quitta ses
femmes sans égards pour l'étiquette. M. de Pradine lui apprit
qu'il existait, à deux pas de là , une ancienne porte moins bien
gardée, mais qu'il fallait franchir des fossés et des buissons
d'épines pour s'y rendre. Mademoiselle, n'écoutant que son
grand cœur , se lança au milieu de ces périls. Des femmes pous-
saient des cris lamentables en voyant une altessegrimper comme
un chat, se prendre aux ronces et déchirer ses robes. Rien ne
la pouvait arrêter. Enivrée par les applaudissements et l'espoir
du succès, la princesse ne connaissait plus d'obstacles. Moitié
par ses efforts et moitié dans les bras de Pradine et de Jerzay,
HIe traversa les précipices el an iva sans accident à la vieille
l>orte :
— Je vous ordonne de m'ouvrir , cria son altesse.
Le capitaine qui gardait le passage répondit fort respec-
lueusement qu'il n'avait point les clefs.
Des mariniers proposèrent d'enfoncer la porte ; ils en arrachè-
rent deux planches ; les gentilshommes de la suite montèrent d'a-
bord par celle ouverture. Pradine prit Mademoiselle sous les
bra.s, Ht Jerzay la souleva de (erre par les pieds. On la fil passer
KKVUK l)F. PAC.IS. -23Ô
linsi comme une |>ièce de conirebande. Aussitôt les lamhonis
battirent la cbamade, la troupe présenta les armes, et la ville
appartint à la frontlerie. La princesse, portée sur un fauteuil,
lut menée à rHôlel de ville , et M. le garde des sceaux , accom-
pagné du grand conseil du roi, qui demandait l'entrée à la
porte de Blois , entendit les cris du peuple et s'en retourna
comme il était venu.
Cette journée fut riche en émotions pour la grande Mademoi-
selle et pour ses compagnons d'aventure. Après la prise d'une
ville par escalade, il y eut l'ivresse du triomphe , la harangue
aux bourgeois assemblés, les vivat, le repas, la musique, où
LuUi lit à merveille. Malgré son intrépidité, la petite-fille de
Henri IV était hors d'elle-même pendant l'action, et ce trouble
lui dura jus(|u'au soir. Ses femmes dispersées par la tourmente
des événements , ne gardaient plus le cérémonial. L'heure du
coucher ramena le bon ordre, qui avait fort souffert. L'étiquette
sortit enfin des bagages avec les bonnets de nuit. Au moment
de se mettre au lit , la i)rincesse , n'ayant i)lus autour d'elle que
S(!S amis, daigna badiner avec eux , et leur demanda en riant
s'ils étaient satisfaits de sa conduite.
— Vous avez montré , dit M. de Rohan, de quel sang vous
sortez , et nous n'étions que des fous avec notre prudence et
nos conseils , car , sans votre célérité , la ville tombait au pou-
voir du roi.
Des exclamations de joie et d'enthousiasme appuyèrent ces
j)aroles, M. de Beaufort s'inclina profondément devant Made-
moiselle en rendant hommage à sa sagesse et à son courage.
M""» de Fiesque et de Frontenac avouèrent qu'elles étaient des
poltrones, et les jeunes filles, entraînées par le bel exemide de
Ij'ur maîtresse , jurèi eut de la suivre désormais jusque dans la
fumée des canons, s'il lui plaisait de les y conduire. Notre hé-
ros, debout à l'écart, écoulait d'un air rêveur cette symphonie
de rires et de voix fraîches. La princesse vint à lui.
— El vous, Jerzay , ne partagez-vous point mon plaisir?
N'êles-vous pas fier de servir un conquérant comme moi? Cette
journée comptera-t-elle dans votre vie?
— Je tremble qu'elle ne compte plus que je ne voudrais, tant
voire altesse m'a ravi et transporté d'admiration.
— Entre nous , je suis moi-même élourdie de ma bravoure.
281 HEVLK DE PARIS.
— Jugez alors si je l'ai pu voir de sang-froid! J'en ai l'esprit
bouleversé.
— C'est donc à cela que vous songiez , dans votre coin?
— Je songeais au moment où j'ai porté votre altesse dans
mes bras.
— Ne gâtons pas ce jour glorieux par des propos de co-
médie.
— Ce beau jour est peut-être le seul où votre altesse me
puisse pardonner ce que j'éprouve, en faveur de son grand
succès, et voilà pourquoi je lui ose dire le désordre de mon
cœur.
— Prenez garde , Jerzay, vous mêlez de la galanterie à des
choses trop sérieuses. Je vous pardonne avant de me coucher ;
mais qu'il n'en soit plus question demain.
Monsieur eût volontiers tourné en ridicule l'expédition de sa
fille si elle n'eût point réussi. Le contraire étant arrivé, il écri-
vit une lettre fort héroïque i)0ur complimenter Mademoiselle.
La prise d'Orléans était si bien une affaire de conséquence ,
que M. le Prince accourut aussitôt du fond de la Guienne atta-
quer l'armée mazarine. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les
prodiges militaires de ce grand capitaine, ni les services que
lui rendit Mademoiselle pendant son séjour à Orléans. On en
peut lire les détails fort au long dans les gros mémoires de
cette princesse. On y verra comment elle réconcilia M. de Beau-
fort et M. de Nemours, qui se querellaient; comment elle ren-
dit la justice aux paysans , conserva les deniers du roi qu'on
voulait pilier, empêcha les violences, secourut la veuve et l'or-
phelin , et surtout comment elle mangea d'excellentes confitu-
res de Colignac, dont M. de Sourdis la régalait.
Notre héros demeura auprès de Mademoiselle quinze jours
entiers, qui s'écoulèrent avec la rapidité d'un songe, menant
une vie agréablement variée par l'exercice, les promenades et
les réjouissances , ne quittant guère plus la princesse que son
ombre, et regardant les souliers verts autant qu'il lui plaisait.
Un malin qu'il faisait le soupirant, on s'en aperçut, et on en
glosa. Mademoiselle n'était pas encore endurante comme elle
le devint avec Lauzun. Son envie de porter un jour une cou-
ronne et sa gloire nouvelle l'obligèrent à donner un avis cha-
ritable à notre marquis.
REVUE DE PARIS. 225
— Mon cher Jerzay, dit-elle, je vous veux du bien, el J'aurais
de la peine à vous parier sévèrement. Les mauvais traitements
dont la reine vous a accablé m'ont toujours fait pitié, vous le
savez, et j'ai voulu, par bonté d'âme, vous recueillir quand tout
!e monde vous abandonnait; mais je ne pourrais , à mon âge
et libre comme je suis, garder un garçon bien fait et d'amou-
leuses manières qui s'aviserait de se passionner pour moi. Une
seconde aventure malheureuse vous perdrait sans espoir de
retour. Revenez à la raison, je vous en prie ; laissez les soupirs ,
si vous ne voulez point retomber dans le triste état dont je vous
ai sorti.
Le nuage d'or qui couvrait les yeux de notre héros se dissipa
immédiatement, et la vérité, sortant de son puits, lui montra
le fond de ses sentiments qu'il ne savait plus reconnaître.
— Votre altesse me rend un grand service, répondit-il, en
daignant me faire voir ma folie sans se mettre en colère. Je lui
garderai une reconnaissance éternelle pour la douceur dont
elle use à mon égard. Tout en confessant la faute où ses grâces
et son mérite me poussaient malgré moi, je lui avouerai encore
que j'étais deux fois coupable, puisque j'aime de tout mon
cœur une demoiselle de ma province.
— Rien de mieux. Épousez-la et me la conduisez au Luxera-
bourg.
— Je crains fort de l'avoir fâchée par mon silence.
— Allez faire votre paix. Je vous donne congé. Si votre belle
vous tient rigueur, nous lui parlerons. Je souhaite ce mariage,
et vous n'ignorez pas que mes volontés s'accomplissent. Je don-
nerai des danses à l'occasion de vos noces.
— Tant d'indulgenc* et de générosité me comblent de joie.
Je vais partir à l'instant , et plaise au ciel que je revienne
marié !
Jerzay partit ainsi qu'il le disait, et à franc-élrier, dévo-
rant l'espace, comme s'il eût été possible de rattraper à coups
d'éperons les journées perdues. M. de Menil avait vu des en-
voyés de la princesse à l'archevêché. Il les fit jaser, et il eut
vent des soupirs de notre héros pour la nouvelle pucelle d'Or-
léans. L'occasion était favorable. De peur que Cécile ne se dé-
fiât de lui-même, il expédia un agent d'intrigues qui répandit
à Mantes des bruits exagérés. La grille du couvent les laissa
■i'20 KKVIF: fiF. PARIS.
passer, el ils entrèrent enfin jusque dans l'oreille de la pauvre
Cécile, qui faillit s'évanouir de chagrin. Heureusement ces
nienées du chevalier ne s'achevèrent pas du jour au lendemain.
Son ambassadeur avait ivrogne dans les cabarets, en sorte que
Jerzay entra tout botté au parloir, deux heures après le coup
porté à ses amours. Cécile pleurait dans le jardin du couvent,
lorsqu'on l'avertit qu'un beau gentilhomme demandait à lui
l)arler.
— C'est vous ! s'écria-t-elle en essuyant ses larmes. Vous
n'êtes donc pas aux genoux de Mademoiselle?
— Je vous le demande! J'ai fait quarante lieues pour me
jeter aux vôtres. Vous êtes maîtresse de vous-même, puisque
votre père ne vous gêne en rien. Ne balancez plus , Cécile.
Décidez à présent si votre cœur me payera de toutes mes tra-
verses , et s'il me pardonnera des fautes que j'ai chèrement
expiées.
— Monsieur de Jerzay, levez la main vers ce crucifix qui
est suspendu à la muraille, et jurez de répondre sincèrement à
mes questions.
— Je le jure de toute mon âme.
— Avez-vous, oui ou non, senti de l'amour pour Mademoi-
selle dans ce voyage à Orléans ?
— Je ne m'en défends pas. Pendant un moment très-court,
une espèce de vertige m'a pris en voyant les charmes de son
altesse; mais la raison m'est revenue bien vite, et ma tendresse
pour vous a chassé ces visions. C'est elle (|ui m'amène plus
amoureux de vous que jamais, et brûlant de vous le prouver
en vous donnant le reste de ma vie.
— Eh! monsieur, quel fonds puis-je faire sur un amour
(|ui s'envole ù chaque paire de beaux yeux que vous rencon-
trez?
— Oui, j'ai une tête légère , une malheureuse disposition à
m'enflammer, j'en demeure d'accord. Songez pourtant que,
malgré nos longues séparations, malgré l'empire de l'imprévu,
votre image a résisté dans mon àme à tout ce ([ue le hasard y
a voulu jeter pour la remplacer. <.)ue sera-ce donc si vous con-
sentez à devenir ma femme? N'en doutez pas , Cécile : je ne
suis pas un amant sans défauts, mais je serai un bon et lidèle
mari . si voirs m'aimez assez pour veiller stu* moi el prendre
linéique soin do conserver ma tendresse. 3Ion cœur s'est tou-
jours indigné des faux pas où ma faible cervelle l'a entraîné.
Au lieu de l'abandonner, chargez -vous de le conduire avec votre
aimable raison, et vous verrez que nos jours s'écouleront déli-
cieusement.
Sans la grille du couvent, peut-être Cécile altendrieserait-elle
tombée dans les bras de son amant. L'austérité du lieu , la
sombre apparence de ce parloir et l'obslacle de cette grille
tournèrent ses idées au sévère. Dans leur honnête envie de
n'épouser que des modèles de perfection, les jeunes filles man-
quent souvent l'occasion de s'assurer un bonheur dont les ailes
sont promptes à s'ouvrir. Il serait plus sage et plus doux de
corriger la personne qu'on aime en la rendant heureuse qu'en
lui promettant ce qu'elle souhaite ; mais, par un instinct nalu-
rel, les femmes trouvent un merveilleux plaisir à suspendre la
récompense au bout d'un fil que leur main s'amuse à retirer
vingt fois. Cécile ne voulait point avouer qu'elle aimait Jerziy
pour ses défauts, et, dans un bel accès de dignité romanesque,
elle répondit :
— J'exige de vous une dernière épreuve : nous attendrons
encore trois mois, et, si au bout de ce temps vous me reventi!
fidèle et sans reproche, je vous appartiendrai.
— Et si dans trois mois je suis mort? Si votre père ne vous
laisse plus aussi libre qu'à présent? Si la guerre civile m'em-
porte à l'autre bout du royaume? Qui sait ce qui nous peut
arriver en moins de temps que cela?
— Ne vous en prenez qu'à votre inconstance et aux doutes
que vos erreurs m'ont inspirés. Adieu, monsieur; ma volonté
est inébranlable.
La désolation et les cris de Jerzay ne firent que rassurer Cé-
cile sur l'imprudence de sa fantaisie, en lui persuadant qu'un
garçon .aussi amoureux ne manquerait pas d'être fidèle. Vur
fois confirmée dans sa résolution , elle y trouva du plaisir,
et rentra dans son couvent parfaitement satisfaite d'elle-
228 RRVUE DE l'A RIS
IX.
Le Ihéâlre de la guerre s'élant rapproché de Paris , Made-
moiselle revint auprès de son père. Le retour du cardinal avait
réuni contre la reine les frondeurs , les princes et Monsieur.
Ëtourdie par ses succès, la fille de Gaston tenait sa cour au
palais du Luxembourg, el la mode y amenait jusqu'à cinq cents
jtersonnes tous les matins. Les jupons y étaient en grande ma-
jorité. On voyait des enfants de quinze ans lever en l'air leurs
doigts mignons et froncer les sourcils en raisonnant avec un
sérieux imperturbable sur des questions de haute politique.
Au milieu d'elles brillait l'héroïne d'Orléans dévorée par l'envie
de tailler encore de la besogne aux historiens à venir.
Tandis que Mademoiselle s'amusait à se faire reine de Paris,
M. le Prince menait la guerre avec une activité prodigieuse.
La royauté eût été perdue deux fois, si la volonté marquée de
la Providence n'eût protégé Tétoile de Louis XIV contre celle
de ce grand capitaine. Sur le terrain des cabales , il avait ren-
contré le coadjuteur, et sur le champ de bataille, où il se
croyait plus sûr de vaincre , il trouva un adversaire aussi fort
que lui : le maréchal de Turenne venait de prendre le com-
mandement de l'armée royale. Tant que M. le Prince eut affaire
à M. d Hocquincourt, il le battit h outrance et le chassa devant
lui fort en désordre. Une fois en face de M. de Turenne, ce
fut tout autre chose. Le maréchal avait l'avantage par le
nombre et le bon état de ses soldats. M. le Prince perdit l'of-
fensive et fut obligé de se replier sur Paris. Ajjrès une marche
forcée , il campa dans les bois de Saint-Cloud ; l'artillerie l'en
fit déloger encore. Il se jeta dans le village de la Chapelle;
aussitôt les troupes du maréchal occupèrent les hauteurs de
Montmartre, Saint-Denis et Bagnolel. M. le Prince, enfermé
dans un cercle étroit , s'y défendait intrépidement ^ mais, la
jiosition étant fort critique, il envoya le comte de Fiesque au
Luxembourg demander un renfort de bourgeois volontaires, et
prier Monsieur de faire ouvrir les portes, pour lui assurer une
retraite en cas de déroule.
REVUE DE PARIS. 229
Le 2 juilleL 1632, à cinq heures du malin, le comtede Fiesque
entra donc dans la chambre à ooiicher de Gaston d'Orléans.
Son altesse royale était au lit avec Madame. Il y avait de la
compagnie ; on discourait sur la mauvaise passe où se trouvait
M. le Prince. M. de Fiesque remarqua dans l'embrasure d'une
fenêtre un groupe de visages inconnus qu'il supposa être des
frondeurs.
— Voici le moment , dit-il , où votre altesse peut rendre un
service éclatant à M. le Prince. Vous savez en quel état est
l'armée , resserrée entre les murs de Paris et les troupes raaza-
rines. Le sort du parti dépend de cette journée. Nous serons
attaqués ce malin , nos forces sont insuffisantes , et les soldats
se découragent. Il n'y a plus à balancer. Les quatre régiments
d'Orléans, les colonelles parisiennes et le peuple nous doivent
secourir. Avec leur aide , M. le Prince répond de la victoire.
Votre altesse royale en partagera les honneurs avec lui, si elle
veut bien se lever incontinent et monter à cheval.
Pendant ce discours, Monsieur affectait de tousser, c«mme
s'il avait eu la poitrine malade.
— Je suis pris d'un vilain rhume, mon cher Fiesque, dit-il.
Vous me voyez désolé de ne pouvoir faire pour mon cousin de
Condé tout ce que je voudrais.
•—Eh! monsieur, qu'est-ce qu'un rhume, auprès de la des-
truction d'une armée? Levez-vous, au nom du ciel .'
— Monsieur est incommodé, cria Madame du fond de ses
draps.
— Il serait imprudent à son altesse royale de se lever, dit un
des frondeurs.
— Je comprends : ces messieurs viennent de l'archevêché ,
où sans doute M. de Gondi a charitablement résolu qu'on lais-
serait périr M. le Prince ; mais vous n'écoulerez point ces mé-
chants conseils. Ce serait une tache sur le beau nom de votre
altesse royale. Sauvez l'armée , Monsieur. Je vous en conjure
par votre père le roi Henri IV, qui n'eût jamais abandonné ses
amis dans un semblable danger.
— Le roi mon père n'avait point la fièvre à la bataille de
Coutras ni à celle d'Ivry.
— Si fait, monsieur, il avait une fièvre, cl non point tierce
3 m
23» REVUE DE PAUI8.
ni quarte , mais bien de tous les jours : la fièvre de gloire et
d'honneur.
— Vous ne me croyez donc point , mon cher Fiesque? Tâlez
un peu mon bras.
— Je ne me connais pas en rhumes. Ah! grand Dieu! que
vais-je dire à M. le Prince?
— Il m'en voudra mortellement, n'est-ce pas?
— Cela n'est pas douteux : il vous gardera une rancune
éternelle.
— Eh bien, je vais m'habiller, et je lâcherai de quitter la
chambre. Dites-lui que je ferai tout le possible pour son ser-
vice.
Mademoiselle venait d'enirer, en coiffe du matin.
— On entend le canon , dit-elle ; la bataille est engagée si
proche des murailles qu'on la croirait dans Paris. N'allons-
nous pas au secours de nos amis?
— Je ne suis point en état de sortir, répondit Monsieur en
relevant ses couvertures jusqu'aux yeux.
— Pour moi. j'y veux aller.
— Vous êtes notre ange sauveur, s'écria M. de Fiesque.
— Que faut-il fjiire? demanda la princesse.
— Ouvrir la porle Saiiil-Anloine, assembler les gardes colo-
nolles , appuyer l'armée , recevoir nos bagages et les mettre
on sûreté . donner du secours à nos blessés.
— Je m'en charge. Celle qui a escaladé les portes d'Orléans
saura bien ouvrir celles de Paris.
— Bien cela , Mademoiselle. Vous parlez en petite-fille d'un
grand roi. Sans vous je m'allais faire sauter la cervelle, plutôt
que de porter à M. le Prince une réponse qui l'eût mis au
désespoir.
Dès le premier coup de canon (oui le Luxembourg s'était
éveillé. Les femmes de la princesse, ne la trouvant pas ;"» sa
chambre , se dispersèrent dans le château. Jerzay et les autres
gentilshommes descendirent au perron. M. de Fiesque leur ap-
prit en deux mots ce qui se passait chez Monsieur. La princesse
parut à une fenêtre et cria :
— Demandez mes chevaux , et préparez-vous à me suivre.
Elle arriva bientôt, fi demi coiffée, le visage fort animé, sans
colliers ni bagues, mais plus jolie qu'on ne l'avait jamais vue.
REVUE DE PARIS. 231
— Tout va bien , dit-elle ; je remplace Monsieur. Voici un
pouvoir avec son cachet. Ce n'est point sans peines que je l'ai
arraclié. Mon carrosse n'est pas prêt? Je meurs d'impatience.
La bande des frondeurs , en sortant du ciiàteau, salua Made-
moiselle avec des airs railleurs. Jerzay les entendit parler entre
eux.
— Enfin, disaient-ils, une combinaison s'est donc trouvée
où l'indiscrétion de Monsieur nous sera profitable!
— C'est un miracle, en effet. Regardez cette horloge : avant
que la grande aiguille ait fait deux fois le tour du cadran, le
parti des princes sera exterminé.
— Cette péronelle est capable de déranger nos plans.
— Bah! Les pucelles ne sont plus assez sages , dans notre
siècle, pour que Dieu les inspire.
— Quoi! s'écria Jerzay, monsieur d'Endreville, vous voilà
retombé dans la fronderie.
— Comme vous le dites , répondit le gentilhomme sauvage ,
comme vous le dites, et assez content d'y être retombé, puis-
qu'elle se relève de sa chute.
— Messieurs , dit la princesse , que le cardinal de Retz ne se
réjouisse pas d'avance. Je sauverai M. le Prince, aussi vrai que
je m'appelle Louise d'Orléans , et demain il se peut qu'on voie
à Notre-Dame plus d'épées que de cierges.
Les frondeurs s'inclinèrent si bas qu'on ne savait plus si
c'était du respect ou une moquerie; mais la princesse leur
tourna le dos sans y prendre garde. Elle envoya immédiate-
ment ses gentilshommes au grand Condé pour l'assurer de son
zèle. Jerzay, transporté d'enthousiasme, oublia ses anciens
griefs pour ne songer qu'à mériter l'approbation de Louise
d'Orléans, et partit au galop , plein d'une ardeur guerrière
puisée dans les beaux yeux de Mademoiselle.
Si l'on pense que cette princesse, élevée dans la mollesse,
habituée à se croire d'un sang plus précieux que le reste des
humains , n'avait alors que vingt-quatre ans , on lui accordera
volontiers le tribut d'admiration qu'elle mérita pendant cette
journée par son énergie et sa grandeur d'âme. Elle se rendit à
l'hôtel de ville accompagnée de M. de Rohan et de ses dames
d'honneur. Elle y parla, une heure durant, d'abondance et
sans préparation. Malgré l'opposition de M. de L'Hospital , gou-
232 REVUE DE PARIS.
verneur de Paris, et celle du prévôt des marchands, elle eut
gain de cause sur toutes ses demandes. On lui accorda 1° deux
raille soldats détachés des gardes colonelles; 2° quatre cents
hommes pour garder les équipages de l'armée des princes dans
la place Royale ; ô» l'ouverture des portes. Ce dernier article
fut difficile à obtenir. Les notables se retirèrent pour en déli-
bérer. La princesse , dans son émotion , se jeta éperdue sur un
prie-dieu où elle resta prosternée avec ferveur jusqu'à la fin de
la délibération. Ce mouvement passionné toucha messieurs de
la ville plus que les phrases les plus éloquentes. Le troisième
point fut accordé. On délivra enfin à Mademoiselle un pouvoir
où il était ordonné aux officiers des colonelles et aux gardes
des portes d'obéir à tous ses cotnmandements. La princesse
l'arracha des mains du greffier qui apposait les sceaux de la
ville, et s'échappa comme un oiseau. Elle remonta aussitôt en
carrosse, et se rendit au faubourg Saint -Antoine.
A mesure qu'on approchait du champ de bataille, les rues
devenaient plus désertes , et le vacarme de l'artillerie plus ef-
frayant. Les femmes, saisies de terreur, descendirent et aban-
donnèrent la partie. Le cocher demandait s'il fallait avancer
encore :
— Marche toujours ! cria Mademoiselle.
M. de Rohan , qui avait couru devant , venait de faire ouvrir
les portes aux blessés. Le duc de La Rochefoucauld passa, cou-
vert de sang et défiguré par un coup de mousquet dans les
yeux. Le chevalier de Yalone le suivait de près, soutenu par
deux soldats; il avait une balle dans le corps :
— Est-ce que tu vas en mourir? lui demanda la princesse par
la portière.
— Oh ! que non, répondit-il.
— Et vous , Clinchamps?
— Je suis en mauvais état , mais j'en réchapperai. Regardez
celui qui vient derrière moi , il est bien plus malade.
C'était M. de Flamarins ; on le portail mourant sur un bran-
card.
— Fouette donc tes chevaux ! cria Mademoiselle à son co-
clier.
La porte Saint-Antoine était encombrée de blessés qu'on dé-'
posait à l'ombre des murailles , car la chaleur était extrême.
REVUE DE PARIS. 233
Les décharges des mousquets , les chocs de la cavalerie et les
clameurs confuses des combattants amenaient aux oreilles de
la princesse un eÉFroyable mélange de bruits , comme les enfers
en doivent rendre ; c'était à faire évanouir une fille moins in-
trépide et moins exaltée que Louise d'Orléans. L'armée avait
repris courage en apprenant que la ville se prononçait enfin
pour les princes, et le combat recommençait avec plus d'àprelé
que jamais. Au-delà du mur d'enceinte, chaque maison du
faubourg était changée eu redoute. Le grand Condé semblait
se multiplier. On le voyait partout , sa voix perçante comman-
dait tous les feux , et il n'y eut pas une attaque importante où
sa terrible figure ne vînt offrir aux yeux des soldats une image
sublime du démon des batailles.
Mademoiselle se réfugia dans la maison d'un conseiller au
parlement nommé Lacroix; elle y déjeunait de bon appétit,
malgré son émotion , n'ayant encore rien mangé de la journée.
M. le Prince arriva , sortant d'une mêlée. Ses cheveux et ses
plumes étaient brûlés, ses habits en lambeaux, sa cuirasse
criblée de coups et son collet teint de sang, quoi qu'il n'eût
point de blessure. Il avait un pouce de poussière sur le visage,
et tenait à la main son épée dont le fourreau était perdu.
— Mon cousin, s'écria la princesse, en quel état vous êtes!
— Ce n'est rien , je n'ai point de mal, mais vous voyez un
homme désespéré.
— Prenez courage. Les secours de la ville doivent être on
chemin.
— Et mes amis qui sont tous tués ! La Rochefoucauld , Clin-
champs, M. de Nemours ! Tant de braves gens que j'aimais et
qui meurent pour moi ! Ah ! je ne voulais pas entreprendre
cette maudite guerre.
Le prince se jeta dans un fauteuil en pleurant. La douleur de
cette âme si fortement trempée avait une expression déchirante.
Mademoiselle fondit en larmes.
— Remettez-vous, lui dit-elle ; j'ai vu vos amis. Ils sont mieux
que vous ne croyez. M. de La Rochefoucauld est le plus malade,
et pourtant il n'a point l'air de vouloir mourir.
— Eu vérité? Ils vivent encore?
— Je vous jure que je les ai vus , et qu'ils vivent.
— Ah! vous me vendez l'espérance. Donnez-moi de l'eau.
234 REVUE DE PARIS.
ma cousine; la soif me brûle les entrailles. Et Monsieur, que
fait-il ?
— Monsieur est incommodé, dit la princesse en rougissant.
— Toujours le même! De qui donc tenez-vous votre généro-
sité, ma chère cousine? Si c'est de votre père, vous ne lui en
avez guère laissé. Çà ! ne nous amusons pas. Turenne est à
Popincourt avec un gros de cavalerie qui nous perdra s'il nous
charge en flanc. Aussitôt que vos renforts arriveront, failes-les
marcher de ce côté. Vous m'entendez? A Popincourt.
— Je les y enverrai.
Jerzay entra hors d'haleine.
— Monseigneur, dit-il, voilà du secours par deux endroits :
le régiment de Poissy a passé la porte Saint-Honoré ; on entend
les tambours des colonelles qui viennent à nous.
— Vive Dieu ! répondit M. le Prince. Nous allons recom-
mencer la partie avec un beau jeu.
— Qu'avez-vous, Jerzay ? dit Mademoiselle. Tolre habit est
plein de sang. Hélas ! le pauvre garçon a le bras cassé!
— L'os n'est pas entamé. Ce n'est d'ailleurs que le bras
gauche.
— Tu es blessé, Jerzay? s'écria M. le Prince, et au service
d'un homme qui t'a maltraité comme je l'ai fait! Ah! je ne mé-
rite pas d'avoir des amis comme loi. Je sens le remords qui
m'étrangle. Dis que tu me pardonnes, mon pauvre Jerzay , et
embrassons -nous.
Jerzay, trop remué pour répondre, se jeta, palpitant de joie,
dans les bras du prince. Les officiers des colonelles arrivèrent
pendant cette scène.
— Messieurs , leur dit le grand Condé, vous savez comme je
me suis mal conduit envers Jerzay, comme je fus ingrat et mé-
chant pour lui? Eh bien ! il s'est battu à mon service et il est
blessé ! oui , mordieu ! blessé au bras; lui que j'ai sacritié avec
une légèreté abominable ! Ah ! je voudrais avoir rrçu ce coup
de mousquet dans le milieu du cœur, tant il me fait de peine.
Jerzay m'a pardonné, car il vaut bien mieux que moi. Mille
diables ! je le dirai à toute la terre , que tu m'as pardonné. Al-
lons, messieurs, je vais vous conduire ;"i Po|)inoourt, et, si nous
y trouvons M. de Turenne, la bataille est gagnée.
— Je vous accompagnerai, s'écria Jerzay.
REVUE DE PARIS. 335
— Non, mon ami, reste auprès de Mademoiselle. Veux-tu
le battre encore? Tu n'auras qu'à suivre l'avenue Saint-Antoine;
je t'y rejoindrai dans une demi-heure , après avoir délogé Tu-
renne.
M. le Prince partit, courant comme un chevreuil.
— Mon cher Jerzay, dit Louise d'Orléans en essuyant une
larme, que Je vous envie ce coup de feu et le baiser de mon
cousin! Mais il faut vous faire panser.
— Il sera temps ce soir. Souffrez que je retourne au rendez-
vous que M. le Prince m'a donné. En attachant mon bras avec
un mouchoir, je pourrai combattre encore.
— Eh bien! allez-y donc. Tenez, voici mon mouchoir; je
veux vous le nouer moi-même au cou.
— On me le verra dans le plus fort de la mêlée.
— Il faut me le rapporter, Jerzay.
— Plût à Dieu que je fusse assuré de mériter , en vous le rap-
[lortant, la récompense dont M. le Prince m'a honoré!
— La même récompense, je vous la promets, Jerzay. Vous
m'embrasserez sur la joue devant toute ma cour, eljene rece-
vrai jamais de baiser qui me soit plus agréable.
— Je me sens invincible avec cette espérance.
— Ne manquez point de vous trouver ce soir au Luxembourg,
car, si mon mouchoir demeurait parmi les morts , j'en serais
inconsolable.
— Je m'estimerais heureux de mourir pour la meilleure et
la plus belle princesse du monde.
— Que le courage est une galante vertu ! Allez, Jerzay, et
soyez prudent. Je vais faire une prière pour que le ciel vous
protège.
Notre héros sortit , tout ivre de joie et de passion guerrière.
Mademoiselle se mil à la fenêtre pour le regarder monter à
cheval.
— Adieu , lui dit-elle encore. Ce bras en écharpe vous sied
à ravir (1). Si votre maîtresse vous voyait ainsi, elle aurait le
cœur assez louché pour ne plus vous faire languir, et vous
l'épouseriez demain.
En quittant la fenêtre, la princesse murmura tout bas :
(1) Mémoires de Mademoi^olie.
236 REVUE DE PARIS.
— L'aimable garçon ! Si je n'étais la plus grande princesse
de l'univers entier , je voudrais être un homme et ressembler à
celui-là.
Peu d'instants après cette scène, la fille de Gaston d'Orléans
monta sur les tours de la Bastille. Le canon tira par son ordre
sur les troupes royales, et ce coup hardi termina la bataille.
La journée du faubourg Saint-Antoine fut également glorieuse
pour le maréchal do Turenne et pour son adversaire. A force
de valeur M. le Prince sauva son armée, mais tout le monde
comprit que le parti des princes ne pouvait plus tenir contre le
roi. Mademoiselle s'en aperçut la dernière à cause de l'agitation
où l'avait jetée son intrépide conduite. Le soir venu, la prin-
cesse, entourée de ses amis et accablée de félicitations , reçut
une cour immense ù son palais. Après avoir bien savouré les
encens, elle demanda des nouvelles de Jerzay. Personne ne sut
lui en donner. On l'avait reconnu, à distance , engagé fort
avant dans une charge de cavalerie. Les uns le croyaient mort
et les autres prisonnier. Quoi qu'il en fût, il ne se présenta pas
au coucher de Louise d'Orléans , et la princesse se mit au lit
irès-affligée , gardant à regret le baiser qu'elle avait promis de
si bon cœur au pauvre Jerzay.
X.
A peine lancé au galop dans l'avenue Saint-Antoine, notre
héros, rappelé à lui-même par les paroles de Mademoiselle,
s'était souvenu du temps d'épreuve imposé par Cécile. Trop
loyal pour concevoir l'idée d'un mensonge, il frémissait en son-
geant qu'il faudrait avouer celte apparence de galanterie que
la princesse venait d'encourager.
— Malheureux que je suis! s'écriait-il, j'ai oublié tout net
mes amours ; et c'est Mademoiselle qui m'y fait penser ! Sans
cela je m'en allais peut-être rêver à une autre que ma maîtresse
jusqu'à demain. Il n'est plus d'excuse à une pareille légèreté.
Puisque je suis un monstre destitué de cœur et de cervelle, pé-
rissons du moins les armes à la main , et cachons dans une
mort glorieuse mon déscsiioir et ma fragilité.
REVUE DE PARIS,' 237
Le régiment de Conti s'apprêtait à charger l'ennemi; Jerzay
se mêla dans les rangs et disparut au milieu d'un nuage de
poussière et de fumée. Les Croates de la reine furent culbutés
et prirent la fuite. On les cliassa fort loin l'épée dans les reins.
Les soldats de M. le Prince étaient volontiers pillards, ils s'arrê-
taient à vider les poches des morts et se dispersaient dans la
plaine. Jerzay, emporté par sa fureur, se trouva tout à coup
isolé, n'ayant plus devant lui personne à attaquer. La bataille
semblait avoir tourné vers les murailles de la Bastille , et il
était à moitié chemin de Bagnolet. Un petit bois lui offrait un
asile frais pour se reposer de la chaleur et rassembler ses esprits
bouleversés. Aussitôt qu'il eut franchi la lisière de ce bois,
quatre mousquets, dirigés à bout portant sur sa poitrine, l'o-
bligèrent à s'arrêter :
— Qui vive ? lui cria-t-on.
— Ami des princes.
— Ne tirez point , dit un cavalier caché sous les feuilles.
Mon gentilhomme, vous êtes prisonnier; gardez votre épée si
vous voulez me donner voire parole de ne point chercher ù
vous enfuir.
— Je vous la donne,
— On vous traitera bien.
Le cavalier prit une longue-vue et se mit à observer la cam-
pagne. C'était un homme de mine un peu vulgaire , ayant de
gros traits , de larges épaules et la tête forte. A son bâton de
commandement, Jerzay soupçonna qu'il voyait M. de Turenne
lui-même.
— Les Croates sont ralliés , dit le maréchal avec tranquillité ;
je savais qu'ils reviendraient. On marche à leur rencontre.
Laissons-les faire.
Le combat venait de recommencer; des balles sifflaient aux
oreilles du maréchal, qui n'y prenait pas garde. Au bout d'un
instant, les Croates ayant le dessus, M. de Turenne ajouta :
— C'est bien cela : ils ont pris leur revanche. Mais je recon-
nais le cri de M. le Prince. Il ne me cherche plus ù Popincourt.
Attention, messieurs! faites marcher deux escadrons de la
Tour-d'Auvergne. Voici l'infanterie qui s'avance du côté de
Pantin. Le faubourg sera enlevé dans une heure. Donnez ordre
qu'on prépare les chariots pour les blessés.
2â8 REVUE DE PARIS.
Jerzay , tenant ses regards attachés sur le visage impassible
du maréchal , admirait la puissance de la stratégie op|iosée au
génie impétueux de Condé. La bataille était gagnée pourM.de
Turenne , selon des calculs certains, à moins qu'une chance
imprévue ne vînt les renverser. Tout à coup le maréchal tres-
saillit :
— Quel est ce bruit? s'écria-t-il. J'entends du canon , et ce
ne sont pas les nôtres, puisque j'ai envoyé l'artillerie à la Cha-
pelle. Je vois de la fumée au-dessus de la Bastille. Tirerait-
elle sur nous ? En avant , messieurs !
L'état-major sortit du bois dans un ordre parfait et s'appro-
cha de Paris. Un rang de Croates venait de tomber foudroyé par
les canons delà Bastille. Au bout d'une heure, la retraite avait
sonné ; le faubourg Saint-Antoine restait définitivement à M. le
Prince. Les honneurs de la journée étaient partagés entre les
deux généraux; mais le bénéfice en appartint au roi.
Le pauvre Jerzay, emmené au bourg de Saint-Denis, passa la
nuit dans la tristesse et les souffrances, fort inquiet de se voir
prisonnier et craignant surtout toujours les reproches inévitables
de sa maîtresse. Nous devons ajouter à sa louange qu'à l'heure du
coucher, il lui échappa seulement un très-léger soupir en son-
geant au baiser promis par la princesse. Des chagrins trop
sérieux tournaient ailleurs ses pensées. Les chirurgiens posè-
rent un appareil sur sa blessure, qui n'était pas grave; mais il
ne dormit guère , et , dès le point du jour, ne sachant que faire
de sa personne, il obtint du maréchal la permission de se pro-
mener sur les bords de la Seine.
Les guides flottaient sur le cou de son cheval ; notre héros
suivait au pas le cours <le la livière. Il cherchait à se recon-
naître dans le chaos des événements de la veille, et se deman-
dait quelle réponse il ferait ù Cécile lorsqu'il en viendrait à
comparaître devant ce juge sévère. Un cavalier, sortant de
Saint-Denis, galopait par derrière lui et le rejoignit bientôt.
— Ah ! s'écria le passant, voilà monsieur de Jerzay qui re-
présente le beau ténébreux.
— Monsieur de Menil ! c'est le ciel qui vous envoie. Arrêtez-
vous et causons un peu , je vous prie.
— Volontiers, pourvu que ce ne soit pas longtemps.
REVUE DE PARIS. 239
— J'abiégerai aulant qu'il se pourra. J'étais en train de
jurer el de maugréer de tout mon cœur.
— Ne vous inteirompez point. Est-ce que vous avezdu souci?
— Horriblement , et je souhaitais un homme sur qui soulager
ma colère ; vous me tombez à merveille.
— Je suis aise de voir que je n'arrive pas mal à propos,
comme un fâcheux.
— Chevalier, après les tours pendables que vous m'avez joués,
après un assassinat commis sur ma personne, vous ne trouverez
pas mauvais , je l'espère, le petit compliment que je vais vous
adresser : vous êtes un infâme et un coquin. Je ne vous quitte
plus sans que nous ayons tiré l'épée. Il faut, cette fois , qu'un
de nous deux couche l'autre par terre.
— Je désire ce moment autant que vous, marquis. Cepen-
dant nous remettrons la partie à demain , car aujourd'hui je ne
m'appartiens pas; je suis parlementaire. Le cardinal de Retz
m'a donné une mission de confiance auprès de la reine, et je
lui porte la réponse de Sa Majesté. Quant à votre compliment,
je le considère pour ce qu'il vaut, et je vous en rendrai un autre
tout pareil : vous êtes un fat.
— Au diable votre mission ! Je suis las de remettre toujours.
Prenez du champ et battons-nous.
— Impossible, marquis. Demain je vous irai chercher où
vous voudrez. On m'attend à l'archevêché.
— Et moi, je prétends vous tuer à l'instant même, que l'heure
vous plaise ou non.
— Je me moque de vous.
Menil piqua des deux et partit comme un liait, comptant
sur l'excellence de sa montui-e; mais le cheval de Jerzay se
trouva meilleur encore que le sien. Notre héros fut bien vile à
deux pas de son ennemi :
— Retournez-vous, chevalier, sans cela je vais vous tuer
par derrière , et ce serait une honte.
Le chevalier avait glissé la main dans l'arçon, el , passant un
pistolet sous son bras gauche, il le tira en arrière; mais il
manqua Jerzay, qui répondit par un couj) de feu dont le cheval
de Menil fut abattu. Aussitôt les deux champions, s'élançant
à terre , prirent leurs épées. Jerzay, dans le transport de rage
où il était, ne songeait pas à la défense, et, fort heureusement
2i0 RF,VUF. r»E PARIS.
])Oiir lui, Menil . éfourdi par la chute de son cheval , ne se
montra guère plus hahile. Plusieurs bottes se perdirent dans
les plis des manteaux. Menil rompait d'une semelle à chaque
passe; cette manœuvre exaspéra notre marquis à tel point ,
qu'il ne se connaissait plus. A la fin , il sentit moins de fermeté
dans la main de son adversaire ; Menil , atteint deux fois dans
le corps , plia sur ses genoux.
— Faites-moi bon quartier, Jerzay, dit-il, je suis blessé d'un
vilain coup.
— En voici un autre meilleur, répondit Jerzay en lui plon-
geant son épée au milieu de la poitrine.
Le chevalier poussa un gémissement sourd, et tomba sur le dos.
— Achevez-moi, disait-il d'une voix éteinte.
— Je le veux bien. Va donc rendre à Dieu ton souffle de
scorpion.
Jerzay déchargea un pistolet à bout portant sur le front du
chevalier en s'écriant :
— Morte la bête , mort le venin ! comme dit le proverbe.
Puis il sauta sur son cheval et regagna Saint-Denis à toute
bride. La grand'rue était encombrée par les équipages du roi.
M. de Turenne, le chapeau à la main, recevait les compliments
de Leurs Majestés. Notre héros se glissa derrière le maréchal
pour écouter ce qu'on disait. La reine se querellait avec son
ministre :
— Monsieur le cardinal , j'ai eu tort , j'en conviens. Cela est
fait, n'y pensez plus. L'audace et les perfidies de ces frondeurs
ont fini par me rendre intraitable. J'ai renvoyé leur parlemen-
taire sans avoir voulu l'écouter.
— 11 faut toujours écouter les gens qui ont envie de discourir.
— La colère m'a emportée.
— Et qui était leur parlementaire.
— Un certain Menil,
— Je voudrais pour tout au monde qu'on ne l'eût point laissé
partir. Vous serez cause qu'ils se mettront en défense chez le
coadjuteur. Si nous faisions courir après cet homme?
— Menil ne rentrera jamais à l'archevêché.
— Oui dit cela? s'écria le cardinal.
— C'est moi, répondit Jerzay, et je vous en donne ma pa-
role , car je viens de tuer le chevalier de Menil.
REVUE DE PARIS. 241
— Allons ! nous sommes pins heureux que sages.
— Vous nous rendez un grand service , Jerzay, dit la reine.
Eh ! comment êtes-vous ici ? je vous croyais chez Mademoiselle.
— Hélas ! madame, depuis que vous m'avez défendu de vous
revoir, je ne sais plus que devenir.
— Ce gentilhomme est mon prisonnier, dit M. de Turenne.
— Ah ! cela diminue un peu le mérite de vos regrets et de
voire retour.
La reine partit pour Saint-Germain.
Tous les jours qui suivirent furent marqués par des événe-
ments favorables à la cause du roi. Le fameux massacre qui eut
lieu le 4 juillet , à l'hôtel de ville , éloigna de la fronderie les
honnêtes gens. Les partis , comme l'a écrit M. le cardinal de
Retz , semblaient se dégingander, et le sien , qu'il croyait être
le plus robuste, était, en réalité, le plus dégingandé des (rois.
L'armée des princes , campée dans le faubourg Saint-Victor, se
réduisit insensiblement à rien. Le grand Condé, Monsieur et la
princesse sa fîlle quittèrent Paris; les habiles temporisations
du Mazarin firent ouvrir les portes au roi.
Un matin, Anne d'Autriche , installée au Palais-Royal , rece-
vait de toutes parts les soumissions. Le repentir amenait une
foule innombrable. La reine pardonnait à cœur ouvert. On ne
voyait que de vieux ennemis s'embrassant et s'invitant à souper
pour noyer enfin leurs discordes dans les verres. Jerzay passa
au milieu de cette procession.
— Mon cher enfant , lui dit la reine , il vous faut une grâce
parliculière outre l'amnistie générale. J'oublie les torts envers
ma personne plus aisément que les crimes envers le roi mon
fils. Un ancien amoureux n'est point fait pour nous effrayer.
Rentrez auprès de nous, mais à une grande et terrible condi-
tion : celle de vous marier.
— S'il dépendait de moi, je le serais depuis longtemps.
J'aime une demoiselle qui me reproche avec raison ma légèreté
de léte, et cependant je mourrai de chagrin si elle continue à
me tenir rigueur.
— Oh ! que voilà mon amant bien guéri !
La file des âmes repentantes interrompit la reine, elcnlralna
Jerzay.
5 21
242 KEVUK DE PARIS.
— Qu'a donc noire bonne maîtrisse? disait un des péni-
fenls; je ne l'ai jamais vue si affabie. La clémence seiait-elle la
seule cause de ses regards si brillants de contentement?
— Ajoutez-y le plaisir de la vengeance , lui répondit-on.
Pondant que nous baisons la main de Sa Majesté , le cardinal de
Relz est dans la salle des gardes, arrêté par Villequier. Une
compagnie des gendarmes vient de partir pour ramasser , à
l'archevêché , le dernier noyau de la fronderie.
— Ceci explique les doux yeux de cette bonne maîtresse.
Au bout d'une heure, la foule étant diminuée, l'exécuteur
Comminges vint parler à l'oreille d'Anne d'Autriche.
— Une jeune fille, Comminges? dit la reine. Il ne fallait
point l'arrêter.
— Elle n'a pas voulu quitter son père.
— Mais elle sera fort mal sous les verroux. Nous n'avons
point le projet de coucher messieurs les frondeurs sur le duvet,
ni de les nourrir d'ortolans.
— Si Votre Majesté lui parlait? Elle semble aimable et inté-
ressante.
— Ce père était sans doute un des plus obstinés factieux?
— Je le crains pour la pauvre demoiselle. Il faisait partie des
quatre-vingts gentilshommes du Vexin.
— Dites à celle jeune fille que je la verrai lout ù l'heure.
Vous la mettrez sur mon passage , et, tandis que, je lui parle-
rai, on emmènera son père au bois de Vincennes.
Le lecteur a deviné qui était cette jeune fille. Au passage de
la reine, Cécile tout éplorée se jeta aux pieds de la superbe
Anne d'Autriche :
— Ah ! madame , disait-elle , ce n'est pas même la grâce de
mon père (lue je viens implorer, quoique vous pardonniez à tant
d'autres; je vous demande comme une faveur de partager sa
prison.
— Je ne puis le souffrir, mademoiselle; mes ennemis m'ac-
cuseraient de cruauté si je mettais les filles de votre âge dans
un donjon.
— Qu'importe ce qu'ils diront ? soyez généreuse en dépit des
méchants. Hélas! madame, j'ai entendu raconter dans mon
enfance que vous aimiez bien le roi d'Espagne votre père , et
que le cardinal de Richelieu vous avait persécutée pour cela.
REVUE DE PARIS. 243
Souvenez-vous de vos chagrins et d'une tendresse si belle, afin
d'avoir compassion de mon désespoir.
Anne d'Autriclie fronçait !e sourcil d'un air qui ne présageait
rien de bon. Heureusement Jerzay, qui «e trouvait présent, lui
ferma le chemin en posant aussi le genou en terre.
— Voire Majesté, dit-il , m'a commandé de me marier. Com-
ment pourrai-je lui obéir si elle enferme au donjon de Vincennes
et mon beau-père et la personne que j'aime?
— C'est là votre maîtresse, Jerzay? répondit la reine avec un
rire mêlé d'aigreur. Je ne m'étonne plus que votre ancienne
folie vous soit passée. La demoiselle est bien plus jeune et plus
belle que nous. Ma mie , vous aimez donc ce gentilhomme?
— Je n'ai plus d'autre sentiment que ma douleur, madame.
— Elle ne paraît point vous aimer, Jerzay.
— Un mot de votre auguste bouche pourrait lui ôter sa dou-
leur et lui rendre son amitié pour moi.
— Eh bien , ma raie , épousez M. de Jerzay, et je vous don-
nerai votre père pour mon cadeau de noces.
— Qu'en pensez-vous , Cécile ? demanda notre héros.
— Ah ! s'écria la reine , voici un regard qui en dit assez.
Vous êtes aimé , monsieur. J'ajouterai au don de ce père fron-
deur un emploi dans ma maison pour cette petite fille quand
vous l'aurez faite marquise. Je signerai au contrat afin démon-
trer que je ne suis point jalouse, pour une maîtresse abandon-
née, car votre mari a fait le galant auprès de nous, ma belle.
— Je le sais , madame , et j'en ai beaucoup pleuré.
— Riez donc maintenant, et félicitez-vous d'être plus jeune
que nous de quelque vingt ans.
La reine aurait pu dire trente , mais on ne redressa pas son
erreur. Jerzay lui baisa la main par reconnaissance, et le car-
dinal , qui descendait l'escalier, s'écria de loin :
— Savez-vous, madame, pourquoi vous pardonnez plus vo-
lontiers à M. de Jerzay qu'à tous les autres? C'est que ce gentil-
homme, tout chargé de fautes qu'il est , vous charme encore
par un agréable semblant.
— Que parlez-vous de semblant? demanda Sa Majesté.
— Nous disons eu italien , semblante , visage, ou semblant,
selon l'occasion. Je me suis trompé entre les deux sens.
— Gageons que vous u'juiiez point confondu , si je vous
244 REVUE DE PARIS.
avais annoncé d'abord le mariage de Jerzay avec celle jolie fille.
— Il se marie? c'est fort louable ; on lui fera du bien.
— N'y comptez pas , Jerzay ; monsieur le cardinal est plus
avaricieux qu'il ne le croit lui-même.
Le roi avait atteint sa majorité pendant la guerre, et sa
maison était formée. Celle du petit Monsieur restait encore. On
y trouva pour notre héros une compagnie des gardes. Après
toutes les infortunes et les erreurs qu'on vient de lire , Jerzay
épousa Cécile , et fut aussi fidèle mari qu'il avait paru amant
léger. Hormis le temps qu'il donnait à sa charge , il ne bougeait
de son ménage , et ne fit plus parler de lui que par les mères et
les bonnes gens qui le citaient comme le modèle des époux.
Les mémoires ont dit cent fois ce qui est advenu des autres
personnages de celte histoire. Le coadjuteur et Mademoiselle
l'ont écrit eux-mêmes. M. le Prince , trop fier ou trop défiant
pour vouloir entrer dans l'amnistie , retourna en province. J'ai
lu , je ne sais où , qu'une M™"= de la Guetle , femme vaillante de
ce temps-là , s'était vantée d'avoir amené la paix de Bordeaux
en prêchant ce grand capitaine sur les horreurs de la guerre
civile. La désertion des troupes en fut la véritable cause. M. le
Prince, abandonné de ses soldais, se réfugia en Flandre et
servit sous les drapeaux espagnols. Il en eut honte un beau jour
et revint aux pieds du roi , son cousin , qui lui pardonna de la
meilleure grâce du monde.
Si Jerzay eut beaucoup d'enfants, nous n'en savons rien.
Passé le jour de son mariage, on ne trouve plus son nom en
aucun endroit ; mais à coup sûr il fut heureux, vécut honnête-
ment et mourut en chrétien.
Paul de Musset.
LE SPÉRONARE.
UM REQVXN.
Nous avions vu à Syracuse (1) tout ce que Syracuse pouvait
nous offrir de curieux; il ne nous restait plus qu'à y faire la
provision de vin obligée ; nous consacrâmes toute la soirée à
cette importante acquisition ; le même soir, nous fîmes porter
nos barriques au Spéronare , où nous les suivîmes immédiate-
ment, après avoir embrassé noire savant et aimable cicérone,
qui, en nous quittant, nous donna des lettres pour Palerme.
Nous trouvâmes comme toujours l'équipage joyeux , dispos
et prêt au départ; il n'y avait pas jusqu'à notre cuisinier qui
n'eût profité de ces deux jours de repos pour se remettre; il
nous attendait sur le pont, prêt à nous faire à souper, car le
pauvre diable , il faut le dire , était plein de bonne volonté , et,
dès qu'il pouvait se tenir sur ses jambes, il en profitait pour
courir à ses casseroles. Malheureusement , nous avions dîné
avec Gai'gallo, ce qui ne nous laissait aucune possibilité de
profiter de sa bonne disposition à notre égard. A notre refus,
il se rabattit sur Milord , qui était toujours prêt , et qui avala à
lui seul , avec adjonction convenable de pain et de pommes de
terre, le macaroni destiné à Jadin et à moi, circonstance qui,
(1) Voyez dans les tomes X , XI et XII , 1811 , rarticlc ilc la pre-
mière série du Soçronarc iiililnlc Sijrac use,
ai.
246 REVUE DE PARIS.
j'en suis certain , a laissé dans sa mémoire un bon souvenir de
la façon dont on mange à Syracuse.
Nous avions laissé le capitaine un peu souffrant d'un rhu-
matisme dans les reins ; bon gré, mal gré, il m'avait fallu faire
le médecin, et j'avais ordonné des frictions avec de l'eau-de-
vie camphrée. Le capitaine avait déjà usé du remède; soit ima-
gination , soit réalité , il prétendait se trouver mieux à notre
retour, et se promettait de suivre l'ordonnance.
Le temps était magnifique. Je l'ai déjà dit, rien n'est beau,
rien n'est poétique comme une nuit sur les côtes de Sicile,
entre ce ciel et cette mer qui semblent deux nappes d'azur bro-
dées d'or; aussi reslàmes-nous sur le pont assez tard à jouer à
je ne sais quel jeu inventé par l'équipage , et dans lequel le
perdant était forcé de boire un verre de vin. Il va sans dire
qu'en deux ou trois leçons nous étions devenus plus forts que
nos maîtres, et que nos matelots perdaient toujours : Pietro
surtout était d'un malheur désespérant.
Vers minuit nous nous retirâmes dans notre cabine , laissant
le pont à la disposition du capitaine,qui venait d'y dresser une
espèce de plate-forme sur laquelle il se couchait à plat ventre,
afin de donner plus de facilité à Giovanni d'exécuter la prescrip-
tion que je lui avais faite à l'endroit des rhumatismes de son
patron ; mais à peine étions-nous au lit , que nous entendîmes
jeter un cri perçant. Nous nous précipitâmes, Jadin et moi,
vers la porte , nous y arrivâmes à temps pour voir le pont cou-
vert de flammes et du milieu de ces flammes se dégager une
espèce de diable tout en feu , qui , d'un bond , s'élança par
dessus le bastingage, et alla senloncer dans la mer, tandis que
sou compagnon , dont le bras seul brûlait , courait en jetant
des hurlements do damné et en appelant au secours. Nous de-
meurâmes un instant sans rien comprendre non plus que l'équi-
page à toute cette aventure , lorsque la tète de Nunzio apparut
tout à coup au-dessus de la cabine , et que cet ordre se fit en-
tendre :
— A bas la voile, et attendons le capitaine, qui est à la mer.
L'ordre fui exécuté sur-le-champ et avec celte ponctualité
passive qui forme le caractère particulier de l'obéissance des
matelots. La voile glissa le long du mât et s'abattit sur le pont,
presque aussliùt le petit bâtiment s'arrëla comme un oiseau
REVUE DE PARIS. 247
dont on briserait l'aile, et l'on entendit la voix du capitaine ,
qui demandait une corde ; un instant après, grâce à l'objet
demandé , le capitaine était remonté à bord.
Alors tout s'expliqua.
Pour plus d'efficacité, Giovanni avait fait tiédir l'eau-de-vie
camphrée , et, armé d'un gant de flanelle , il en frottait les
reins du capitaine , lorsque , dans le voyage qu'elle faisait du
plat où était le liquide à ré|)lne dorsale du patron, sa main avait
pris feu à la lampe qui éclairait l'opération ; le feu s'était com-
muniqué Immédiatement de la main de l'opérateur à la nuque
du patient , et de la nuque du patient à toutes les parties du
corps humectées par le spécifique. Le capitaine s'était senti
tout à coup brûlé des mêmes feux qu'Hercule ; pour les étein-
dre, il avait couru au plus près , et s'était élancé dans la mer.
C'était lui qui avait poussé le cri que nous avions entendu ,
c'était lui que nous avions vu passer comme un météore. Quant
à son compagnon d'Infortune, c'était le pauvre Giovanni, dont
le bras, emprisonné dans son gant de flanelle , brûlait depuis
le bout des ongles jusqu'au coude , et qui , n'ayant aucun motif
de faire le Mucius Scevola , courait sur le pont en criant comme
un possédé.
Visite faite des parties lésées , il fut reconnu que le capitaine
avait le dos rissolé et que Giovanni avait la main à moitié
culte. On gratta à l'instant même toutes les carottes qui se
trouvaient à bord , et de leurs raclures on lit une compresse
circulaire pour la main de Giovanni et un cataplasme de trois
pieds de long pour les reins du capitaine; puis le capitaine
se coucha sur le ventre, Giovanni sur le côté, l'équipage
comme il put , nous comme nous voulûmes, et tout rentra dans
l'ordre.
Nous nous réveillâmes comme nous doublions le promon-
toire de Passero , l'ancien cap Pachinum, l'angle le plus aigu
de l'antique Trinacrle. C'était la première fols que je trouvais
Virgile en faute. Ses allas cautes projectaque saxa Pachini
s'étaient affaissées pour offrir à la vue une côte basse et qui
s'enfonce presque Insensiblement dans la mer. Depuis le jour
où l'auteur de l'Enéide écrivait son troisième chant , l'Etna , il
est vrai , a si souvent fait des siennes , que le nivellement qui
248 REVUE DE PARIS.
donne un démenti à l'harmonieux hexamètre de Virgile pour-
rait bien être son ouvrage , cette supposition soit faite sans
l'offenser : on ne prête qu'aux riches.
Le vent était tout à fait tombé, et nous ne marchions qu'à
la rame , longeant les côtes à un quart de lieue de dislance , ce
qui nous permettait d'en suivre des yeux tous les accidents,
d'en parcourir du regard toutes les sinuosités. De temps en
temps nous étions distraits de notre contemplation par quelque
goéland qui passait à portée et à qui nous envoyions un coup
de fusil , ou par quelque dorade qui montait à la surface de
l'eau , et à laquelle nous lancions le harpon. La mer était si
belle et si transparente , que l'œil pouvait plonger à une pro-
fondeur presque infinie. De temps en temps, au fond de cet
abîme d'azur , brillait tout à coup un clair d'argent ; c'était
quelque poisson qui fouettait l'eau d'un coup de queue et qui
disparaissait effrayé par notre passage. Un seul , qui paraissait
de la grosseur d'un brochet ordinaire, nous suivait à une pro-
fondeur incalculable, presque sans mouvement, et bercé par
l'eau. J'avais les yeux fixés sur ce poisson depuis plus de dix
minutes , lorsque Jadin , voyant ma préoccupation , vint me
rejoindre, en s'informant de ce qui la causait. Je lui montrai
mon cétacé, qu'il eut d'abord quelque peine à apercevoir, mais
qu'il finit par distinguer aussi bien que moi. Rienlôt il arriva
ce qui arrive à Paris lorsqu'on s'arrête sur un pont et qu'on re-
garde dans la rivière. Pielro , qui passait avec une demi-dou-
zaine de côtelettes qui devaient faire le fonds de notre déjeuner,
s'approcha de nous , et , suivant la direction de nos regards ,
parvint aussi à voir l'objet qui les attirait j mais, à notre grand
étonnement, cette vue parut lui faire une impression si dés-
agréable, que nous nous hâtâmes de lui demander quel était
ce poisson qui nous suivait si obstinément. Pietro se contenta
de hocher la tête 5 après nous avoir répondu : C'est un mauvais
poisson, il continua son chemin vers la cuisine, et disparut
dans récoutille. Comme celte réponse élait loin de nous satis-
faire , nous appelâmes le capitaine , qui venait de faire son ap-
parition sur le pont , et , sans prendre le temps de lui demander
comment allait son rhuniatisme, nous renouvelâmes notre
question. Il regarda un inslant, puis, laissant éclKi|»pcr un
geste de dégoût -.
REVUE DE PARIS. 249
— Ce un cane viarino, nous dit-il , et il fit un mouvement
pour s'éloigner.
— Peste, capitaine ! dis-je en le retenant; vous rae paraissez
bien dégoûté. Un cane niarino ? Mais c'est un requin , n'est-ce
pas ?
— Non pas précisément , reprit le capitaine ; mais c'est uu
poisson de la même espèce.
— Alors , c'est un diminutif de requin , dit Jadin.
— Il n'est pas des plus gros qui se puissent voir, répondit le
capitaine , mais il a encore de six à sept pieds de long.
— Farceur de capitaine ! dit Jadin.
— C'est l'exacte vérité.
— Dites donc , capitaine , est-ce qu'il n'y aurait pas moyen
de le pêcher ? demandai-je.
Le capitaine secoua la tête.
— Nos hommes ne voudront pas , dit-il.
— Et pourquoi cela ?
— C'est un mauvais poisson.
— Raison de plus pour en débarrasser notre route.
— Non j 11 y a un proverbe sicilien qui dit que (out bâtiment
qui prend un requin à la mer rendra un homme à la mer.
— Mais enfin , ne pourrait-on le voir de plus près?
— Oh ! cela est facile; jetez-lui quelque chose, et il viendra.
— Mais quoi?
— Ce que vous voudrez ; il n'est pas fier. Depuis un paquet
de chandelles jusqu'à une côtelette de veau, il acceptera tout.
— Jadin , ne perdez pas l'animal de vue ; je reviens.
Je courus à la cuisine , et malgré les cris de Giovanni , qui
était en train de passer nos côtelettes à la poêle, je pris un
poulet qu'il venait de plumer et de trousser à l'avance pour
notre dîner. Au moment de mettre le pied sur l'échelle , j'en-
tendis de si profonds soupirs, que je m'arrêtai pour regarder
qui les poussait. C'était Cama , que le mal de mer avait repris,
et qui , ayant su qu'un requin nous suivait , se figurait, selon
la superstition des matelots , qu'il était là à son intention. J'es-
sayai de le rassurer; mais, voyant que je perdais mon temps,
je revins à mon squale.
Il était toujours à la même place, mais le capitaine avait
quitté la sienne et était allé causer avec le pilote , nous laissant
250 REVUE DE PARIS.
le champ libre, curieux qu'il était d'assister à ce qui allait se
passer entre nous et le requin. Au reste , les quatre matelots
qui ramaient avaient quitté leurs avirons , et, appuyés sur le
bastingage , à quelques pas de nous , ils paraissaient s'entre-
tenir de leur côté de l'important événement qui nous arrivait.
Le requin était toujours immobile et se tenait à peu près à la
même profondeur.
J'attachai une pierre de notre lest au cou du poulet, et je le
jetai à l'eau dans la direction du requin.
Le poulet s'enfonça lentement, et était déjà parvenu à une
vingtaine de pieds de profondeur sans que celui auquel il était
destiné eût paru s'en inquiéter le moins du monde . lorsqu'il
nous sembla néanmoins voir le squale grandir visiblement. En
effet , à mesure que le poulet descendait , il montait de son
côté pour venir au devant de lui. Enlln , lorsqu'ils ne furent
plus qu'à quelques brasses l'un de l'autre, le requin se retourna
sur le dos et ouvrit sa gueule , où disparut incontinent le pou-
let. Quant au caillou que nous avions ajouté pour le forcer à
descendre, nous ne vîmes pas que notre convive s'^n inquiétât
autrement; bien plus , alléché par ce prélude, il continua de
monter, et par conséquent de grandir. Enfin , il arriva jusqu'à
une brasse ou une brasse et demie au-dessous de la surface de
la mer, et là nous fûmes forcés de reconnaître la vérité de ce
que nous avait dit le capitaine : le prétendu brochet avait près
de sept pieds de long.
Alors , malgré toutes les recommandations du capitaine ,
l'envie nous reprit de pêcher le requin. Nous appelâmes Gio-
vanni , qui , croyant que nous étions impatients de notre dé-
jeuner, apparut au haut de l'échelle les côtelettes à la main.
Nous lui expliquâmes qu'il s'agissait de tout autre chose , et lui
montrâmes le requin en le priant d'aller chercher son harpon,
et en lui promettant un louis de bonne main s'il parvenait à le
prendie ; mais Giovanni se contenta de secouer la tète, et,
posant nos côtelettes sur une chaise, il s'en alla en disant : —
Oh ! excellence , c'est un mauvais poisson.
Je connaissais déjà trop mes Siciliens pour espérer parvenir
à vaincre une répugnance si universellement manifestée ; aussi ,
ne me fiant pas à notre adresse à lancer le harpon , n'ayant
point à bord de homeçnn de laiilc à pêt hcr un pareil monstre.
IW.WE i»E PARIS. 251
je résolus de recourir ù nos fusils. En conséquence , je laissai
Jadin en observation, Pinvitant , si le requin faisait mine de
s'en aller, à l'entretenir avec les côtelettes, près desquelles
Milord était allé s'asseoir, tout en les regardant de côté avec
un air de concupiscence impossible à décrire , et je courus à la
cabine pour changer la charge de mon fusil ; j'y glissai des
cartouches à deux balles par chaque canon ; quant à la cara-
bine , elle était déjà chargée à lingots, puis je revins sur le
pont.
Tout était dans le même état : Milord gardant les côtelettes,
Jadin gardant le requin, et le requin ayant l'air de nous garder.
Je remis la carabine à Jadin , et je conservai le fusil ; puis
nous appelâmes Pietro pour qu'il jetât une côtelette au requin,
afin que nous profitassions du moment oîi l'animal la viendrait
chercher à la surface de l'eau , pour tirer sur lui; mais Pietro
nous répondit que c'était offenser Dieu que de nourrir des
chiens de mer avec des côtelettes de veau , quand nous n'en
donnions que les os à ce pauvre Melord. Comme cette réponse
équivalait à un refus , nous résolûmes de faire la chose nous-
mêmes. Je transportai le plat de la chaise sur le bastingage ;
nous convînmes de jeter une première côtelette d'essai, et de
ne faire feu qu'à la seconde , afin que le poisson, parfaitement
amorcé, se livrât à nous sans défiance , et nous commençâmes
la représentation.
Tout se passa comme nous l'avions prévu. A peine la côte-
lette fut-elle à l'eau , que le reijuin s'avança vers elle d'un seul
mouvement de sa queue , et , renouvelant la manœuvre qui lui
avait si bien réussi à l'endroit du poulet, tourna son ventre
argenté, ouvrit sa large gueule meublée de deux rangées de
dents, puis absorba la côtelette avec une gloutonnerie qui
prouvait que, s'il avait l'habitude de la viande crue, quand
l'occasion s'en présentait, il ne méprisait pas non plus la viande
cuite.
L'équipage nous avait regardé faire avec un sentiment de
peine, visiblement partagé par Milord , qui avait suivi le plat
de la chaise au bastingage , et qui se tenait debout sur le banc,
regardant par-dessus le bord; mais nous étions trop avancés
pour reculer, et, malgré la désapprobation générale que le
respect qu'on nous portait empêchait seul de manifester haute-
252 REVUE DE PARIS.
ment, je piis une seconde côlelelte; mesurant ia distance ,
pour avoir le lequin à dix pas et en plein travers , je la jetai à
la raer, reportant du même coup la main à la crosse de mon
fusil pour être prêt à tirer.
Mais à peine avais-je accompli ce mouvement, que Pietro
jeta un cri , et que nous entendîmes le bruit d'un corps pesant
qui tombait à la raer. C'était Milord , qui n'avait pas cru que
son respect pour les côtelettes devait s'étendre au-delà du plat,
et qui , voyant que nous en faisions largesse à un individu qui ,
dans sa conviction , n'y avait pas plus de droit que lui, s'était
jeté par dessus le bord pour aller disputer sa proie au requin.
La scène changeait de face; le squale , immobile , paraissait
hésiter entre la côtelette et Milord ; pendant ce temps , Pietro,
Philippe et Giovanni avaient sauté sur les avirons , et battaient
l'eau pour effrayer le requin 5 d'abord nous crûmes qu'ils
avaient réussi , car le squale plongea de quelques pieds; mais,
passant à trois ou quatre brasses au-dessous de Milord, qui,
sans inquiéter de Unie moinsdu monde, continuait de nager en
soufflant vers sa côlelelte, qu'il ne perdait pas de vue, il reparut
derrière lui , remonta presque à fleur d'eau , et d'un seul mou-
vement s'élança , en se retournant sur le dos , vers celui qu'il
regardait déjà comme sa proie. En même temps nos deux coups
de fusil partirent ; le requin battit la mer d'un violent coup de
queue , faisant jaillir l'écume jusqu'à nous , et, sans doute dan-
gereusement blessé , s'enfonça dans la mer, puis disparut , lais-
sant la surface de l'eau, jusque-là du plus bel azur, troublée
par une légère teinte sanglante.
Quand à Milord , sans faire attention à ce qui se passait der-
rière lui , il avait happé sa côtelette, qu'il broyait triomphale-
ment , tout en revenant vers le spéronare , tandis qu'avec le
coup qui me restait à tirer, je me tenais prêt à saluer le requin,
s'il avait l'audace de se montrer de nouveau ; mais le requin
en avait assez, à ce qu'il parait, et nous ne le revîmes ni de
près , ni de loin.
Là s'élevait une grave difiîculté pour Milord : il était plus
facile pour lui de sauter à la mer que de remonter sur le bâti-
ment ; mais, comme on le sait, Milord avait un ami dévoué
dans Pietro ; en un instant , la chaloupe fut à la mer, et Milord
dans la chaloupe. Ce fui là qu'il acheta , avec son flegme tout
REVUE DE PARIS. 253
Iiriiannique , de broyer les derniers os de la côtelelle qui avait
failli lui coûter si cher.
Son retour à bord fut une véritable ovation : Jadin avait
bien quelque envie de l'assommer, afin de lui ôter à l'avenir le
goût de la course aux côtelettes , mais j'obtins que rien ne trou-
blerait les joies de son triomphe , qu'il supporta, au reste,
avec sa modestie ordinaire.
Toute la journée se passa à commenter l'événement de la
matinée. Vers les trois heures , nous nous trouvâmes au milieu
d'unedemi-douzaine de petites îles, ou plutôt de grands écueils,
qu'on appelle les Formiche. L'équipage nous proposait de des-
cendre sur un de ces rochers pour dîner, mais j'avais déjà jeté
mon dévolu sur une jolie petite île que j'apercevais à trois
railles à peu près de nous , et sur laquelle je donnai l'ordre de
nous diriîjer ; elle était indiquée sur ma carte sous le nom de
l'île de Porri.
C'était le jour des répugnances : à peine avais-je donné cet
ordre, qu'il s'établit une longue conférence entre Kunzio, le
capitaine et Vicenzo, puis le capitaine vint nous dire qu'on
gouvernerait, si je continuais de l'exiger, vers le point que je
désignais, mais qu'il devait d'abord nous prévenir que , trois
ou quatre mois auparavant, ils avaient trouvé sur cette île le
cadavre d'un matelot que la mer y avait jeté. Je lui demandai
alors ce qu'était devenu le cadavre ,• il me répondit que lui et
ses hommes lui avaient creusé une fosse , et l'avaient enterré
proprement, comme il convenait à l'égard d'un chrétien, après
quoi ils avaient jeté sur sa tombe toutes les pierres qu'ils
avaient trouvées dans l'île , ce qui formait la petite élévation
que nous pouvions voir au centre ; en outre, de retour au vil-
lage délia Pace , ils lui avaient fait dire une messe. Comme le
cadavre n'avait rien à réclamer de plus , je maintins l'ordre
donné , et, l'appétit commençant à se faire sentir, j'invitai nos
hommes à prendre leurs avirons; un instant après, six rameurs
étaient à leur poste , et nous avancions presque aussi rapide-
ment qu'à la voile.
Pendant ce temps , Nunzio leva la télé au-dessus de la ca-
bine ; c'était ordinairement le signe qu'il avait quelque chose à
nous dire. Nous nous approchâmes, et il nous raconta qu'avant
la prise d'Alger, cette petite île était un repaire de pirates qui
3 22
2Ô4 REVUE DE PARIS.
s'y (cnaient à l'affût, et qui de là fondaient comme des oiseaux
de proie sur tout ce qui passait à leur poriée. Un jour que
Nunzio s'amusait à pêcher, il avait vu une troupe de ces bar-
iiaresques enlever un petit yacht qui appartenait au prince de
Paterne , et dans lequel le prince était lui-même.
Cet événement avait donné lieu à un fait qui peut faire juger
du caractère des grands seigneurs siciliens.
Le prince de Paterno était un des plus riches propriétaires
de la Sicile ; les barbaresques , qui savaient à qui ils avaient
affaire , eurent donc pour lui les plus grands égards, et, l'ayant
conduit à Alger, le vendirent au dey pour une somme de
100.000 piastres, 600,000 fr., c'était pour rien. Aussi le dey ne
marchanda aucunement, sachant d'avance ce qu'il pouvait
gagner sur la marchandise , paya les 100,000 piastres, et se
fit amener le prince de Paterno pour traiter avec lui de puis-
sance à puissance.
Mais, au premier mol que le dey d'Alger dit au prince do
Paterno de l'objet pour lequel il l'avait fait venir, le prince lui
répondit qu'il ne se mêlait jamais d'affaires d'argent , et que,
si le dey avait quelque chose de pareil à régler avec lui, il
n'avait qu'à s'en entendre avec son intendant.
Le dey d'Alger n'était pas fier, il renvoya le prince de Pa-
terno, et fit venir l'intendant. La discussion fut longue; enfin,
il demeura convenu que la rançon du prince et de toute sa suite
serait fixée à 600,000 piastres, c'est-à-dire à près de 4 millions,
payables en deux payements égaux : 300,000 piastres à l'exj)!-
ration du temps voulu pour que l'intendant retournât en Sicile
et rapportât cette somme ; 300,000 piastres à six mois de date.
Il était arrêté, en outre . que , le premier payement accompli,
le prince et toute sa suite seraient libres; le second payement
avait pour garant la parole du prince.
Comme on le voit , le dey d'Alger avait fait une assez bonne
spéculation : il gagnait 3,500,000 francs de la main à la main.
L'intendant partit et revint à jour fixe avec ses 500,000 pias-
tres; de son côté, le dey d'Alger, fidèle observateur de la foi
jurée, eut à peine touché la somme, qu'il déclara au prince
qu'il était libre, lui rendit son yacht , et pour plus de sécurité
lui donna un laissez-passer.
Le prince revint heureusement en Sicile , à la grande joie de
REVUE DE PARIS. 255
ses vassaux, qui l'aimaient fort, et auxquels il douna des fêtes
dans lesquelles il dépensa encore 1,500,000 francs à peu près.
Puis il donna Tordre à son inlendant de s'occuper à réunir les
300,000 piastres qu'il restait devoir au dey d'Alger.
Les 300,000 piastres étaient réunies et allaient être achemi-
nées à leur destination , lorsque le prince de Paterno reçut un
papier marqué qu'il renvoya , comme d'habitude , à son inten-
dant. C'était une opposition que le roi de Naples mettait entre
ses mains , et un ordre de verser la somme destinée au dey
d'Alger dans le trésor de Sa Majesté Napolitaine.
L'intendant vint annoncer cette nouvelle au prince de Pa-
terno. Le prince de Paterno demanda à son inlendant ce que
cela voulait dire.
Alors l'intenuant apprit au prince que le roi de Naples, ayant
déclaré , il y avait quinze jours, la guerre à la régence d'Alger,
avait jugé qu'il serait d'une mauvaise politique de laisser en-
richir son ennemi , et compris qu'il serait d'une politique excel-
lente de s'enrichir lui-même. De là l'ordre donné au prince de
Palerno de verser le reste de sa rançon dans les coffres de
l'état.
L'ordre était positif, et il n'y avait pas moyen de s'y sous-
traire. D'un autre côté, le prince avait donné sa parole et ne
voulait pas y manquer. L'intendant, interrogé, répondit que
les coffres de son excellence étaient à sec, et qu'il fallait at-
tendre la récolle prochaine pour les remplir.
Le prince de Paterno , en fidèle sujet , commença par verser
entre les mains de son souverain les 300,000 piastres qu'il
avait réunies j puis il vendit ses diamants et sa vaisselle et en
réunit 300,000 autres, que le dey recul à heure fixe.
Quelques-uns prétendirent que le plus corsaire des deux mo-
narques n'était pas celui qui demeurait de l'autre côté de la
Méditerranée.
Quant au prince de Paterno, il ne se prononça jamais sur
cette délicate apprécialion, et, toutes les l'ois qu'on lui parla
de cette aventure , il répondit qu'il se trouvait heureux et ho-
noré d'avoir pu rendre service à son souverain.
Ce|)endant , tout en causant avec Nunzio, nous avancions
vers l'île. Elle pouvait avoir cent cinquante pas de tour, était
dénuée d'arhres , mais toute couverte de grandes herbes.
256 REVUE DE PARIS,
Lorsque nous n'en fûmes plus éloignés que de deux ou trois en-
cablures, nous jetâmes l'ancre , et l'on mit la chaloupe à la
mer. Alors une centaine d'oiseaux qui la couvraient s'envolè-
rent en poussant de grands cris. J'envoyai un coup de fusil au
milieu de la bande : deux tombèrent.
Nous descendîmes dans la barque, qui commença par nous
mettre à terre , et qui retourna à bord chercher tout ce qui
était nécessaire à noi re cuisine. Une espèce de rocher creusé, et
qui avait sans doute plus d'une fois servi à cet usage, fut érigé
en cheminée; cinq minutes après, il présentait un brasier
magnifique, devant lequel tournait une broche confortable-
ment garnie.
Pendant ces préparatifs , nous ramassions nos oiseaux , et
nous visitions notre île. Nos oiseaux étaient de l'espèce des
mouettes; l'un d'eux n'avait que l'aile cassée. Pietro lui fit
l'amputation du membre mutilé, puis le patient fut immédiate-
ment transporté à bord , où l'équipage prélendit qu'il s'appri-
voiserait à merveille.
La barque qui le conduisit ramena Cama. Le pauvre diable,
chaque fois (jue le bâtiment s'arrêtait , reprenait ses forces , et
tant bien que mal se redressait sur ses jambes. Il avait aperçu
l'île, et comme ce n'était enfreindre (lu'à moitié la défense qui
lui était faite d'aller ù terre , Pietro avait eu pitié de lui , et
nous le renvoyait une casserole à chaque main.
Pendant ce temps , nous faisions l'inventaire de notre île.
Les pirates qui l'avaient habitée avaient sans doute une grande
prédilection pour les oignons ,car ces hautes herbes que nous
avions vues de loin et dans lesquelles nous nous frayions à
grand'peine un passage, n'étaient rien autre chose que des
ciboules montées en graines. Aussi à peine avions-nous fait cin-
quante pas dans cette espèce de potager, que nous étions tout eu
larmes. Celait acheter trop cher une investigation qui ne pro-
mettait rien de bien neuf pour la science. Nous revînmes donc
nous asseoir auprès de notre feu , devant lequel le capitaine
venait de faire transporter une table et des chaises. Nous pro-
filâmes aussitôt de cette attention , Jadin en retouchant des
croquis inachevés, et moi en écrivant à quelques amis.
A part ces malheureux oignons , j'ai conservé peu de sou-
venirs aussi pittoresques que celui do noire dîner dressé près
REVUE DE PARIS. 257
de ce tombeau d'un pauvre matelot noyé , dans cette petite île,
ancien repaire de pirates , au milieu de tout notre équipage,
joyeux, chantant et empressé. La mer était magnifique, et l'air
si limpide , que nous apercevions , jusqu'à deux ou trois lieues
dans les terres , les moindres détails du paysage; aussi de-
meurâmes-nous à table jusqu'à ce qu'il fut nuit tout à fait
close.
Vers les neuf heures du soir, une jolie brise se leva , venant
de terre. C'était ce que nous pouvions désirer de mieux. Comme
la côte de Sicile, du cap Passero à Girgenti , ne présente rien
de bien curieux, j'avais prévenu le capitaine que je comptais,
si la chose était possible , toucher à l'île de Panthellérie, l'an-
cienne Cossyre. Le hasard nous servait à souhait; aussi le ca-
pitaine nous invita à nous hâter de remonter à bord. Nous ne
perdîmes d'autre temps à nous rendre à son invitation , que
celui qu'il nous fallait pour mettre le feu aux herbes sèches dont
l'île était couverte. Aussi en un instant fut-elle tout en flammes.
Ce fut éclairés par ce phare immense que nous mîmes à la
voile , en saluant de deux coups de fusil le tombeau du pauvre
matelot noyé.
II.
IL SIGNOR AUQA.
Le lendemain , quand nous nous réveillâmes, les côles de Si-
cile étaient à peine visibles. Comme le vent avait conlinuéd'ètre
favorable, nous avions fait une quinzaine de lieues dans notre
nuit. C'était le tiers à peu près de la dislance que nous avions
à parcourir. Si le temps ne changeait pas, il y avait donc pro-
babilité que nous arriverions avant le lendemain matin à Pan-
thellérie.
Vers les trois heures de l'après-midi, au moment où nous
fumions, couchés sur nos lits, dans de grandes chibouques
turques, d'excellent tabac du Sinaï (jue nous avait donné Gar-
gallo, le capitaine nous appela. Comme nous savions qu'il ne
nous dérangeait jamais à moins de cause importante, nous
nous levâmes au^silùt cl allâmes !c joindre sur le pont. Alors il
22.
258- KEVUE DE PARIS.
nous fit remarquer à une demi-lieue de nous , à peu près vers
notre droite et à l'avant, un jet d'eau qui , pareil à une source
jaillissante , s'élevait à une dizaine de pieds au-dessus de la
mer. Nous lui demandâmes la cause de ce phénomène. C'était
tout ce qui restait de la fameuse île Julia , dont nous avons
raconté la fantastique histoire. Je priai le capitaine de nous
faire passer le plus près possible de cette espèce de trombe.
Notre désir fut aussitôt transrais à Nunzio , qui gouverna
dessus, et au bout d'un quart d'heure nous en fûmes à cinquante
pas.
A celte distance, l'air était imprégné d'une forte odeur de
bitume, et la mer bouillonnait sensiblement. Je fis tirer de
IVau dans un seau; elle était tiède. Je priai le capitaine d'a-
vancer plus près du centre de l'ébuliition, et nous fîmes encore
nn« vinj'jlaine de pas vers ce point; mais, arrivé là, Nunzio
parut désirer ne pas s'en ai»proclier davantage. Comme ses dé-
sirs en général avaient force de loi, nous y déférâmes aussitôt;
et, laissant l'ex-île Julia à notre droite, nous allâmes nous re-
coucher sur nos lits et achever nos pipes , tandis que le bâti-
ment, un instant détourné de sa direction, remettait le cap sur
Panlhellérie.
Vers les sept heures du soir, nous aperçûmes une terre à
l'avant. Nos matelots nous assurèrent que c'était notre île, et
nous nous couchâmes dans cette confiance. Ils ne nous avaient
pas trompés. Vers les trois heures, nous fûmes réveillés par le
bruit que faisait notre ancre en allant chercher le fond. Je
sortis le nez de la cabine, et je vis que nous étions dans une
espèce de porl.
Le malin, ce furent, comme d'habitude, mille difficultés pour
mettre pied à terre. Il était fort question du choléra , et les
Panlheliériotes voyaient des cholériques partout. On nous prit
nos papiers avec des pincettes, on les passa au vinaigre, on
les examina avec une lunette d'approche; enfin il fut reconnu
que nous étions dans un étal de sanlé satisfaisant, et l'on nous
permit de mettre pied à terre.
Il est difficile de voir rien de plus pauvre et de plus misé-
rable que celle espèce de bourgade semée au bord de la mer et
enviroiuiaiil d'une ciMulure de maisons sales et décrépites le
pelit port où nous avions Jelé l'ancre. Une auberge cù l'on
HEVUE DE PARIS. 259
nous conduisit nous repoussa par sa malpropreté; et , sur la
promesse de Pietro , qui s'engagea à nous faire faire un bon
déjeuner à la manière des gens du pays, nous passâmes oulre,
el nous nous mîmes en clieniin à jeun.
Les principales curiosilés du pays sont les deux grottes que
l'on trouve à une demi-lieue à peu près dans la montagne, et
dont l'une, appelée le Poêle, est si chaude, qu'à peine y peut-
on rester dix minutes sans que les habits soient imprégnés de
vapeur. L'autre, qu'on appelle la Glacière, est au contraire si
froide , qu'en moins d'une demi-heure une carafe d'eau y gèle
compléleraent. il va sans dire que les médecins se sont empa-
rés de ces deux grottes comme d'une double bonne fortune, et
y tuent annuellement, les uns par le chaud el les autres par le
froid , un certain nombre de malades.
En sortant du Poêle, nous vîmes Pietro qui était en train
d'écorcher un chevreau qu'il venait d'acheter dix francs. Deux
troncs d'olivier transformés en chenets et une broche en lau-
rier-rose devaient, avec l'aide d'un feu cyclopéen préparé dans
l'angle d'un rocher, amener l'animal tout entier à un degré de
cuisson satisfaisant. Sur une pierre plate étaient préparés des
raisins secs, des figues et des châtaignes, dont, à défaut de
truffes, on devait bourrer le rôti. Cama, qui avait voulu dé-
pecer le chevreau pour en faire des côtelettes, des gigots, des
éclanches et des iilets, avait eu le dessous , et servait , tout en
déplorant l'infériorité de sa position , d'aide de cuisine à
Pietro.
Nous nous acheminâmes vers la Glacière, où nous entrâmes
après avoir, sur la recommandation de notre guide, eu le soin
de nous laisser refroidir à point. La précaution n'était pas
inutile, la température y étant très-certainement à huit ou dix
degrés au-dessous de zéro. J'en sortis bien vite, mais je donnai
l'ordre qu'on y laissât notre eau et notre vin.
Quelques questions que nous fîmes à notre guide sur les
causes géologiques qui déterminaient ce double phénomène
restèrent sans réponse ou amenèrent des réi)onses telles que
je ne pris pas même la peine de les consigner sur mon
aibum.
En sortant de la Glacière, notre cicérone nous demanda si
notre intention n'élait pas de monter au sommet de la monta-
260 REVUE DE PARIS.
gne la plus élevée de l'île et au haut de laquelle nous apperce-
vions une espèce de petite église. Nous demandâmes ce qu'on
voyait du haut de la montagne; on nous répondit qu'on voyait
l'Afrique. Cette promesse, jointe à la certitude que le déjeuner
ne serait prêt que dans deux heures au moins, nous ayant paru
une cause déterminante , nous répondîmes affirmativement.
Aussitôt , du groupe qui nous environnait et qui nous avait
suivis depuis la ville, nous regardant avec une curiosité demi-
sauvage, se détacha un homme d'une trentaine d'années, qui,
se glissant entre les rochers, disparut bientôt derrière un ac-
cident de terrain. Comme celte disparition , qui avait suivi im-
médiatement notre adhésion , m'avait frappé , je demandai à
notre guide quel était cet homme qui venait de nous quitter;
mais il nous répondit qu'il ne le connaissait pas, et que c'était
sans doute quelcjne paire. J'essayai d'interroger deux autres
Panthellériotes ; mais les braves gens parlaient un si singulier
patois , qu'après dix minutes de conversation réciproque, nous
n'avions pas compris un seul mot de ce que nous nous étions
dit. J(; ne les en remerciai pas moins de leur obligeance, et nous
nous mîmes en route.
Le sommet de la montagne est à deux mille cinq cents pieds
à peu près au-dessus du niveau de la mer; un chemin fort dis-
tinctement tracé et assez praticable, surtout pour des gens qui
descendaient de l'Etna , indique que la petite chapelle do!it j'ai
déjù parlé est un lieu de pèlerinage assez fréquenté. Aux deux
tiers de la montée à peu près , j'aperçus un homme que je crus
reconnaître pour celui qui nous avait quittés, et qui courait à
travers torrent, rochers et ravins. Je le montrai à Jadin , qui
se contenta de me répondre : Il paraît que ce monsieur est fort
pressé.
Notre cortège avait continué de nous suivre , quoique évi-
demment il n'attendît rien de nous. Comme au reste il ne nous
demandait rien et que nous n'en éprouvions d'autre importu-
nité que l'ennui d'être regardés comme des hètes curieuses ,
nous ne nous étions aucunement opposés à l'honneur qu'on
nous faisait. Notre escorte arriva donc avec nous au sommet
de la montagne où était située la chapelle. Sur le seuil de la
porte, un honune, revêtu d'un costume de moine, nous atten-
dait eu s'essuyniit le front. Au premier coup d'œil. je recoiums
REVUE DE PARIS. 261
notre escaladeur de rochers ; alors tout me fut expliqué : il
avait pris les devants pour revêtir son costume religieux, et il
se disposait à nous offrir une messe. Comme la messe , à mon
avis , tire sa valeur d'elle-même et non pas de l'officiant qui la
dit, je fis signe que j'étais prêta l'entendre. A l'instant même
nous fûmes introduits dans la chapelle. En un tour de main , les
préparatifs furent faits ; deux des assistants s'offrirent pour rem-
plir les fonctions d'enfant de chœur, et l'office divin commença.
La religion est une si grande chose par elle-même , que, quel
que soit le voile ridicule dont l'enveloppe la superstition ou la
cupidité , elle parvient toujours à en dégager sa tête sublime
dont elle regarde le ciel, et ses deux mains dont elle embrasse
la terre. Je sais, quant à moi, qu'aux premières paroles saintes
qu'il avait prononcées, le moine spéculateur avait disparu pour
faire place , sans qu'il s'en doutât certes lui-même , à un véri-
table ministre du Seigneur. Je me repliais sur moi-même, et
je pensais à mon isolement , perdu que j'étais sur le sommet le
plus élevé d'une île presque inconnue , jetée comme un relai
entre l'Europe et l'Afrique , à la merci de gens dont je com-
prenais à peine le langage, et n'ayant pour me remettre en com-
munication avec le monde qu'une frêle barque, que Dieu, au
milieu de la tempête, avait prise dans une de ses mains, tandis
que de l'autre il brisait autour de nous, comme du verre, des
frégates et des vaisseaux à trois ponts. Pendant un quart d'heure
à peine que dura cette messe, je me retrouvai par le souvenir
en contact avec tous les êtres que j'aimais et dont j'étais aimé,
quel que fût le coin de la terre qu'ils habitassent. Je vis en
quelque sorte repasser devant moi toute ma vie, et, à mesure
qu'elle se déroulait devant mes yeux, tous les noms aimés vi-
braient les uns après les autres dans mon cœur. Et j'éprouvais
à la fois une mélancolie profonde et une douceur infinie à son-
ger que je priais pour eux , tandis qu'ils ignoraient même dans
quel lieu du monde je me trouvais. Il résulta de cette disposi-
tion d'esprit que , la messe finie , le moine , à son grand éton-
nement, ainsi qu'à celui de l'assemblée qui avait entendu l'of-
fice divin par-dessus le marché, vit, au lieu de deux ou trois
carlins <pril comptait recevoir, tomber une piastre dans son
escarcelle. C'était, certes, la première fois qu'on lui payait une
messe ce prix-là.
262 REVUE DE PARIS.
En sortant de la petite chapelle, je regardai autour de moi. A
gauche s'étendait la Sicile , pareille à un brouillard. Sous nos
pieds était l'Ile, qu'enveloppait de tous côlés la Méditerranée ,
calme et transparente comme un miroir. Vue ainsi , Panlhel-
lérie avait la forme d'une énorme tortue endormie sur l'eau.
Comme toute l'île n'a pas plus de dix lieues de tour, on en dis-
tinguait tous les détails, et à la rigueur on en aurait pu comp-
ter les maisons. La partie qui me parut la plus fertile et la plus
peuplée est celle qui est connue dans le pays sous la désignation
d'Oppidolo.
Cependant, comme la faim commençait à se faire sentir, nos
yeux, après avoir erré quelque temps au hasard, finirent par
se fixer sur l'endroit oîi se préparait notre déjeuner. Quoiqu'il
y eût trois quarts de lieue de distance au moins du point où
nous nous trouvions jus(iu'à cet endroit, l'air était si limpide,
que nous ne perdions aucun des mouvements de Pietro et de
son acolyte. Lui , de son côté , s'aperçut sans doute que nous le
regardions, car il se mit à danser une tarentelle, qu'il inter-
rompit au beau milieu d'une figure pour aller visiier le rôli.
Sans doute le chevreau approchait de son point de cuisson,
car, après un examen consciencieux de l'animal, il se retourna
vers nous et nous fit signe de revenir.
Nous trouvâmes noire couvert mis au milieu d'un charmant
bois d'azeroliers et de lauriers-roses, tout entrelacés de vignes
sauvages. 11 consistait tout bonnement en un tapis étendu à
terre, et au-dessus duquel s'élevait un beau palmier dont les
longues branches retombaient comme des panaches. Notre vin
glacé nous attendait; enfin des grenades, des oranges , des
rayons de miel et des raisins, formaient un dessert symétrique
et appétissant au milieu duquel Pietro vint déposer, couché
sur une planche recouverte de grandes feuilles de plantes aqua-
tiques, notre chevreau rôti à point et exhalant une odeur mer-
veilleusement appétissante.
Comme le chevreau pouvait peser de vingt-cinq à trente li-
vres, et que, (|uelque faim que nous eussions, nous ne comp-
tions pas le dévorer à nous deux, nous invitâmes Pietro à en
faire part â la société, qui, depuis notre débarquement, nous
avait fait l'honneur de nous suivre. Comme i)n le devine bien ,
l'offre fut acceptée sans plus de façons qu'elle était faite. Nous
KtVLiE DE PAPxiS. 265
nous réservâmes une pari convenable lanl de la chair de l'a-
nimal que des accessoires dont on lui avait bourré le ventre,
et le reste, accompagné d'une demi-douzaine de bouteilles de
vin de Syracuse, fut généreusement offert à notre suite. 11 eu
résulta un repas homérique des plus pittoresques ; et, pour que
rien n'y manquât, au dessert, le berger qui nous avait vendu
le chevreau, et qui, sans remords aucun, en avait mangé sa
part, joua d'une espèce de musette au son de laquelle, tandis
que nous fumions voluptueusement nos longues pipes , deux
Panthellériotes, par manière de remercîment sans doute, nous
dansèrent une gigue nationale qui tenait le milieu entre la ta-
rentelle napolilaine et le boléro andalou. Après quoi nous
prîmes chacun une tasse de café bouilli et non passé, c'est-à-
dire à la turque, et nous redescendîmes vers la ville.
En arrivant sur le port , nous aperçûmes le capitaine qui
causait avec une sorte d'argousin gardant quatre forçais; nous
nous approchâmes d'eux , et , à notre grand étonnement , nous
remarquâmes que le capitaine parlait avec une sorte de res-
pect à son interlocuteur et l'appelait excellence. De son côté,
l'argousin recevait ces marques de considération comme choses
à lui dues , et ce fut tout au plus si . lorsque le capitaine le
quitta pour nous suivre, il ne lui donna pas sa main à baiser.
Comme on le comprend bien . celle circonstance excita ma cu-
riosité, et je demandai au capitaine quel était le respectable
vieillard avec lequel il avait l'honneur de faire la conversation
«piand nous l'avions interrompu. Il nous répondit que c'était
son excellence il signor Anga , ex-ca|)itaine de nuit à Syracuse.
Maintenant , comment le signor Anga . de capitaine de nuit ,
élail-il devenu argousin? C'était une histoire assez curieuse
que voici.
Pendant les années 1810, 1811 et 1812, les rues de Syracuse
se trouvèrent tout à coup infestées de bandits si adroits et en
même temps si audacieux, que l'on ne pouvait, la nuit venue,
metlre le pied hors de chez soi sans être volé et même quelque-
fois assassiné. Bientôt ces expéditions nocturnes ne se bornè-
rent pas à dévaliser ceux qui se hasardaient nuitamment dans
les rues , mais elles pénétrèrent dans les maisons les mieux
gardées, jusqu'au fond des appartements les mieux clos , de
sorte que la forêt de Bondy, de picaresque mémoire , était de-
264 FxEVLT, i»E PARIS.
venue un lieu de sûreté près de la pauvre ville de Syra-
cuse.
Et tout cela se passait malgré la surveillance du s ignor Anga,
capitaine de nuit, auquel du reste on ne pouvait faire que le
seul reproche d'arriver cinq minutes trop tard , car , à peine
une maison venait-elle d'être pillée, qu'il accourait avec sa
patrouille pour prendre le signalement des voleurs; à peine un
malheureux venait-il d'être assassiné, qu'il était là pour le re-
lever lui-même , recevoir ses derniers aveux s'il respirait en-
core, et dresser procès-verbal du terrible événement.
Aussi chacun admirait-il la prodigieuse activité du signor
Anga . tout en déplorant, comme nous l'avons dit, qu'un ma-
gistrat si actif ne poussât pas l'activité jusqu'à arriver dix mi-
nutes plus tôt au lieu d'arriver cinq minutes troii tard. La ville
tout entière ne s'en applaudissait pas moins d'être si bien
gardée , et pour rien au monde n'aurait voulu qu'on lui donnât
un autre capitaine de nuit que le signor Anga.
Cependant les vols continuaient avec une effronterie toujours
croissante. Un jeune officier , logé dans le couvent de Saint-
François , venait de recevoir une solde arriérée en piastres
espagnoles ; il déposa son petit trésor dans un tiroir de son se-
crétaire, prit le clef dans sa poche, et s'en alla dîner en ville,
se reposant sur la double sécurité que lui offraient la sainteté
du lieu où il logeait , et le soin qu'il avait pris de cadenasser
ses trois cents piastres.
Le soir , en rentrant, il trouva son secrétaire forcé, elle
tiroir vide.
De plus, comme il tombait ce soir-là des torrents de pluie,
et que rien n'est antipathique au Sicilien comme d'être mouillé,
le voleur avait pris le parapluie du jeune officier.
L'officier , désespéré, courut à l'instant même chez le capi-
taine Anga, qu'il trouva, malgré le temps abominable qu'il
faisait, revenant d'une de ses expéditions nocturnes, si dé-
vouées et malheureusement si infructueuses. Malgré la fatigue
du signor Anga , et quoiqu'il fût mouillé jusqu'aux os et crotté
jusqu'aux genoux, il ne voulut pas faire attendre le plaignant,
reçut sa déposition séance tenante, et lui promit de mettre dès
le lendemain toute sa brigade à la poursuite de ses piastres, de
son parapluie cl de ses voleurs.
REVUE DE PARIS. 265
Mais Irois mois s'écoulèrent sans que l'on retrouvai ni vo-
leurs , ni parapluie , ni piastres.
Au bout de ces trois mois , un jour qu'il faisait un temps pa-
reil il celui pendant lequel son vol avait eu lieu , le jeune offi-
cier, propriétaire dun parapluie neuf, traversait la grande
place de Syracuse, lorsqu'il crut voir un parapluie si exacte-
ment pareil à celui qu'il avait perdu, que le désir lui prit aus-
sitôt de lier connaissance avec l'individu qui le portail. En
conséquence, au détour de la première rue, il arrêta l'inconnu
pour lui demander son chemin; l'inconnu le lui indiqua fort
poliment. L'officier s'informa du nom de celui chez qui il avait
trouvé une si gracieuse obligeance , et il apprit que son inter-
locuteur n'était autre que le domestique de confiance de la
signora Anga , femme du capitaine de nuit.
Cette découverte devenait d'autant plus grave, que le jeune
officier avait acquis une preuve irrécusable que le parapluie en
question était bien le sien. Tout en causant avec le domestique,
il avait retrouvé ses deux initiales gravées sur un petit écusson
d'argent qui ornait la pomme du parapluie , que le voleur sans
doute n'avait pas voulu priver de cet ornement.
L'officier courut, par le chemin le plus court, chez le capi-
taine de nuit; le signor Anga était absent pour afifaire de ser-
vice ; l'officier se fit conduire chez madame , et lui raconta
comment elle avait un voleur ou tout au moins un receleur ù
son service. M™e Anga jeta les hauts cris , jurant que la chose
était impossible; en ce moment même, le domestique rentra;
le jeune officier, qui commençait à s'impatienter de dénégations
qui ne tendaient à rien moins qu'à le faire passer pour fou ou
pour imposteur, prit le domestique par une oreille, l'amena
devant sa maîtresse , lui arracha des mains le parapluie qu'il
tenait encore, montra l'écusson , et fit reconnaître les deux
initiales pour être les siennes. Il n'y avait rien à répondre à
cela ; aussi maîtresse et domestique étaient-ils fort embarrassés,
lorsque la porte s'ouvrit, et que le signor Anga parut en per-
sonne.
L'officier renouvela aussitôt son accusation, soutenant que,
les piastres ayant disparu en même temps que le parapluie, et
le parapluie étant retrouvé , les piastres ne pouvaient être loin.
Le signor Anga, surpris par un dilemme aussi positif, se
866 REVUE DE PARIS.
troubla d'abord , puis , s'éfant bientôt remis . répondit insolem-
ment au jeune officier, et finit par le mettre à la porte.
Celait une faute : celte colère donna au volé des soupçons
qu'il n'eut jamais eus sans cela. Il courut chez le colonel anglais
qui tenait garnison dans la ville; le colonel requit le juge, et
le juge , suivi du greffier et du commissaire , fit une descente
chez le signor Anga, qui, à sa grande humiliation, fut forcé
de laisser faire perquisition chez lui.
On avait déjà visité toute la maison sans que cette visite
amenât le moindre résultai, lorsque le jeune officier , qui , en
sa qualité de partie intéressée, dirigeait les recherches, s'aperçut,
en traversant le rez-de-chaussée, que ce rez-de-chaussée était
parqueté, chose Irès-rare en Sicile. Il frappa du pied , et il lui
sembla que le parquet sonnait plus forl le creux qu'un honnête
parquet ne devait le faire. Il appela le juge, lui fit part de ses
doutes ; le juge fit venir deux charpentiers. On leva le parquet,
et l'on trouva, les unes à la suite des autres, quatre caves
pleines, non-seulement de parapluies, mais de vases précieux,
d'élpfi^es magnifiques , d'argenterie portant les armes de ses
propriétaires, enfin un bazar tout entier.
Alors tout fut expliqué, et celte longue impunité des voleurs
n'eut plus besoin de commentaires. Il signor Anga était à la fois
le chef et le receleur de ces industriels. Le sous-prieur du cou-
vent où était logé le jeune homme élail son associé. L'affaire de
ce digne moine était surtout l'écoulemenl des ol)j<'ls volés. Le
signor Anga était, au reste , un homme remarquable, qui avait
organisé son commerce en grand , et qui avail des espèces de
comi)loirs à Lenlini , à Calata-Girone et à Calata-Nisetta , c'esl-
à-dire dans toutes les villes où il y avail de grandes foires ; et
cependant, comme on le voit , malgré celte active industrie,
malgré ces débouchés nombreux, le signor Anga opérait si eu
grand, que, lorsqu'on les découvrit, ses magasins étaient en-
combrés.
Le moine arrêté échappa , par privilège ecclésiastique, à la
justice séculière, et fui remis à son évêque. Comme depuis cette
époque nul ne le revit, on présume qu'il fut enterré dans quelque
in pace, où l'on retrouvera un jour son squelette.
Quant au signor Anga , il fui condamné aux galères perpé-
tuelles. Envoyé d'abord simple forçat à Valiano , de lu, au bout
KtVUE DE PARIS. 267
(le cinq ans de bonne conduite, il fut transporté à Panlhellérie,
où, pendant cinq autres années, n'ayant donné lieu à aucune
plainte , il fut élevé au grade d'argousin , qu'il occupe honora-
blement de|)uis douze années , avec l'espoir de passer inces-
samment garde chiourrae.
C'est ce que lui souhaitait notre capitaine en prenant congé
de lui.
Avant de quitter Panlhellérie, je fus curieux de faire une
expérience : j'y mis à la poste les lettres que j'avais écrites à
mes amis, et qui étaient datées de l'île de Porri; elles parvinrent
à leur destination un an après mon retour : il n'y a rien à dire.
III.
GIRGENTI Z.A MAGNIFIQVB.
Il était sept heures du soir lorsque nous remîmes à la voile ;
par un bonheur extrême, le vent qui , pendant deux jours,
avait souÉflé de l'est, venait de tourner au sud. Cependant ce
bonheur n'était pas sans quelque mélange ; ce vent tout afri-
cain était chargé de chaudes bouffées du désert libyen; c'était
le cousin-germain de ce fameux sirocco dont nous avions eu
un échantillon à Messine, et comme lui il apportait dans toute
l'organisation physique un découragement extrême.
Nous fîmes porter nos lits sur le pont. La cabine était devenue
étouffante. Il passait comme une poussière de cendres rouges
entre nous et le ciel, et la mer était si phosphorescente, qu'elle
semblait rouler des vagues de âammes; à un quart de lieue
derrière le bâtiment, notre sillage semblait une traînée de lave.
Lorsqu'il en était ainsi, tout l'équipage disparaissait, et le
bâtiment, abandonné à Nunzio, dont le corps de fer résistait
à tout, semblait voguer seul. Cependant je dois dire qu'au
moindre cri du pilote, cinq ou six têtes sortaient des écoutilles,
et qu'au besoin les bras les plus alanguis retrouvaient toute
leur vigueur.
Quoique nous fussions moins sensibles que les Siciliens à
TinSuence de ce vent . nous n'en éprouvions pas moins un cer-
268 REVUE DE PARIS.
tain malaise dont le résultat était de nous ôter tout appétit ; la
nuit se passa donc tout entière à dormir d'un mauvais sommeil ,
et la journée à boire de la limonade .
Le surlendemain de notre départ de Panthellérie, et comme
nous étions à huit ou dix lieues encore des côtes de Sicile, le
vent tomba, et il fallut marcher à la rame ; mais comme chacun
avait dans les bras un reste de sirocco, à peine fîmes-nous trois
lieues dans la matinée. Vers les cinq heures, une petite brise
sud-ouest se leva : le pilote en profita pour faire hisser nos
voiles, et le bâtiment, qui était plein de bonne volonté, com-
raença à marcher de façon à nous donner l'espoir d'entrer le
soir même dans le port de Girgenti.
En effet, vers les neuf heures du soir, nous jetions l'ancre
dans une petite rade au fond de laquelle on apercevait les lu-
mières de quelques maisons; mais à peine cette opération était-
eile terminée que l'on nous héla de la forteresse qu'on appelle
la Santé, et qu'on nous donna l'ordre d'aller prendre une autre
station. Comme tous les ordres de la police napolitaine, celui-ci
n'admettait ni retard ni explication; il fallut, en conséquence,
obéir à l'instant même ; on essaya de lever l'ancre, mais, dans
la précipitation que l'on mit à cette manœuvre, toutes les pré-
cautions, à ce qu'il paraît, n'ayant point été prises, le câble se
brisa. On jeta à l'instant une bouée pour reconnaître la place,
et comme, sans s'inquiéter des causes de notre retard , le chef
de la Santé continuait de nous héler, nous allâmes, à grande
force d'avirons, prendre la place qui nous était désignée.
Cet événement nous tint sur pied jusqu'à minuit : nous étions
fatigués delà traversée que nous venions de faire, et nous dor-
mîmes tout d'une traite jusqu'à neuf heures du matin ; la journée
était belle, et l'eau du port parfaitement calme , si bien que
Cama, déjà levé, s'apprêtait à passer à terre, d'abord pour
achever de se remettre, comme Antée en touchant sa mère,
ensuite pour acheter du poisson aux petits bâtiments que nous
voyions revenir de la pêche. Inspection faite des deux ou trois
maisons qui, à l'aide d'une enseigne, se qualifiaient d'auberges,
nous reconnûmes que la précaution de notre brave cuisinier
n'était pas intempestive, et (pi'il était prudent de déjeunera
bord avant de nous risquer dans l'intérieur des terres. En con-
séquence , Cama , «pie nous autorisâmes à faire ce que bon lui
REVUE DE PARIS. 269
semblerail à l'égard de notre nourriture, se hasarda sur la
planche qui conduisait comme un pont de notre spéronare au
bateau voisin, et, arrivé sur celui-ci, gagna de proche en proche
le rivage. Un instant après, nous le vîmes reparaître, portant
sur sa tête une corbeille pleine de poisson.
J'allai annoncer cette nouvelle à Jadin , qui , en pareille cir-
constance, levait toujours, au profit de ses natures mortes, une
dîme sur notre provision. Cette fois surtout, j'avais aperçu de
loin certains rougets gigantesques qui, convenablement placés
sur une raie et ù côté d'une dorade, devaient faire à merveille,
comme opposition de couleur. Quelqu'envie qu'il eût de paresser
une demi-heure encore, Jadin, dans la crainte que ses poissons
ne lui échappassent, se hâta donc de passer un pantalon à pieds.
Pendant qu'il accomplissait cette opération, je lui montrai de
loin Cama qui, s'avançant avec sa corbeille, mettait déjà le
pied sur la planche, quand tout à coup nous entendîmes un
grand cri, et poisson, corbeille et cuisinier disparurent comme
par une trappe. Le pied encore mal assuré du pauvre Cama lui
avait manqué, et il était tombé dans la mer ; aussitôt, et par un
mouvement plus rapide que la pensée, Piétro s'était élancé
après lui.
Nous courûmes à l'endroit où l'accident venait d'arriver,
lorsqu'à notre grand étonnement nous vîmes Piétro qui, au lieu
de s'occuper de Cama, repêchait avec grand soin les poissons et
les remettait les uns après les autres dans la corbeille qui flot-
tait sur l'eau : l'idée ne lui était pas venue un seul instant que
Cama ne savait pas nager; en conséquence, ne doutant pas qu'il
ne se tirât d'affaire tout seul, il ne s'occupait (jue de la friture,
dont la perte d'ailleurs lui paraissait peut être beaucoup plus
déplorable que celle du cuisinier.
En ce moment nous vîmes surgir, à quelques pas du bâti-
ment , le pauvre Cama, non point en homme qui fait sa brassée
ou qui tire sa marinière, mais en noyé qui bat l'eau de ses deux
mains, et qui la rejette déjà par le nez et par la bouche. Le
temps élait précieux : il n'avait fait que paraître et disparaître.
Nous jetâmes bas nos habits pour nous élancer après lui, mais,
avant que nous fussions à la lin de la besogne , Philippe sauta
l)ar-dessus bord avec sa chemise et son pantalon, donnant une
léle juste à l'endroit w Cama venait de s'enfoncer, et, (jualre
270 REVUE DE PARIS.
OU cinq secondes après , il reparut , tenant son homme par
le collet de sa veste blanche. Nous voulûmes lui jeter une corde,
mais il fit dédaigneusement signe qu'il n'en avait pas besoin ,
et , poussant Cama vers l'échelle , il parvint à lui mettre un des
échelons entre les mains; Cama s'y cramponna en véritable
noyé, et d'un seul bond, par un effort inouï, il se trouva sur le
pont. Tout cela s'était fait si rapidement qu'il n'avait pas eu le
temps de perdre connaissance, mais il avait avalé deux ou trois
pintes d'eau, qu'il s'occupa immédiatement de rendre à la mer.
Comme il faisait, au reste, une chaleur étouffante, le bain
n'eut d'autre suite que la petite évacuation que nous avons
mentionnée, laquelle même, au dire de tout l'équipage, ne pou-
vait être que très profitable à la santé de Cama.
Le capitaine avait rempli les formalités voulues, nos passe-
ports étaient déposés à la police, rien ne s'opposait donc à ce
que nous fissions l'excursion projetée; en conséquence, nous
nous aventurâmes sur le pont tremblant qui avait failli être si
fatal à Cama, et, plus heureux que lui, nous gagnâmes le bord
sans accident.
A peine avions-nous mis pied à terre qu'un homme qui nous
observait depuis plus d'une heure s'avança vers nous et s'offrit
d'être notre cicérone. Trois ou quatre autres individus qui
s'étaient approchés, sans doute dans la mémo intention, n'es-
sayèrent pas même de soutenir la concurrence , en lui voyant
tirer de sa poche une médaille qu'il nous présenta. Cette mé-
daille portait d'un côté les armes d'Agrigente, qui sont trois
géants chargés chacun d'une tour avec cette devise : Signât
Jgrigentum mirabilis aula gigantum , et de l'autre le nom
d'Antonio Ciotta. En effet, il signor Antonio Giotta était le cicé-
rone oflSciel de l'endroit, et il commença immédiatement son
entrée en fonctions en marchant devant nous et en nous invi-
tant à le suivre.
Girgenli est située à cinq milles à peu près de la côte ; on s'y
rend par une montée assez rapide, qui élève d'abord le voya-
geur à un millier de pieds au-dessus de la mer. Tout le long de
la route nous rencontrions des mulets chargés de ce soufre qui
devait, quelques années après, amener entre Naples et i'AniîIe-
terre ce fameux procès dans lequel le roi des Français futclioisi
pour arbi(?e. Le chemin se ressentait an rosie du commerce dont
REVUE DE PARIS. 271
il était l'artère. Comme les sacs qui contenaient la marchandise
n'étaient point si bien fermés qu'il ne s'échappât de temps en
temps quelque parcelle de leur contenu , la route, à la longue,
s'était couverte d'une couche de soufre qui , dans quelques en-
droits, av;iit jusqu'à trois ou quatre pouces d'épaisseur. Quant
aux muletiers qui accompagnaient les sacs, ils étaient jiarfaile-
ment jaunes, depuis les pieds jusqu'à la tête, ce qui leur donnait
un des aspects les plus étranges qui se puissent voir.
Nous n'étions point encore entrés dans la ville que nous sa-
vions déjà que penser de l'épithète que , dans leur emphatique
orgueil, les Siciliens ont ajoutée à son nom. En effet, Girgenli
la magnifique n'est qu'un sale amas de maisons bâties en pierres
rougeâlres, avec des rues étroites où il est impossible d'aller en
voiture, et qui communiquent les unes aux autres par des es-
l)èces d'escaliers dont, sous peine des plus graves désagréments,
il est absolument nécessaire de toujours tenir le milieu. Comme
il était évident que le reste de la journée ne suffirait pas à la
visite des ruines, nous nous mîmes en quête d'une auberge où
passer la nuit. Malheureusement une auberge n'était pas chose
facile à découvrir, à Girgenli la magnifique. Notre ami Ciolta
nous conduisit dans deux bouges qui se donnaient insolemment
ce nom; mais, après une longue conversation avec i'hôte de
l'un et l'hôtesse de l'autre, nous découvrîmes qu'à la rigueur
nous trouverions à nous nourrir un peu , mais pas du tout à
nous coucher. Enfin, une troisième hôtellerie remplit les deux
conditions réclamées par nous à la grande stupéfaction des
Agrigenlins, qui ne comprenaient rien à une pareille exigence.
Nous nous hâtâmes en conséquence d'arrêter la chambre et les
deux grabats qui la meublaient, et, après avoir commandé notre
dîner pour six heures du soir, nous secouâmes les puces dont
nos pantalons ét;iient couverts, et nous nous mimes en chemin
pour visiter les ruines de la ville de Cocalus.
Je dis Cocalus sur la foi de Diodore de Sicile : entendons-
nous bien, car avec les savants ultramontains il faut mettre les
points sur les i. Une erreur de date, une faute de typographie,
ont de si graves inconvénients dans la patrie de Virgile et de
Théociile, qu'il faut y faire atlenlioii. L'n pauvre voyageur
inoffensif met sans penser à mal un a pour un o ou un 5 pour
un 6 ; tout l\ coup il disp naît . on n'en entend plus poirier; la
278 REVUE DE PARIS.
famille s'inquiète , le gouvernement informe, et on le retrouve
enseveli sous une masse d'in-folios, comme Tarpeïa sous les
boucliers des Sabins. Si on l'en tire vivant, il se sauve à toutes
jambes, et on ne l'y reprend plus ; mais pour le plus souvent il
est mort, à moins que, comme Encelade, il ne soit de force à s e-
couer l'Etna. Je dis donc Cocalus comme je dirais autre chose,
sans la moindre prétention à faire autorité.
Cocalus régnait à Agrigente lorsque Dédale vint s'y réfugier
avec tous les trésors qu'il emportait de Crète. Ces trésors étaien t
si considérables que le célèbre architecte demanda à son hôte
la permission de bâtir un palais pour les y renfermer. Cocalus,
qui avait de la terre de reste, lui dit de choisir l'endroit qui lui
conviendrait le mieux, et de faire sur cet endroit ce que bon lui
semblerait. L'auteur du labyrinthe choisit un rocher escarpé,
accessible sur un seul point, et encore fortifîa-t-il ce point de
telle façon que quatre hommes suflBsaientpourledéfendre'contre
une armée.
Ceci se passait quelques années avant la guerre de Troie.
Mais, comme ces ruisseaux qui s'enfoncent sous terre en sortant
de leur source pour reparaître fleuves quelques lieues plus loin,
la ville naissante disparaît pendant deux ou trois siècles dans
l'obscurité des temps, pour briller dans les vers de Pindare sous
le nom de reine des cités. Alors , si l'on en croit Diogène de
laerce, sa population était de huit cent mille âmes, et si l'on
s'en rapporte h Empédocle, cette population, entre autres dé-
fauts, portait ceux de la gourmandise et de l'orgeuil si loin,
qu'elle mangeait, disait-il, comme si elle devait mourir le lende-
main, et qu'elle bàlissait comme si elle devait vivre toujours.
Aussi, comme Empédocle était un philosophe, c'est-à-dire un
personnage probablement fort insociable, il quitta cette ville de
cuisiniers et de maçons pour aller s'installer sur le mont Etna,
où il vécut de racines, dans une petite tour qu'il se bâtit lui-
même. On sait qu'un beau matin , dégoûté sans doute de cette
nouvelle résidence comme il l'avait été de l'ancienne, il disparut
tout à coup, et qu'on ne retrouva de lui que sa pantoufle.
Une centaine d'années auparavant, comme chacun sait, Pha-
laris, chargé par ses concitoyens de la construction du temple
de Jupiter Polien, avait ])rofi;é des sommes énormes mises à sa
disposition pour réunir une petite armée et surprendre les Agri-
REVUE DE PARIS. 273
gentins. Ce projet liberticide , exécuté avec succès pendant la
'célébration des fêtes deCérès,mit les Agrigentins au désespoir.
Aussi firent-ils quelques tentatives pour se délivrer de leur
tyran. Mais celui-ci, qui était homme d'imagination, commanda
à un artiste de l'époque un taureau d'airain deux fois grand
comme nature, et dont la partie postérieure devait s'ouvrir à
l'aide d'une clef. Au bout de trois mois le taureau fut fini ;au
bout de quatre une révolte éclata. Phalaris fit arrêter les chefs,
ordonna d'amasser une grande quantité de bois sec entre les
jambes du taureau, y fit mettre le feu, et, lorsqu'il fut rouge, on
ouvrit le monstre et on y enfourna les rebelles. Comme il avait
eu le soin d'ordonner que la gueule du taureau fût tenue ou-
verte, le peuple, qui assistait à l'e.xécution , put entendre par
cette issue les cris que poussaient les patients, et qui semblaient
les mugissements du taureau lui-même. Ce genre d'exécution,
renouvelé cinq ou six fois dans l'espace de dix-huit mois , eut
un résultat des plus satisfaisants. Bientôt les révoltes devinrent
de plus en plus raresj enfin, elles cessèrent tout à fait, et Pha-
laris régna , grâce à son ingénieuse invention , tranquille et
respecté pendant l'espace de trente-un ans. Après sa mort,
quelques critiques, jaloux de sa gloire, dirent bien que son tau-
reau d'airain n'était qu'une contre-façon du cheval de bois,
mais il n'en est pas moins vrai que, malgré cette accusation,
qui au fond ne manquait peut-être pas de quelque vérité, la
gloire de l'invention finit par lui en rester tout entière.
L'époque qui suivit le règne de Phalaris fut l'ère brillante des
Agrigentins. C'était à qui parmi eux ferait assaut de luxe et de
magnificence. Un simple particulier, nommé Exenetus , vain-
queur aux jeux, rentra dans la ville suivi de trois cents chars,
traînés chacun par deux chevaux blancs élevés dans ses écuries
et nourris dans ses pâturages. Un autre, nommé Gellias, avait
des domestiques stationnant à chaque porte de la ville , et dont
la mission était d'amener tous les voyageurs qui passaient par
Agrigenle dans son palais oii les attendait une splendide hos-
pitalité. Cinq cents cavaliers de Gela, ayant traversé Agrigenle
dans le mois de janvier, et ayant été amenés à Gellias par ses
domestiques, furent logés et nourris par lui pendant trois jours,
et reçurent au moment de leur départ chacun un magnifique
manteau. Gellias était eu ou'.rc, s'il faut en croire la tradition,
274 REVUE DE PARIS.
un homme de beaucoup d'esprit, ce qui, on le comprend bien,
ne gâtait rien à l'hospitalité qu'on recevait chez lui. Aussi l<;s
Agrigenlins, ayant eu quelques intérêts à régler avec la petite
ville de Centuripa, le chargèrent de se rendre auprès d'eux et
de terminer l'aiFaire. Gellias partit aussitôt et se présenta à l'as-
semblée des Centuripes. Mais comme, à ce qu'il parait, il était
haut à peine de quatre pieds et demi, et en outre assez mal pris
dans sa petite taille, des éclats de rire accueillirent son appa-
rition, et un des assistants, plus impertinent que les autres, se
chargea de lui demander, au nom de l'assemblée, si tous ses
concitoyens lui ressemblaient. — Non pas, messieurs, répondit
Gellias. Il y a même à Agrigente de fort beaux hommes : seule-
ment on les réserve pour les grandes républiques et pour les
villes illustres; aux petites villes et aux républiques de peu de
considération, on leur envoie des hommes de ma laille. —
Cette réponse abasourdit tellement le^ railleurs , que Gellias
obtint de l'assemblée tout ce qu'il désirait, et eut la gloire de
régler les intérêts d'Agrigente , au plus grand avantage de la
chose publique.
Alexandre Dcfaï.
( La suite à tm prochain numéro.)
MÉLANGES.
M. DE LAMARTINE.
M. de Lamartine , dont le nom est Prat, nom qu'il a changé
contre celui de sa mère , appartient à une petite famille de Bour-
gogne qui avait de l'aisance, des mœurs et de la considération.
Il était de celle génération qui arrivait à la virilité quand
l'Empire mourait.
Muni d'un assez mince fond d'études et d'une bourse un peu
flasque, M. de Lamartine vint flâner à Paris à la seconde restau-
lation , avec un égal pencliant pour toutes les carrières et sans
goût bien décidé , mais cependant plein de répugnance i)our le
genre garde du corps qu'affectaient la plupart des jeunes gens
de l'époque , heureux de traîner leurs sabres monarchiques sur
les dalles du Palais-Royal.
Plus enclin aux rêveries de l'école des Martyrs eldes/îéné^
passionné pour le style chevaleresque qui prenait pied déjà au
nom des vielles croyances françaises et qui se manifestait au
théâtre, dans les livres , dans les romances et la lithographie,
il appartint tout de suite à cette coterie romantique qui chan-
tait les manoirs, les caslels , les pastourelles et les pages,
restant néanmoins assez de ce monde et de son temps pour
tenter quelquefois la poésie et la fortune du lapis vert avec et
comme le mélancolique auteur d'^t/o/p/je. Benjamin Constant.
Dans une petite société de la rue de la Planche, dont les
membres les plus exaltés servaient la messe le matin avec iVI. le
duc Mathieu de Montmorency, tels que MM. Rocher, de Broti,
276 REVUE DE PARIS.
Genoude; M. de Lamartine laissait couler et exploiter sa cau-
serie abondante et son riche entiiousiasme.
Initié aux agapes littéraires et religieuses de l'Abbaye-aux-
Bois , il menait une vie de combat entre les plaisirs du monde
et Tascétisme du confessionnal. Enfant du siècle qu'il était,
sans croyance , et en cherchant une, éprouvant ces besoins
d'une âme qui court après des sensations à défaut de principes ;
plus poète que chrétien , étourdi déjà par la lecture de Byron,
esclave de sa propre imagination plus que de ses lectures , il
avait les remords de saint Augustin sans en avoir encore la foi.
Cet état complexe, mais sincère, de l'âme et des idées,
inspira les premières Méditations. En les expliquant , ce pre-
mier vagissement retentit loin et haut dans les générations con-
temporaines. C'était une pâture nouvelle et relevée par la magni-
ficence des vers, offerte aux esprits que Chateaubriand, M""=de
Staël et Marchangy avaient déjà remués avec leur prose sym-
pathique. La Restauration, qui n'avait pu ramener les petits
abbés , trouvait un poëte.
Homme, M. de Lamartine partageait les doutes, les hésita-
tions , les demi-enthousiasmes de son époque ; poëte , il tradui-
sait toutes les nuances de son cœur, et la situation de celte
société qui cherchait à la fois une base pour s'asseoir et un
écho pour gémir.
Le succès des Méditations fut immense dans le monde mo-
nastique et dans les autres mondes. Cette poésie, aussi cor-
recte , aussi harmonieuse que celle de Delisle et des versifica-
teurs qui finissaient, présentait cela de nouveau , qu'elle avait
l'air de croire et de penser.
Dans ce premier moment de vogue , M. de Lamartine devint
l'idole des salons élégants de Paris 5 dans le faubourg Saint-
Germain, on aurait voulu le confire et le croquer comme un
bonbon béni. Ce qu'il reçut de lettres non anonymes des femmes
à la mode ne peut pas se compter; ses vers faisaient rage et
passion ; on se disputait à qui lui serait sujet de méditation; les
plus modestes ne demandaient qu'une strophe pour en faire le
roman doux et saint de leur vie.
Ce fut peut-être, alors, l'enivrement de succès de Paris qui
conseilla une grande résolution et inspira de beaux vers à
M, de Lamartine , quand il composa la méditation Elvire, qui
REVUE DE PARIS. 277
était à la fois nu brillant morceau de poésie et un adieu.
Comme toutes les femmes de l'époque se sont inquiétées de
savoir ce qu'était Elvire , et que la plupart l'ont ignoré, après
tant d'années , il est sans danger de le leur dire :
Elvire était une voisine de campagne et d'enfance. Elvire
aimait les ruisseaux, les prairies, les belles couleurs et les
suaves 'parfums des champs. Elvire , vivant d'émotions natu-
relles, de sensations douces et poétiques, parlait avec son
voisin le langage des pâquerettes, et exhalait pour lui son âme
odorante comme le muguet. Singulier contraste ! cette femme,
qui ne prenait que les fleurs pour confidentes de ses sentiments
chastes et purs , touchait à une famille qui exerçait bravement,
dans le pays, une de ces industries à qui la délicatesse des
grandes villes ne permet de s'exercer que le soir, à partir de
onze heures, et qui , par un raffinement récent et tout parisien,
ne traverse plus nos rues qu'au galop de quatre chevaux de
poste , pour épargner aux gens attardés ces longues traînées
de parfum qui ne rappellent point l'Arabie heureuse.
Les œuvres de M. de Lamartine lui rapportèrent beaucoup
d'argent avec beaucoup de gloire. Heureux et juste cumul qui
ne se renouvellera plus pour personne, même pour lui.
il y avait, alors, quelque chose qui n'existe plus, un com-
merce mort depuis, la librairie, qui payait bien et vivait mieux :
la littérature n'était pas absorbée par les journaux , et l'on ci-
lait tels vers qui avaient rapporté chacun jusqu'à vingt-cinq
louis d'or.
Riche déjà de sa plume, entouré d'une réputation immense
et méritée, il reçut du parti qui l'avait si chauiiement secondé
les offres les plus brillantes et les plus stériles. Il choisit la
diplomatie comme une carrière qui convenait à sa distinction
naturelle, et lui promettait un grand et riche avenir matrimo-
nial. Demandé par des héritières françaises, aimé de loin par
des Allemandes et des Russes , poignardé d'amour en effigie par
des Italiennes, adoré sous toutes les zones, dans tous les cli-
mats et par tous les teints, il accorda la préférence à une An-
glaise qui avait de grandes propriétés dans les colonies non
encore émancipées.
C'est en Italie que M. de Lamartine exerça plus particulière-
ment ses fonctions diplomatiques, à Turin, à Parme, à Flo-
278 KEVLh; Dt PAKIS.
rence; c'est là. qu'il aimail à promener sa muse. Peu occupé
encore de doctrines et d'éiiides politiques , qiioi(|U"il eût voué
à la Restauration toutes ses affections, embatassé du rôle supé-
rieur qui l'attendait déjà , il fit un temps d'arrêt sur les éche-
lons de sa fortune politique pour se livrer aux joies de la fa-
mille , à l'agrandissement de sa propriété , à la plantureuse
existence de gentilhomme campagnard.
Dans son domaine de Saint-Point, il se donna tous les plaisirs
du luxe et tous les loisirs de la pensée. A la manière des grands
seigneurs anglais , il élevait des chevaux autour de son habi-
tation , et propageait la race de ces levrettes d'origine grecque
qui sont devenues célèbres sous le nom de chiens Lamartine ;
l'agricullure, le jardinage, le soin de son parc, lui prenaient le
temps qu'il ne donnait pas aux beaux vers. Accessible à tous ,
même aux ennuyeux de province, il se laissa nommer de l'aca-
démie de Mâcon , non pas pour en être un membre honoraire
et absent, mais pour assister aux séances et trinquer de discours
avec les plus rustiques vignerons des rives de la Saône-
La révolution de juillet le surprit dans cette position , très-
secondaire pour lui qui n'avait pas atteint l'âge d'être député,
qui ne brillait pas d'un assez grand éclat de naissance pour
être nommé pair d'emblée , qui avait plutôt pris ses grades dans
le monde que dans les affaires.
Cependant , comme il n'avait que de l'affection pour les per-
sonnes, et point d'engagement avec les choses, comme il
n'avait , en rien , participé aux dernières folies du gouverne-
ment déchu , il fut de ceux qui crurent qu'un parti étroit doit
peut-être se retirer devant le nombre de ses ennemis et de ses
fautes , mais qu'une grande opinion ne peut ni s'expatrier, ni
se mettre en révolte contre les décisions du sol. Il se sépara de
ses anciennes amitiés . et pensa , dans sa bonne foi et son igno-
rance des hommes, qu'il pourrait substituera l'ancien parti
légitimiste un torysme rajeuni; enfin, que le moment était
venu d'inventer le parti social.
Quand on le vit annoncer ces dispositions, son pays natal et
d'autres localités voulurent l'avoir pour représentant ; les élec-
teurs de Saône-el-Loire le choisirent , ainsi que nous l'avons
dit , comme une réparation littéraire des torts grammaticaux
de M. de Rambuteau , qu'ils avaient nommé précédemment. Élu
KEVUE DE PAKIS. 279
par (rois collèges différents , M. de Lamartine fit une belle,
une solennelle entrée dans le parlement.
Son parti social , honnête chimère , espèce de bête de l'apo-
calypse composée de toutes sortes d'éléments , se recruta
d'abord de quelques amis qui symphalliisèrent quelque temps à
la sensiblerie de ce nouveau chef, tels que MM. Sauzet, Terre-
basse et quelques autres.
Par une inspiration de générosité qui compatissait aux dou-
leurs des républicains et plus encore des Vendéens incarcérés ,
M. de Lamartine , dès ses premiers pas dans la politique, chanta
les divines douceurs de l'amnistie.
Le parti gouvernemental , issu de Juillet, n'était pas encore
divisé sur cette question de l'amnistie ; M. Thiers et les hommes
d'État, dont il s'est depuis séparé, battirent M. de Lamartine
comme un enfant , comme un écolier diffus et sans méthode.
Néanmoins, ces premières défaites lui donnèrent force et
courage. Sa parole prit du corps , et tout en renonçant à jouer
de la lyre sur une tribune où l'on ne parle pas souvent français,
il transporta ses nobles instincts et ses belles formes dans les
questions les plus ardues et les plus plates , comme le sucre et
la pêche de la morue.
Désespérant d'entraîner la Chambre dans sou parti social ,
qui n'était qu'une rêverie personnelle, une de ces hypothèses
creuses auxquelles les masses , toujours brutales dans leur lo-
gique , ne se rattachent jamais , il se laissa glisser du sommet
de son nuage dans le prosaïque bon sens de la majorité; il prit
terre et rejoignit les gros bataillons du parti conservateur au
moment où d'autres le désertaient.
Aussi, quand au 15 avril la coalition se forma, quand tous
les talents éclos du gouvernement de Juillet se déchaînèrent ,
M. Thiers en tête , contre le pouvoir, contre la royauté de leur
choix, contre le système de leurs œuvres, et voulurent briser
la machine confiée à d'autres bras , l'espoir de tenir tète à tant
de célébrités , de faire la chouette à des joueurs si consommés,
détermina M. de Lamartine ; contre la quantité il mit comme
enjeu sa qualité.
On sait le reste. A partir de ce jour, M. de Lamartine ne fut
plus sans communication avec les hommes de ce temps-ci ,
avec If's inlluences nouvelles; il s'était rappr(>ché du Journal
280 REVUE DE PARIS.
des Débats et avait conquis un organe dans le journal la
Presse, où il retrouvait aussi de poétiques et anciennes amitiés.
C'est alors , également , qu'il vint pour la première fois aux
Tuileries, où ses visites lui valurent plus d'une offre de porte-
feuille , et où l'on gardait le souvenir d'anciens services rendus
par la famille de l'orateur.
M. de Lamartine nourrit une honnête ambition. Il ne veut
pas entrer comme appoint dans un cabinet, il ne consent à être
ni un Girod (de l'Ain), ni unGouin, ni un Gridaine , pour pape-
rasser et grignotter de mauvais dîners, à être ce qu'on appelle
une souscapacité , un porte-queue, un marmiton politique.
Comment expliquer celte puérile velléité de présidence de la
Chambre qui l'a pris au commencement de la session?
On a dit que M. de Lamartine avait besoin de cette situation,
qu'il n'est plus riche, que les affaires publiques ont desséché
son talent littéraire et tari la source de sa fortune territoriale.
Que M. de Lamartine laisse dire, et qu'il consente à appren-
dre de nous qu'avec sa valeur, tout vient à point à qui sait at-
tendre, et que dans ce temps-ci le vrai moyen d'obtenir, c'est
de refuser.
Le tort politique de M. de Lamartine est d'être resté poëte.
Poète quant à lui-même , poêle quant aux choses sérieuses :
tout lui vient sous la forme de rime, le chagrin , les douleurs
de famille, le plaisir, l'ambition , le pouvoir, il accompagne
tout des mélodieux arpèges de sa harpe. Mais c'est un ruisseau
qui murmure et qui n'a pas toujours de l'eau , une fontaine
factice qui vide rapidement son réservoir de zinc.
Halte là ! car nous ne voulons pas donner raison à M. Thiers
et aux avocats j celui-là , journaliste fluide mais incontinent,
ceux-ci, braillards intarissables, qui renouvelant la querelle
de M. de Villèle à M. de Chateaubriand , ont poursuivi de leurs
sarcasmes le beau langage de M. de Lamartine , font la guerre
au bon français et traitent de visionnaire tout homme qui n'a
pas la faculté de piler dans un mortier pendant trois heures
d'horloge une fade bouillie d'arguments aplatis , d'effets vul-
gaires et de redites nauséabondes.
Nous voulons dire seulement que M. de Lamartine ne part
jamais que d'un point peu défini, pour arriver à un point encore
moins défini; doué d'une haute raison, il ne lient pas le rai-
REVUE DE PAFxIS. 281
8onnement,ne voit pas la conclusion et ne suit pas de plan. Ce
serait un excellent président de la Chambre ; ce sera toujours,
mais selon l'occasion, un remarquable mais chanceux orateur;
ce serait un ministre vert-vert , corruptible parla louange,
confit dans les douceurs! Libéral sincère, il ne ferait rien de
dictatorial, mais il périrait par les rêveries de l'âge d'or.
L'atmosphère des journaux lui plaît comme une espèce de
tabagie d'éloges , dont le parfum narcotique lui procure des
extases de vanité.
M. de Lamartine prépare ses discours , mais il trouve assez
naturellement l'improvisation, parce qu'il se prépare même au
coin du feu aux accidents oratoires ; esprit vaporeux, causeur,
bon, facile, il mène la vie d'un premier homme, et ne s'est
aperçu que trop tard qu'il n'avait plus d'argent.
Mais celui qui a perdu sa fortune si noblement, comme un
vrai gentilhomme qu'il n'est pas, et comme un vrai poëte qu'il
est, ne saura jamais se créer de ces ressources gouvernemen-
tales à l'aide desquelles les Antony politiques savent faire ou
refaire leur fortune à droite ou à gauche.
M. de Lamartine est un homme mince, élancé, dont les gra-
vures et les médaillons en plâtre ont traduit poétiquement un
visage d'un agrément fort ordinaire. Ce visage n'est à dire vrai
qu'un profil, ce qui dans le langage courant s'appelle , figure
en lame de couteau.
Il n'y a rien de l'aigle dans son regard, il n'y en a un peu
que dans son nez, qui retombe d'une façon assez heureusement
corbine. Aucun orage n'a sillonné son front, aucune pensée n'a
le don d'agiter son sourcil, ses cheveux ne sont pas taillés et
tenus en forêt vierge. Sa barbe n'est pas un buisson où se cache
une destinée incomprise. C'est un gentleman agréable , bien
peigné , bien rasé , trop bien élevé pour appliquer sur sa per-
sonne une enseigne de poète et pour chercher à paraître autre
chose qu'un homme comme il faut.
Il est tellement de ce monde , qu'il se montre parfois railleur
ù l'excès, railleur froid et mystificateur excellent.
La flatterie qui conduit le plus sûrement à la porte de son
estime et de son amitié , consiste à le comparer à Canning et ù
Chateaubriand.
M. de Lamartine parlage ce goût de léloge, cetl<î gourman-
24.
282 REVUE DE PARIS.
dise du panégyrique , avec beaucoup d'illustrations de ce
temps-ci ; avec Chateaubriand , avec M. Mole surtout , celui de
nos homme d'État auquel il s'est le plus intimement frotté de-
puis la coalition; qu'il a fait académicien pendant la disgrâce,
comme celui-ci le ferait ministre au premier retour de faveur.
Cette intimité politique, celte ressemblance morale du vieux
chef du 15 avril et de son jeune et brillant lieutenant, leur ont
fait appliquer cette variante du joli mot de Louis XIV, à pro-
pos de la liaison de Racine et de Cavois : M. Mole et M. de
Lamartine sont faits l'un pour l'autre, car avec M. deLamartine,
RI. Mole se croit orateur et homme de lettres, et avec M. Mole,
M. Lamartine se croit grand seigneur et homme d'État.
ÉPITRE CHRÉTIENNE A UNE LORETTE.
Un de nos robins beaux esprits , ayant la manie de faire des
vers , s'est trouvé , ces jours-ci , au dépourvu de lecteurs.
N'ayant plus un ami à ennuyer, il a pris revanche sur sa
lorette. Le bourreau lui a adressé une épîlre incroyable, qu'où
peut prendre , à la rigueur, pour un cantique de Saint-Sulpice.
On y remarque notamment celte strophe chrétienne :
Jamais , ma souveraine ,
D'autre foi que la tienne.
D'autre culte que toi.
J'aurai pour Dieu ta guise,
Ton boudoir pour église ,
Et pour dogme ta foi.
A quoi, la lorette, qui n'a que du bon sens et un peu d'arilh-
mélique, s'est contentée de répondre :
.< Pour b's frais du culte, s'il vous plail ! » ^
REVUE DE PARIS. 883
LES ÉCRIVAINS ET LES GENS DE MÉTIER.
Le temps est loin de nous où Tesprit mourait de faim. Au-
jourd'hui, il peut mourir d'indigestion, pour peu que cela lui
convienne.
Il est vrai que notre considération littéraire a eu un peu à
souffrir de cet accroissement de bien-être. La société, à qui les
gens de lettres ont pris son pain et son or, s'est cruellement
vengée d'eux : elle les a appelés des ouvriers littéraires.
Et voici qu'A l'heure où nous sommes, on fait à tout propos
une distinction peut flatteuse pour la république des plumes.
On la divise :
En écrivains,
Et en gens de métier.
Les premiers font de l'art pour l'art, et sont lout au plus huit
ou dix;
Les seconds battent monnaie et composent, assure-t-on, la
très-immense majorité.
C'est surtout au théâtre que cette majorité se rencontre ,
Mettant son Apollon aux gages- du public.
Car la littérature dramatique est devenue, par le temps qui
court, une excellente chose , celle qui rapporte le plus et qui
coûte le moins. Là, tout est bénéfice, tout se paie au plus haut
tarif, l'esprit que l'on n'a pas comme l'esprit que Ton pourrait
avoir. Il n'est pas un chœur de sortie, pas un pont-neuf, pas
un couplet de facture qui ne rapporte à son auteur plus que
n'ont rapporté à Racine tous les vers d'Athalie.
On a notamment calculé que le morceau d'ensemble suivant
avait produit un bénéfice net de 6,000 francs. Il s'agit d'une
scène de reconnaissance; l'amoureux et la jeune première sont
en présence. Au milieu se tient le père noble, qui a ménagé
l'entrevue. Voici le dialogue chanté qui s'établit entre eux :
284 REVUE DE PARIS.
LA JEUNE FILLE, au vieillard.
Quel est donc ce jeune homme?
Dites-moi comment il se nomme ,
Car je ne le connais pas.
A quoi le jeune homme répond :
Quelle est cette demoiselle ?
Dites-moi comment on l'appelle,
Car je ne la connais pas.
Et le tout se reprend en chœur, jusqu'à ce que le vieillard
ait acquis la certitude que les deux interlocuteurs sont étran-
gers l'un à l'autre.
Ce curieux monument littéraire se trouve dans une pièce
généralement estimée et jouée assez souvent encore sur un
théâtre de vaudeville. C'est une des moindres débauches qu'ait
produites l'école du métier.
— On a beaucoup parié ces jours passés et l'on parle beau-
coup encore des désastres essuyés par l'armée anglaise dans
l'Afghanistan.
On plaint beaucoup ces régiments anglais qui n'ont pu se
frayer un passage à travers leurs ennemis, et qui ont péri jus-
qu'au dernier.
11 est sûr que ces braves Afghans ont un singulier caraclèi e,
de ne pas vouloir se laisser soumettre et exploiter comme leurs
voisins de l'autre côté de l'Indus. On ne conçoit pas, vraiment,
que ces rustres emploient de pareils moyens pour se défendre,
et qu'ils rendent coups pour coups d'une manière peu en har-
monie avec les progrès de In civilisation.
On s'appiloie surtout , et avec raison, sur le sort des dames
qui accompagnaient l'armée anglaise, et que les Afghans ro-
REVUE DE PARIS. 285
tiennent en otages pour les échanger contre Dosl-Moharamed ,
prisonnier des Anglais.
Ces dames sont employées , dit-on , à égrener du blé.
Nous craignons fort qu'on les emploie à des travaux plus
pénibles , les Afghans étant tout aussi primitifs pour la galan-
terie que pour la manière de faire la guerre.
Si elles sont rendues, la reine Victoria pourra avoir bientôt
une foule de petits sujets afghans dont il sera possible de
former à loisir le caractère, sans le secours des armées ni du
canon.
Les Anglais , qui se plaignent des procédés des Afghans ,
trouvent Irès-vertueux et très-humains ceux qu'ils emploient à
l'égard de ces pauvres et bons Chinois, qui ne demandent pas
autre chose que d'être laissés tranquilles dans leur Chine.
Il est juste de dire , pour l'excuse des Anglais, qu'ils veulent
seulement imposer aux Chinois la civilisation et le poison , et
que ceux-ci ne peuvent pas trouver une seule bonne raison à
faire valoir pour refuser ces dons précieux.
Du reste, les Chinois résistent presque aussi heureusement
avec leur immobilité que les Afghans avec leur énergie, et il se
fait depuis quelque temps une grande consommation de soldats
anglais.
11 serait curieux que les désastres de ceux-ci continuant avec
les succès de leurs ennemis indiens et chinois , les opprimés
d'hier devinssent les oppresseurs de demain, pour se livrer, à
leur tour, à une sorte de traite des Anglais.
Les joncques chinoises seraient maîtresses de la mer, et on
en verait beaucoup dans la Manche venir chercher, à quelque
port non éloigné de Londres, des cargaisons de buveurs de gin,
qu'on leur vendrait peu cher.
Après avoir été longtemps maltraitants , les Anglais seraient
enfin, à leur tour, maltraités.
Et, bien entendu, l'empereur de la Chine ne laisserait pas
vivre de société abolitionisle dans son empire.
286 HEVUE DE PARIS.
— L'abolitionisme cosmopolite, repoussé de l'hôtel de ville
et de la salle Musard, ne s'est pas tenu pour battu.
Nos négrophiles français, nos Isambert, nos Rémusat et au-
tres industriels en humanité, ont voulu faire une politesse aux
Anglais , aux Suisses , aux Russes , aux Hambourgeois et
autres flâneurs accourus ici sous prétexte de faire marcher la
question.
La question n'a pas marché, mais elle a mangé.
Une question qui vient de si loin a besoin de prendre quelque
chose , et l'on s'est dit , entre Français, Anglais, Allemands et
Prussiens :
Nous quitteroDs-nous sans boire?
Nous quitterons -nous
Sans boire un coup?
C'est d'ailleurs ainsi que procèdent toutes les grandes ques-
tions sociales ou politiques ; leur dernier mot est une carte de
dîner.
M. Lemardelay est un gros restaurateur joufQu, rosé, comme
l'était Rossini, et dont les salons, favorables à la discussion ,
servent toujours de dernier refuge aux opinions persécutées.
Là, le potage est dissertateur, la poire patriotique, et le fro-
mage humanitaire. Ce qui fait qu'un jour les mémoires et les
cartes de Lemardelay seront choses curieuses à publier : ce
sera l'histoire politique et alimentaire des partis.
Les protecteurs du Congo ont donc cru devoir casser une
croûte chez Lemardelay. Le matin , dans une réunion où l'on
n'avait rien mangé, V, Broglie , le bon blanc, s'était donné le
plaisir creux de pérorer sur l'émancipation , et ceci ne coûte
rien à V. Broglie , qui se déducaille en théorie quand il s'agit
de nègres.
Mais le soir, au banquet, M. le duc de Broglie, qui a peu de
goût pour le frottement populaire, et qui se maintient le plus
duc de tous les ducs, M. le duc de Broglie brillait par l'absence
de son couvert.
V. Broglie parle,
Le duc de Broglie ne dîne pas.
REVUE DE l'AKIS. 287
Le banquet était présidé par M. Passy.
Quel étrange banquet !
Prenez un grand sac : insérez-y des chats, des jeunes chiens,
des perroquets, des aigles , tous les animaux qui poussent les
cris les plus discordants et les plus dissemblables; ce charivari
vous donnera une pâle idée des charabias qui se sont échangés
dans cette réunion négrophile.
Sur les soixante convives, quatre seulement savaient l'an-
glais.
Partant de ce point, un M. Stroble, abolitioniste de la
Grande-Bretagne , a prononcé dans sa langue maternelle un
discours énorme. C'était une pièce de résistance, un roost-
beef humanitaire à étouffer.
Ce M. Stroble est un de ces abolitionistes qui poursuivent
l'esclavage noir dans les colonies françaises , sans s'inquiéter
de l'esclavage blanc qui se pratique en Russie, et de tous les
esclavages établis dans les possessions anglaises.
A. M. Stroble, qui parlait anglais, a succédé un quaker, le
célèbre Forsler.
Celui-ci était venu en France au mois de juin ; depuis lors il
j appris ce qu'il croît être le français, et c'est dans l'idiome le
plus étrange, et pour flatter ses honorables hôles, qu'il a pé-
roré longtemps.
Tout ce que le théâtre a produit de plus burlesque en fait de
coq-à-l'âne anglais, ne peut donner une idée de ces glousse-
ments inarticulés et gutturaux , de ces phrases commencées
par des oh! et finies par des jes.
Pour répondre à cette gracieuse galanterie, M. Isambert se
préparait à répondre dans son français d'avocat et avec ses
inspirations de liseur deletiresj mais ses voisins l'ont con-
stamment ramené sur sa chaise, craignant sans doute que ses
antécédents ne jetassent un reflet désagréable sur la cause de
rabolition, qui doit rester d'un noir pur et sans tache.
L'incident le plus comique de cette séance est assurément la
querelle sérieuse de M. Barrot, qui se trouvait là, lui aussi,
et de M. de Lamartine, qui ne voit dans tout cela qu'une es-
pèce de poésie chrétienne , sans songer au côté social de la
question.
Il s'agissait du droit de visite , de ce droit qui a soulevé tous
288 REVUE DE PARIS.
les bous esprits fiançais. M. de Lamartine a dit que rien n'im-
porte, pourvu qu'on arrive à l'abolition de la traite, que tous
les moyens sont bons, même les moyens anglais, même le droit
de visite.
Oh ! là , là ! un instant ! s'est écrié M. Barrot ; je n'en veux
pas. Vous m'avez fait manger de l'abolition avec des Anglais et
autres, à la bonne heure ! S'il faut pousser la chose plus loin
je ne suis plus des vôtres; en fait de visite, je n'admets que
celle dont ces messieurs nous ont honorés. Ils sont venus, ils
sont repus, qu'ils partent, tout est dit. Quand nous irons chez
eux, les Allemands nous rendront cela en choucroute, les
Suisses en laitage, les Anglais en pommes de terre; mais la mer
est à tout le monde.
Cette querelle a été servie au dessert.
— La mendicité est un délit.
Qui peut cependant faire un pas dans Paris sans avoir les
jambes empêtrées de petits Savoyards qui vous demandent
l'aumône au nom d'une marmotte empaillée ou d'une vielle
vide?
Qui ne connaît la mère de famille aux enfants de carton ?
Qui n'a été importuné dans les quartiers isolés, comme la
rue Saint-Lazare et autres, parle faux marin de Terre-Neuve,
qui prétend avoir laissé sa jambe gauche dans la gueule d'un
requin ?
Qui n'a rencontré ces bandes d'Alsaciens d'un blond filasse ,
qui miaulent du patois choucroute pour attendrir les passants?
Mais , c'est surtout aux environs de Paris que le métier des
truands a vraiment la consistance d'une industrie. Dans tous
les villages voisins , le meilleur état est de n'en pas avoir, et
c'est à qui n'aura pas le sou pour trouver le moyen de bien
vivre.
Le passage des voitures de poste et des diligences fournit des
rentrées de capitaux très-sûres et très-régulières.
Un pauvre habile, et qui met de l'ordre dans ses affaires.
REVUE llE PARIS. 289
établit sa moyenne, sait, bon an mal an, ce que doit rapporter
son entreprise , et règle là-dessus ses dépenses de maison et de
luxe.
Les montées que les chevaux ne peuvent gravir qu'au pas
sont considérées comme les meilleurs emplacements , parce
qu'on a tout le temps de crier, de pleurer aux oreilles du voya-
geur, et de lui arracher la compassion et ses gros sous.
Les pauvres se disputent les montées, comme les marchands
de vin les coins de rues.
Mais l'ancienneté de la possession constitue un droit, et l'on
ne voit jamais un pauvre ou ses associés troublés dans la per-
ception d'une montée par des usurpateurs jaloux.
Il y a le code et la justice des pauvres. Entre autres mon-
tées , on cite comme une des plus fructueuses la montée d'Âr-
pajOD.
Un pauvre y a ramassé 30,000 francs d'économie en dix
ans.
Et, en mariant sa fille à un jeune pauvre qu'elle aimait, il
lui donna en dot cette montée , estimée 6000 francs dans tout
le pays.
M. le curé de Montmartre veut construire un calvaire sur les
buttes de sa localité.
Il n'a pas recours aux troncs, aux quêtes, aux souscriptions,
aux dons volontaires ; il organise une loterie de trois mille bil-
lets à 1 fr.
Il n'y avait que notre époque, époque de réformes sociales,
de remaniements sociaux, pour sanctifier les jeux de hasard.
—Les députés espagnols , qui bavardent déjà comme de vrais
députés français , et qui mettent deux mois à discuter leur
adresse au régenl, jaloux de noire palais Bourbon maintenant
290 REVUE DE PARIS.
qu'ils ne le sont plus de nos avocats, viennent de voler qualre
millions de réaux pour la construclion d'un palais destiné à
leurs séances.
Vu l'état de détresse permanente où se trouve le gouverne-
ment espagnol, nous aurions mieux aimé voir voter cette somme
pour un tout autre usage.
Mais la gloriole parlementaire a envahi lesEspagnes, qui
s'inquiéteront peu de mourir de faim, si elles ont un beau pa-
lais de marbre et d'or pour los disputados.
—7 L'orgueil national, qui fait faire souvent de grandes cho-
ses , fait commettre en revanche de splendides bélises et de
fanlastiques absurdités.
Nous Talions montrer tout à l'heure.
II y a quelques jours, dans une séance du parlement anglais,
l'amiral Napier ayant à parler de la marine française , recon-
naissait qu'elle avait fait de grands progrès depuis nos der-
nières guerres, qu'elle avait actuellement de bons équipages et
d'habiles officiers , et qu'au moment du siège de Saint-Jean
d'Acre notre flotte aurait très-bien pu couler la flotte anglaise,
qui n'était pas en état de soutenir le combat.
Sur ce propos , les vieux Anglais de s'écrier au sacrilège, et
de pousser d'effroyables cris d'indignation. Un certain orateur,
très-peu marin de son élat, a en quelque sorte rappelé l'amiral
y l'ordre, et lui a gravement expliqué que les Anglais ne pou-
vaient pas être battus par les Français.
L'amiral Napier avait beau dire à ces respectables ganaches:
« Mais , Messieurs . je vous assure que les Français ont d'excel-
lents boulets et une poudre <|ui porte assez bien ; leurs canons
ne ratent pas absolument à chaque coup, et leurs pointeurs ne
s'acquittent pas mal de leur besogne. »
Les clameurs s'élevaient de nouveau, et la vieille Angleterre
reniait son enfant égaré.
L'amiral avait beau reprendre : « Messieurs , je puis vous
garantir que, dans l'Inde, iin vaisseau français a fort bien
REVUE DE PARIS. 291
ballu le vaisseau sur lequel j'étais; noire grand mât fut cassé
et mon bras aussi. Messieurs, sur ma parole, vous pouvez m'en
croire, la chose est arrivée ainsi que je vous la dis. »
Nouvelles clameurs, nouveaux cris de rage.
Albion ne veut pas avouer ses défaites ni même convenir
qu'elle en puisse éprouver.
C'est ainsi qu'en France nous avons bon nombre de gens
prêts à soutenir :
Que les Anglais ne nous ont jamais battus j
Que le mot ivipossible n'est pas français ;
Que le Français est invincible ,
Et que nous avons gagné la bataille de Waterloo.
— Le marquis de Hertford vient de mourir à Londres,
Ses fils , tous deux hommes distingués , habitent Paris.
L'un est lord Yarmoulh, qui serait le plus spirituel des Pari-
siens, s'il n'était pas le plus spirituel des Anglais.
L'autre, lord Henri Seymour, le régénérateur des courses en
France, et qui rend de si grands services à l'amélioration de nos
races de chevaux.
Le marquis leur père a fait un testament dont les disposi-
tions étranges ont été connues ces jours derniers.
Entre autre legs, lord Hertford a laissé d'abord à son valet de
chambre 30.000 francs de rente.
A la fille de lady Straughan , mariée au comte Zicchi , Hon-
grois, 500,000 francs de rente.
A la femme de chambre de lady Straughan , 150,000 francs
de rente.
A plusieurs autres personnes, des sommes considérables; à
lord Yarmouth, toutes les propriétés immobilières substituées,
ijui ne peuvent être dénaturées ni enlevées ?» l'aîné de la fa-
mille.
Enfin, à lord Henry Seymour, un sheling .
292 REVUE DE PARIS.
LA. ROGOCOMANIE.
Le bric-à-brac n'est pas encore tombé dans le discrédit.
Il reste encore des gobe-mouclies qui croient posséder le bu-
reau de travail de M. de Maurepas , s'asseoir sur un sofa té-
:noindes entretiensgalantsde Louis XV, et quelques demoiselles
de mauvaise vie sont toutes fières de se rincer le muffle dans
une cuvette où la Dubarri baignait ses joues , honorées de bai-
sers royaux.
Après le vin de Champagne, qui se fabrique avec de la fleur
de sureau et de l'acide carbonique,
Après la beauté des femmes de théâtre, beauté qui se fait avec
des petits pots et de la crinoline,
Après l'éloquence parlementaire, qui se prépare avec des lam-
beaux de journaux et des rubriques de palais ,
Il n'y a pas de commerce où la tricherie se pratique d'une
manière plus sûre et plus adroite.
Le bahut apocryphe se confectionne par milliers dans le fau-
bourg Saint-Antoine ; tous les tourneurs de chaises font des pieds
torses pour des tables d'Henri IV j des raplns sculpteurs font du
Jean Goujon par pacotille.
Il est impossible de manger, de boire, de s'asseoir, de vivre,
enfin, dans autre chose que de l'Histoire de France en bois, en
porcelaine et en verre.
Ce goût a gagné toutes les classes. Parti des ateliers de pein-
tres fureteurs et antiquaires, il est descendu chez les gens du
monde, chez les femmes qui ont ruiné leurs maris et leurs
amants en pâle dure, en pâte molle, en craquelé, en Coroman-
del,en biscuit, en céladon, en burgau, en marcassite, en jargon,
en faJinza, en damas, en brocatelle et autres drogues |)uantes
ou cassées, s'il y en a d'oubliées dans cette nomenclature.
Puis, de degré en degré, le rococo est encore descendu plus
bas. Il a orné des arrière-boutiques, des chambres de commis,
et ne s'arrêtera plus.
Il faut cependant bien se faire une raison et une question.
A moins do supposer qu'il y a une France souterraine ou
REVUE DE PARIS. 293
aérienne 0& tous les mobiliers de la monarchie se sont conservés
à l'abri des vers et des papillons , est-il possible qu'en dix ans
toute la France moderne se soit trouvée remeublée, comme par
enchantement, avec des objets venant de nos aïeux ?
II y a là-dessous une fraude dont le secret mérite d'être
connu.
Les marchands de bric-à-brac ne se bornent pas à exposer à
la curiosité des amateurs des monceaux de vieilleries.
L'antiquaire pur aime mieux ce qu'il appelle déterrer une
vieille chose que de l'acheter dans une boutique, comme peut
le faire la première personne venue, atteinte du goût moyen ûge.
Voici ce qui se pratique :
Les objets rococo une fois fabriqués , on les disperse, on les
place en dépôt chez de pauvres gens, et principalement chez les
portiers, dont le mobilier est le plus exposé à la vue des allant
et des venant. Les objets leur sont confiés avec la manière de
s'en servir.
Un monsieur passe devant une loge de portier ; ses yeux sont
frappés de la beaulé d'une pendule Louis XIV, dont ce brave
homme a orné sa cheminée.
Il fait sur cette trouvaille des questions auxquelles le portier
répond les hâbleries les plus excentriques. C'est une pendule
qui lui vient de son père, qui la tenait d'un marquis qui la lui
donna avant de monter sur l'échafaud. Il ne sait pas ce qu'elle
vaut, mais il a toujours entendu dire qu'elle avait coûté 1500 fr.
dans le temps.
L'antiquaire n'y tient pas. Il brûle d'abuser de l'ignorance du
portier, et lui donne avec feu 1000 fr. d'une drogue qui en
vaut 200.
L'antiquaire voyageur, le touriste érudit, ne sont pas moins
attrapés.
Ils courent les fermes, les villages, entrent dans les maisons
de paysans , toujours préoccupés de moyen âge et de renais-
sance, achetant des bahuts bretons , les crédences normandes
qu'ils prennent pour des trésors héréditaires, et remportent fiè-
rement à Paris des objets qui en viennent, qui y ont été fabri-
qués , et déposés en province pour y prendre le parfum de la
vétusté et le crédit de l'histoire.
Moyennant une légère remise, tous les paysans se chargent,
294 REVUE DE PARIS.
pour le compte des marchands de Paris, de débiter ainsi leurs
vieilleries.
Pour s'adresser, non-seulement à la rococomanie, mais en-
core à la cupidité, ces susdits marchands ont en outre imaginé
de répandre souvent dans les journaux des histoires de gens
qui, en brisant un vieux meuble, trouvent derrière les tiroirs des
paquets de pièces d'or à l'effigie de Henri III.
Et cette circonstance imprime une nouvelle fureur à la re-
cherche des bahuts. Il n'est personne qui n'espère acheter trop
bon marché une chose de grand pfix, et par-dessus le mar-
ché dépouiller un pauvre diable d'un trésor qui lui appar-
tiendrait.
Ce qui offre de l'analogie avec le vol à raraéricaine, qui at-
trape celui qui cherchait une dupe.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Le marquis de Boufflers (suite et fin) ; par M. Arsène Hous-
saye 5
La duchesse de Mazarin {suite et fin) ; par M. Alexandre
Delavergne 16
Les Calabres et la Sicile {suite); par M. Francis Wey. . 117
Le Déjeuner de Molière; par M. Paul de Musset. . . . 132
Le marquis de Jerzay; par M. Paul de Musset. . . . 152
Le Spéronare; par M.Alexandre Dumas 245
Mélanges 275
Fin 0£ LA TAULE.